Novembre 1950, l’Orée du Port de Cherbourg

La jetée avait tout du « boulevard du crime », ce paradis des théâtres des grands boulevards parisiens — lieu de rencontre des classes laborieuses et de leurs exploiteurs. La population y était tout aussi bigarrée, mais occupée à des métiers plus maritimes. Secs, façonnés par les vents marins, les Cherbourgeois étaient de ces êtres, roches littorales sur lesquels les tornades de la vie s’écrasaient sans jamais les fissurer. Les profils, comme les caractères, étaient durs, burinés sans aspérité. Des rocs ambulants contre lesquels il ne faisait pas bon se frotter. Récifs acérés pour le parisien en goguette, ils savaient cultiver la bonhomie entre eux. Difficile de se faire une place chez ces enfants de Poséidon.

Et pourtant. Dès qu’un événement survenait, tout se liquéfiait et chaque recoin devenait un espace libre pour une gouaille qui n’avait rien à envier au baragouinage du titi parisien. Tout le monde y allait de son bon mot et ça fleurissait de partout, telle cette pluie qui fleurit le désert au matin pour mieux lui laisser la place les jours à venir.

Midi.

La basilique Sainte-Trinité faisait teinter sa cloche d’autant plus fort que le bedeau avait vidé les caves et le garde-manger de la curée depuis une semaine. La stupéfaction était à son comble dans le port et la rumeur circulait plus vite que la houle déchaînée de la veille. Un bateau de l’époque victorienne battant un pavillon inconnu de la capitainerie a fait son entrée dans la rade. Une entrée remarquée. Indisponible, sans aucun signal radio, le bateau avait tout du navire fantôme. Les voiles, déchirées par les griffes des vents vengeurs et l’embrun, avaient une efficacité minime : le périple avait dû être interminable. Sur la jetée, l’angoisse étreignait les cœurs et perturbait les esprits. Que faisait ici un tel bateau tout droit sorti du siècle dernier ? Quel coche avait-il loupé? Avait-il dérivé dans les méandres du temps ?

13h sonne.

Alors que l’équipage sort, la foule s’agglutine, haranguée par l’anarchiste du coin qui la traite de bouchot de moules qu’il aimerait bien bouffer. La bande de marins est en piteux état. Les vêtements ne sont plus que lambeaux. La faim a creusé les visages et sculpté les corps. Les cheveux sont longs et font penser à des méduses maladroitement posées sur le crâne de chacun de ces malheureux. Les regards sont hagards et vides, sans volonté. La conscience a déserté ce bateau. Les traits semblent asiatiques mais ne sont pas sans rappeler ceux des générations locales de marins.

Une carte est amenée à grands bruits, sous les clameurs et l’excitation de cet attroupement hors norme. Les paris vont bon train. Toute la ville y va de sa petite mise sur l’origine supposée du crew.

Roulement de tambour : La Malaisie ! Et oui la Malaisie, comment aurait-on pu y penser ? Malgré l’heure passée depuis longtemps, certains voient midi à leurs portes : ce soir, les preneurs de pari feront bombance. La nouvelle désespère les autorités, car un interprète malaisien en Normandie, c’est comme la roue dans l’Empire Inca du XVIe siècle, ça n’existe tout bonnement pas ! Mais le destin affectionne les chemins de traverse.

Un des membres d’équipage était à moitié Han, il avait montré Beijing du doigt. Ni une, ni deux, le bulletin municipal annonça de toute urgence le besoin d’un interprète chinois. Du coté de l’équipage, la situation n’avait pas changé. Ils avaient embarqué à nouveau sur leur rafiot en raison d’une quarantaine quelque peu inexplicable pour le commun. En vérité, la capitainerie avait cédé aux demandes des mères maquerelles du Port qui craignaient le cabotage sexuel de ces chinois au regard de fou. Le mythe du péril jaune et les échos du Vietnam faisaient des ravages dans l’opinion.

22h.

