J’avais passé la nuit sur cette autoroute. C’est d’ailleurs, à ce jour encore, à peu près tout ce que je connais de l’Autriche. Les vacances touchaient à leur fin. Nous avions déposé un compère dans le nord de la Slovénie, à la lisière des Alpes Juliennes – « on a relâché l’ours slovène », avait-on gaiement plaisanté -, là où quelques jours plus tard, il s’apprêtait à retrouver un joyeux drille avec qui il allait entreprendre l’ascension du Triglav. Nous étions sur le départ, et secrètement, je l’enviais en tâchant de bien viser les virages. Sans moi dans la voiture, Marc, Tom et Pedro, les yeux engourdis, entamaient une bavette avec les étoiles.

Pas besoin de dormir pour ma part: je luttais avec l’assurance d’un festivalier au bout de sa troisième nuit debout, l’estomac vide, les oreilles occupées par la musique d’un groupe électro nantais, mais paradoxalement assez serein. Mes congés n’avaient été qu’un mirage, une bulle évaporée avant même de s’extirper de son cercle, c’était décidément un souci que l’on connaissait davantage les années passant, le temps qui nous échappe, cramés les beaux jours, tombées les feuilles printanières, fumées les cigarettes. D’ores et déjà, je savais qu’il ne m’en resterait pas grand chose d’ici peu, si peu de souvenirs que je ne sais même pas si j’oserai me vanter, dans quelques mois, d’avoir passé quelques jours à la porte ouest des Balkans. Enfin, la porte ouest des Balkans, c’est encore discutable, certains individus lorgneraient sans doute de travers en entendant cela, disons plutôt l’extrême est de l’ouest de l’Europe pour rester politiquement correct.

Cent kilomètres avaient passé sans que je m’en rende compte : dangereux ou pas? Devais-je « faire une pause » comme me l’indiquaient les réguliers messages rédigés en allemand sur la route, messages dont je devinais péniblement le sens grâce – ou à cause – de leur pénible régularité ? Les plans de sécurité étant ce qu’ils sont sur notre continent, dans une perspective macro-continentale, j’imagine que oui. Traverser l’Autriche, puis l’Allemagne, enfin la moitié est de la France pour rentrer chez soi, oui, on pouvait dire, à travers de stricts critères européens en matière de santé publique, que l’aventure était osée. Pour autant, je ne songeais pas à m’arrêter, empoignant ma canette de Redboule sous les néons d’un tunnel transalpin.

autoroute2

Il était deux heures du matin. 50 kilomètres au large de Munich, et mes compatriotes dormaient encore. La musique s’était éteinte. Un tel calme régnait dans la voiture que l’on aurait pu croire que le sommeil avait mué en morne trépas. Galvanisé par la route, je mettais toute mon énergie à en distinguer les contours, à suivre les lignes blanches, à ne point dévier de l’obscur chemin qui engloutissait la voiture. La nuit facilitait paradoxalement ma concentration, et je commençais à réfléchir à de sombres perspectives. L’équipage du navire était-il seulement encore vivant ? Dans le calme mortuaire qui régnait au sein du véhicule, rien n’était moins sûr. J’en arrivais même à me demander si je n’étais pas moi-même complètement mort, doux effets de la transe diabolique des véhicules élancés sur de grands parcours agglomérés. Soudain, il me venait en tête des pensées non-désirées, inexplicables : pourquoi ne pas terminer les vacances par un crash aussi furtif que fatal, là, sur cette langue de béton qui serpentait inlassablement ? Après tout, c’était comme si mes covoitureurs étaient déjà passé de l’autre coté du mur,j’étais le seul survivant, le seul survivant de cette fuite en arrière. A quoi bon rentrer, ressasser un séjour bref et pénible pendant de longues semaines de travail, pour recommencer la même erreur, exactement la même erreur des mois après ? Et le Triglav était loin, désormais…

Vers 2h30, j’ai aperçu une lumière rouge surmontant un panneau qui signalait une aire d’autoroute. Je décidais alors de m’arrêter pour dormir à mon tour, sans réveiller mes sbires. Malconfortablement installés sur le parking qui jouxtait un grand resto-route aux lumières stridentes, je baissais mon siège et me laissait aller au repos. L’équipage était sauvé.