Nico avait payé les billets. « C’est la première fois que je vais aller au Grand Rex ! », avait-il dit. C’était la première fois pour moi aussi. Honteusement, j’avouais à mes amis que c’était aussi la première fois que j’allais voir un film d’horreur dans une salle obscure. A 16 balles la place, autant que ça soit l’une des plus prestigieuses de France, et autant que j’y sois gracieusement invité.

J’en ai vu des films d’épouvante, pourtant, parmi les plus crades qui aient été produits en 120 ans de cinématographe. Tournés à la caméra manuelle dans des sous-bois glauquissimes, avec coups de pelle dans la gueule et hurlements féminins à la clé, ou encore tellement low cost que l’on y embauche une scie circulaire en guise d’acteur principal. De nos jours, avec Internet, on peut se procurer facilement de vrais snuff movies avec scènes de torture réelles, mais en général, ça m’intéresse moins – et c’est tout de suite moins captivant – quand les réalisateurs ne font pas l’effort d’écrire un scénario correct.

Pour mon premier sursaut d’horreur au cinéma, j’espérais que « Jellyfish’s Attack » la pellicule 35mm que Nico et Léa avaient choisie valait le coup. Elle était projetée dans le cadre d’un festival du film fantastique maritime international habilement nommé « Coloscopy In The Abyss ». Ce festival que les critiques aimaient qualifier d’underground, de non-conventionnel et de dérangeant avait pour réputation depuis plusieurs années de coller les spectateurs à leur strapontin, selon une expression journalistique consacrée, grâce à une sélection de séries B aux petits oignons, quelques vieux Z pour cinéphiles nostalgiques, et même du X vintage. C’est du moins ce que j’avais appris à la lecture d’un petit fascicule publicitaire que j’avais récupéré deux semaines avant lors d’un cabotage sur les péniches de nuit garées au quai de la Rapée.

« Henrick et John sont deux adulescents encore à la fac qui décident de passer quelques jours à Cancùn à la suite de leurs examens. Mer turquoise, filles dénudées et fêtes paillardes les attendent dans le cadre idyllique d’une côte bétonnée. Mais une mystérieuse épidémie s’attaquant aux méduses mettra un coup d’arrêt au caractère paradisiaque de leur séjour. Une œuvre qui vous emmènera jusqu’au bout de l’horreur marine, non sans délivrer un message résolument écologique ». Ainsi était présenté le film, dans l’avant-dernier numéro de Télérama, que nous allions découvrir lors de notre séance. Les rôles de Henrick et de John avaient été distribués à deux jeunes comédiens pas tout à fait inconnus : Gilberto Cruise et John Smith, respectivement fils de Tom Cruise et de Will Smith. Je suspectais immédiatement une affiliation de la production à l’église de Scientologie.

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Nico, Léa et moi entrâmes dans le hall du Grand Rex en ce soir du 31 octobre armés, qui d’un paquet de graines de tournesol, qui d’un sandwich à la raclette, nos paires de pataugas aux pieds et notre désir d’adrénaline visuelle au plus haut. Tandis que nous choisissons nos places au quatrième rang, dans une foule encore clairsemée, un homme chauve portant une veste en faux cuir et des lunettes Rayban demi-teinte parlait dans un micro. Quand le brouhaha se tut, je parvins à comprendre qu’en tant que pépinière de nouveaux talents, le « Coloscopy In The Abyss » organisait comme tout les ans une cérémonie de remise de prix à destination des jeunes cinéastes dont les films avaient été au préalable sélectionnés dans la programmation. Je compris, grâce à l’enthousiasme des spectateurs à la fin du speech, que ce monsieur était très connu et apprécié du public auquel il s’adressait. Plus tard, on me glissa à l’oreille qu’ancien critique rock reconnu, il avait pris récemment la direction du magazine Mad Movies. Pascal Durci – c’était son nom – fut ensuite rejoint sur scène par les trois autres membres du jury chargé de décerner les prix. A ma grande surprise, sortirent alors du public le rappeur Seth Gueko, le présentateur télé Yann Barthès et la chanteuse Lio : je me demandais alors à quel titre ces personnalités, bien qu’éminemment populaires, étaient qualifiées pour juger une œuvre cinématographique, fusse-t-elle issue d’un sous-genre comme le film d’horreur animalier sous-marin. Ma grande crainte avait été que Lio n’en profite pour improviser le barytonnage d’un de ses tubes des années 80, mais elle n’en fit rien. Après quelques banalités et applaudissements, ces messieurs-dames daignèrent finalement nous laisser en paix devant l’écran noir. J’enfilais alors mes lunettes 3D et empoignait une salve de graines de tournesol, tandis que Pierre mastiquait déjà son casse-croûte odorant.

