« On n’est pas sortis de l’auberge »,me répétais-je comme une antienne, en regardant ces cinquante personnes qui couraient dans un chaos sans nom jusqu’à la petite cahute où les chefs de casting recevaient leur bétail. La raison de cet attroupement bigarré sous un soleil agressif ? Nous étions nombreux à avoir répondu à l’appel des producteurs de « Survivre en Équateur », qui lançaient une nouvelle saison de leur aventure subventionnée en milieu tropical. Chacun sa raison, chacun ses attentes, chacun ses espoirs, mais pour tous, un voyage tous frais payés. Pour ma part, c’est la nécessité qui m’avait conduit sur cette plage. Je me retrouvais à faire la queue, comme j’avais dû la faire une vingtaine de fois ces derniers mois, dans le hall de mon Pôle Emploi de secteur.

Laissant chuter le sac qui cramponnait mon dos, j’attrapais une bouteille d’eau pour m’en servir une bonne rasade. J’allais la ranger lorsque Henri – j’avais lu le prénom sur son badge -, situé derrière moi dans la file, me jeta un « j’ai soif » appuyé du regard. Après m’avoir remercié, ce quadragénaire trapu, protégé par une casquette vermillon, me demanda ce qui m’avait poussé à me joindre à la troupe.

Oh, c’est simple et sans gloire, lui dis-je, je suis sans-emploi. J’ai quitté mon ancien travail voilà six mois, depuis, plus rien. J’ai tout tenté pour raccrocher, rien n’y a fait. J’ai même pensé me lancer en politique à un moment donné, mais étant social-démocrate, plus aucune place n’était disponible sur le marché des idées. Je suis sans-emploi et esseulé, aussi. Je suis venu pour tenter la tranquillité de l’âme face caméra pour quelques semaines, voilà pourquoi je suis là.

Henri amorça un sourire dévoilant ses dents crénelées, les sourcils en demi-losange, comme s’il voulait se donner un air complice et paradoxalement amusé :

Je compatis. Je suis quelqu’un de très seul, moi aussi, la solitude, je connais. Mais pour ma part, je suis venu parce que j’ai toujours souhaité participer à « Survivre », depuis les débuts de l’émission. J’ai tout plaqué pour réaliser ce rêve, ce n’est peut-être pas plus glorieux, comme rêve, non ? Et pourtant, c’est le mien !

– C’est plus terre-à-terre, répondis-je.

Nous nous lançâmes alors dans un copieux conciliabule qui n’avait d’autre but que de passer le temps. Au départ, tout du moins. 

Quelques heures plus tard, nous arrivâmes à notre tour face au jury. Deux hommes et une femme étaient chargés de nous profiler. Les présélections se faisaient deux par deux. Nous avançâmes d’un pas frêle.

Messieurs bonjouuur, lança le plus vieux des deux hommes en griffonnant son carnet à spirales. Nous allons procéder à l’examen minutieux de vos qualités et de vos défauts afin de statuer sur votre degré d’aptitude à devenir un aventurier des temps modernes. Mais d’abord, quelles sont vos motivations ?

Participer à votre émission est un rêve que je nourris depuis mes vingt ans, clama Henri.

Euh…Simplement la disponibilité de longue durée, soufflais-je

Huuummm, soit. Merci pour votre honnêteté. Il écrivit sur sa page. Vous allez maintenant subir une série de tests physiques et psycho-sociaux qui nous permettront d’y voir un peu plus clair sur vos profils. Ils établiront notamment vos capacités de résistance au climat équatorien, votre aptitude à l’effort de longue durée, et les risques que nous encourons à vous maintenir dans une proximité immédiate avec d’autres candidats. En outre, vous serez jugés sur la manière dont vous porterez les valeurs de persévérance, de solidarité dans la compétition et d’individualisme dans la micro-société. On peut y aller ?

Nous acquiesçâmes en hochant la tête. La partie de dés commençait, et je me rendais compte au bout de quelques minutes seulement que dans la file d’attente, Henri et moi avions construit un peu trop de liens sociaux à mon goût. J’ai toujours été incapable de damer le pion à une personne amie, et il se trouve que durant notre attente, j’avais apprécié Henri, son idéalisme, les airs affables qu’il cultivait et qui juraient à coté de ses manières un peu agrestes. C’était un chic type, et je n’avais finalement pas envie, en aucun cas, de me mesurer à lui. C’est pourtant ce que nous avons fait, avec, dans l’ordre, un concours de corde à sauter, un test de self-control qui consistait à nous faire insulter et malmener sans craquer, et un questionnaire permettant de juger de notre sensibilité humaniste.

Une heure s’était écoulée. Nous étions exténués. Se tamponnant le front nonchalamment, le doyen des inquisiteurs annonça que le profilage de nos deux personnes était dans la boîte. En guise d’au-revoir, nous nous vîmes offrir un jus de papaye chacun. Nous quittâmes la plage sur le champ par un hélicoptère qui nous ramena à l’aéroport de Quito.

Un mois après, Henri et moi nous sommes revus en France. Aucun de nous deux n’avait été retenu pendant cette pré-sélection. Je tentais d’amorcer la conversation de la manière la plus diplomate possible :

Un rêve se brise, un verre se vide

– Le rêve est intact, c’est juste cette occasion-ci qui passe à la trappe ! Ils m’ont dit que j’étais trop philanthrope pour espérer faire de moi un archétype télévisuel… La prochaine fois, je jouerai davantage la comédie, voilà tout.

J’ai l’intime conviction que ce qui intéresse les recruteurs, c’est la fadeur, l’incolore, l’inodore. Tu as succombé à la tentation d’être toi, lui répondis-je. Je suis moi-même quelqu’un d’assez fade : ce n’est pas ma personnalité qui les a effrayé. Non. Dans le courrier définitif, ils ont écrit quelque chose comme « La production ne peut vous laisser considérer cette offre d’emploi comme un job purement alimentaire, monsieur ».

Aaah… Ils ne savent pas ce qu’ils perdent. On les aura, un beau jour, on les aura ! Le plus difficile sera ensuite de nous départager.

– On est beaux joueurs ? On se revoit pour regarder la première émission dans quelques jours ?

– Banco.