Un asiatique prospère, jovial, enjoué, chaussé — et c’est inhabituel — de pataugas , arborant une veste de capitaine à moitié déchirée commença à barytonner, comme chaque soir, des airs connus de lui seul. Il écumait toutes les rues de la ville. La population locale d’abord méfiante avait adopté par habitude ce bouddha heureux qui ponctuait ses chants d’un ballet acrobatique. Cette attraction nocturne ressemblait au radeau de la méduse pris dans un typhon. Elle était courue. Pour les noceurs nocturnes, tomber sur le bon vieux « Cap’ », comme on le surnommait, c’était s’offrir le point final de sa soirée. Depuis septembre, Cap’ avait laissé des marques de coups de poings et de la tranche de son pied droit sur tous les murs et lampadaires de la ville. Les plus imaginatifs disaient qu’il avait un compte personnel à régler tandis d’autres, plus paranoïaques, y voyaient un marquage de territoire. Tous pensaient que si on pouvait profiter du spectacle, mieux valait ne pas engager avec lui une conversation ayant de forte chance d’aller dans l’irrationalité la plus complète.

Lors de la seconde enquête, les témoins furent catégoriques. La veille de l’accident, Cap’ était resté dans une transe silencieuse devant le bulletin municipal. Ses paupières — simples traits percés par ses deux yeux — décryptaient avec le plus grand mal les lettrages de la publication locale. Un changement s’était opéré. Lui, si enjoué à son habitude avait été sobre comme un curé. Silencieux, taciturne, méfiant, il instaurait d’autorité un périmètre de sécurité autour de lui. Ce soir-là, personne ne l’approcha ni ne rit.

Lendemain matin.

Cap’ se rendit au marché et y fit grande impression. Il n’était jamais venu et les marchands n’étaient pas vraiment des noctambules. Dans ces eaux, on ne connaissait Cap ‘ que de réputation. Le fait de vider l’étal du primeur en prenant dix kilos de courgettes alimenta de plus belle ce faisceau de légendes que Cap’ traînait comme un fil de poudre. Flairant un éventuel gros client à ferrer, le primeur avait essayé d’orienter la discussion sur les gratins de courgette. Renfrogné, Cap’ avait répondu ou plutôt aboyé : « Scorbut ! », avant de partir en laissant Dédé le primeur sur le cul, ne sachant pas si c’était une réponse ou une insulte.

Arrivé sur le port, Cap’ fit une dernière tartarinade sous la forme d’un saut périlleux se terminant par une danse à la Bolchoï, d’une bitte d’amarrage à l’autre. S’approchant des cordages, il en lança par ses doigts de pieds avant de les saisir à nouveau et de s’enrouler dessus tel un serpent. Possédé, il se réceptionna au milieu du pont du navire fantôme. Au brouhaha succédèrent les clameurs quand Cap’ ouvrit son sac rempli de courgettes et les distribua. A l’écart, il regarda les membres du crew se goinfrer.

De l’autre côté du port, les capitaines réunis en capitainerie suivaient le spectacle avec d’autant plus d’intérêt que ce navire restait l’énigme de leur vie. Jumelles à la main ou rivées aux yeux, ils observaient chaque mouvement. Un énigmatique sourire se figea sur le visage de Cap’, qui jeta son sac à dos à la mer. Il se dirigea alors avec nonchalance au milieu du pont avant de sortir une nouvelle courgette qui s’avéra être un bâton de dynamite qui crépita, avant de transformer le navire en un million d’échardes qui se figèrent sur le front de mer et dans l’eau.

*

De cet événement qui marqua les esprits cherbourgeois sur plusieurs générations, il ne reste aujourd’hui qu’une besace remplie de flotteurs, ces derniers contenant un sac hermétique renfermant un journal de bord — des poupées russes peu banales. C’est tout ce qu’il reste de Cap’ ou plutôt Tang Tinh, capitaine du dragon malaisien, violé par l’ensemble de l’équipage après mutinerie. Tenant sa revanche, il les avait emmené embrasser les étoiles dans un feu d’artifice jamais égalé, puisque le navire transportait — comme l’indiquait le livre de bord — de l’encens et du cuivre. Les flammes vertes avaient léché le bateau jusqu’à ce qu’il sombre dans un râle au plus profond des abysses.

Depuis, une expression populaire a fait sa place dans la faune cherbourgeoise pour caractériser un accès de colère : « celui qui cherche querelle trouvera en moi un Tang Tinh ».

Texte de Erwin Moreau