Les teasers protocolaires siphonnés, « Jellyfish’s Attack » débutait enfin sur un plan fixe montrant une plage de sable fin sur laquelle deux jeunes femmes en bikini, couvertes de pustules suppurant, galopaient en agitant les bras au ciel. Leurs seins énormes dodelinaient face caméra, produisant un effet tout à fait appréciable grâce au miracle de la technologie 3D. La photographie n’était pas dégueu : l’image avait été vieillie, dans le souci de donner à cette production récente un cachet rétro. Les dialogues avaient été soigneusement travaillés aussi ; on pouvait sans conteste considérer qu’un effort avait été fait pour relever le niveau des habituels ouvrages hollywoodiens de seconde zone. Je me remémore notamment une scène où, découvrant le corps sans vie d’une jeune naïade en putréfaction dans un parking, Hendrick et John échangent en ces termes :

« – Drôle d’endroit pour mourir. Ce n’est pas naturel.

– Rien de plus naturel qu’une mort non désirée, au contraire. Maintenant qu’il est possible d’agir sur le réel au point de choisir la date de son décès, cette femme pourrait être qualifiée de puritaine.

Soit. Mais je n’aime pas ça, je n’aime vraiment pas ça. Il faudrait peut-être appeler un médecin légiste. »

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Image tirée du film « Le lac des morts-vivants » de J.A. Lazer

Par dessus tout, la qualité des effets spéciaux était au rendez-vous. Les méduses, de diverses tailles, paraissaient réelles, témoignant de recherches scientifiques approfondies en amont et d’un souci pointilleux du vraisemblable. Les corps broyés, martyrisés des différents protagonistes, si réels, semblaient sortis tout droit d’un film de propagande de l’État islamique. Les vingt dernières minutes du spectacle lors desquelles John, devant le regard médusé de son ami, trouve la mort déchiré par l’appendice démesuré d’une gigantesque physalie, étaient insoutenables. A la fin du film, tanguant comme si j’avais pris le même bateau que les quelques rescapés, je reprenais une poignée de graines de tournesol.

Nous avons décidé de quitter la salle à la fin du générique pour fuir la remise des prix. Sur le chemin du retour, nous nous sommes arrêté au kébab vegan de la rue de la Lune pour prendre un wrap courgettes-falafel. Remise de ses émotions, c’est Léa qui entreprit la douloureuse initiative d’entamer un commentaire de Jellyfish’s Attack :

« – Bon, ça vous a plu ? Pour ma part, j’ai trouvé les acteurs très bons, les méduses repoussantes et le plan-séquence de la scène où elles attaquent la côte pour la seconde fois hyper bien foutu ! Par contre, le réalisateur est clairement sexiste, et le film surestimé par les critiques : j’aimerais bien savoir où diable les journalistes ont pu y voir une fable écologique ! Ca doit encore être une tartarinade de plumitifs en manque d’inspiration, ou un coup de com’ monté par la boîte de production.»

Silence de quelques secondes. L’air satisfait, je répondis : « C’est pourtant évident : les méduses ne sont pas à leur état naturel dans le film, elles sont malades. Les mutations de ces espèces n’ont pu être obtenues que par un élément perturbateur qui les a déclenché, volontairement ou pas. Derrière son aspect putassier, le scénario laisse penser que l’Homme est directement responsable, par son impact écologique sur l’océan, de la situation qui le fait courir à sa propre perte, à savoir l’arrivée de physalies hargneuses sur un haut lieu du tourisme mondial…Tu saisis ?»

Ce sur quoi Nico ajouta : « Oui, bien sûr que oui, une œuvre cinématographique ne doit JAMAIS être prise au strict premier degré. Elle délivre toujours une vision du monde, une critique sous-jacente qui doit être décelée par le spectateur. C’est pour cette raison que j’aime regarder des films, non pas pour le divertissement qu’ils me procurent, mais plutôt pour ce qu’ils nous disent sur l’état du monde. »

Ce à quoi, rehaussant son sac à dos d’un coup d’épaule, Léa répondit que nous avions peut-être raison, mais qu’il était trop tôt pour le dire. Sur ces entrefaites, elle proposa d’aller boire un verre, et nous vacillâmes en direction de la rue du Faubourg Saint-Denis, sous la ténébreuse lueur des réverbères parisiens.