Soirée de l’amicale des étudiants d’histoire au Chez Wat. Jeudi. 20H30. Prévoir un déguisement (thème : « 1000 ans de Moyen-âge »).

Le texto avait été tapé sur le téléphone portable de Guillaume. Guillaume, camarade d’amphi. Guillaume, étudiant en deuxième année à la faculté d’Histoire de Caen. Tout comme moi. A l’époque, Guillaume n’avait pas de smartphone. Je crois qu’il n’en possède toujours pas à ce jour.

J’avais entendu de vagues murmures à propos de cette soirée dans les couloirs de la fac. Le Fossile se réveillait après tant d’années pour proposer à ses adhérents de se rencontrer, de boire quelques verres, d’échanger quelques paroles, quelques discussions pédantes. Le Fossile, c’était le petit surnom de l’amicale, en stand-by depuis le 5 octobre 2006 coté événements festifs, après avoir été accusée à cette même date d’avoir provoqué la mort par coma éthylique d’un jeune étudiant de L1, en pleine rue Saint-Pierre. Cette nuit là, le jeune P.A. – Pierre-Alexandre au civil – titubait un peu trop après s’être envoyé une douzaine d’embuscades selon les dires de ses amis. Il s’est effondré devant l’église penchée en rentrant chez lui, vers 3h du matin. On l’y a retrouvé le lendemain, le teint aussi pâle et la mâchoire aussi raide qu’un clown dépressif. De l’avis de tous les bulletins météo, le climat connaissait alors un très net rafraîchissement sur toute la côte bas-normande, ainsi que dans la plaine de Caen.

Donc, on me conviait pour l’occasion à venir taper la cloche affublé de tissus chevaleresques, d’oripeaux de l’an Mil ou d’une fraise renaissante, ou les trois à la fois. Je n’avais jamais été très doué pour les travestissements. Remarquez, j’avais au moins la modestie de ne volontairement faire aucun effort, contrairement à certains co-générationnaires qui s’acharnaient depuis tout petit à dégotter l’idée de déguisement que personne n’envisage, au risque parfois d’être méconnaissables en un sens ou un autre. Peut-être m’habiller en pucelle médiévale, pensais-je, il paraît que les filles aiment ça, les hommes qui assument leur part de féminité, c’est le summum de la virilité que d’être capable de s’habiller en fille, m’avait même dit l’une d’elle, un jour.

*

Le jeudi suivant, je me dirigeais finalement vers le Chez Wat vêtu d’un jean, d’un t-shirt à l’effigie du groupe Nirvana et de santiags trop grandes. Sur mon chemin, je devais rejoindre Guillaume. En descendant la colline de l’université, je regardais les lanternes de la ville qui formaient, derrière les remparts du château, une armée de lucioles frémissantes,  prouvant l’activité nocturne intense de la capitale préfectorale. Étrange cité que celle de Caen, mêlant une esthétique havraise aux sombres et tortueux coupe-gorges du centre, piquée de cent clochers dominés tout en haut par un gigantesque cube inhospitalier. Lorsque j’étais arrivé tout jeune bachelier, j’avais été intimidé par l’aspect monumental de ces constructions qui grignotaient tous les jours davantage de terrain aux errances de la nature. Après quelques mois passés sur les bancs de la fac, je trouvais au contraire que la ville et ses différentes strates devenaient lisibles, témoignaient en elles-même de l’écoulement du temps, par ce mélange enchanteur de modernité et d’archaïsmes. Plus habitué au bocage normand et à ses régularités agronomiques, je peinais encore à envisager ce que c’était que de penser une agglomération : trouvait-on, à la mairie, des hommes et des femmes capables de se représenter le monstre dans sa globalité, payés pour lui donner un nouveau visage par des techniques connues et éprouvées ? Les plans futurs de rénovation urbaine garantiraient-ils toujours le respect de l’équilibre apparent entre friches industrielles, jardins somptueux, ruelles médiévales et quartiers résidentiels ? Où alors, tout cela allait-il un jour être remplacé, pilonné par la volonté de quelque réformateur ? La perspective me chagrinait profondément. En quelques mois, j’étais parvenu à développer une nostalgie intense pour les choses de la ville. J’étais devenu conservateur à l’endroit même des édifices modernes.

Je retrouvais Guillaume place de la Mare, en face de son appartement qui surplombait une imprimerie. Je ne le reconnus tout de suite, car il avait fait l’effort de se costumer – lui. Gratifié d’une longue cape fleurdelysée et d’une barbe postiche, il s’était maquillé le pourtour des yeux et affichait une dentition incomplète, ayant passé du noir sur certaines de ses molaires. Sans détour, il me demanda si je parvenais à identifier son déguisement.

– Euh, vu les fleurs de lys, j’imagine que tu es grimé en roi du bas Moyen-âge, mais…Non, je donne ma langue au chat, répondis-je.

– Tu ne reconnais pas l’un des membres de la pairie de France à la fin du XIV° siècle ? Jean de Berry, fils de Jean II Le Bon et de Bonne de Luxembourg!

C’est le problème avec les étudiants en histoire : ils cherchent toujours trop loin leurs délires, même lorsqu’il s’agit de s’amuser. Sa cuistrerie m’énervait passablement.

– Ah, commençais-je, mais il ne serait pas un petit peu pédé, ton pair de France ? Et pourquoi les dents noires ?

– Bien sûr que les pairs de France étaient efféminés ! A force de vivre parmi les arts, le luxe et les mondains, n’importe qui termine par entretenir une attitude par trop distinguée. Les chicots, c’est mon coté pointilleux : les gens de l’époque, aussi nobles fussent-ils, ne connaissaient pas le dentifrice, ils ne pouvaient certainement pas avoir les dents blanches passé vingt ans. Simple souci de réalisme historique !

Le réalisme historique va rapidement s’effacer face à de plus urgents soucis liés au désir de boisson et à l’accablante solitude estudiantine des temps modernes, pensais-je.

– Pas de déguisement pour moi, lui dis-je, je ne suis pas assez pointilleux pour ça. Marchons, autrement on risque d’être en retard de plusieurs verres.

*

Serpentant à perte de vue, la rue Écuyère était bondée. Nous nous frayâmes un chemin à travers les nuées de jeunes et de moins jeunes qui conversaient sur la chaussée armés de leurs bouteilles, dégageant des miasmes cannabiques, déclarant leur amitié au dieu Fête. Après avoir fait oblitérer notre carte d’adhérent auprès du secrétaire du Fossile, nous entrâmes dans un véritable capharnaüm. Le bar était bondé. Nos chaussures collaient par terre, et manifestement, de nombreux étudiants avaient joué le jeu de la soirée déguisée. J’avais bien du mal à distinguer les amis des inconnus, lorsque nous fûmes assaillis par une jeune fille tout émoustillée, qui me renversa la moitié de sa pinte sur la chemise. Derrière ce qui me semblait être un masque raté de Sainte Foy, d’après modèle de la relique conservée à Conques, je reconnus les yeux vitreux de Clémence, dont l’absence de conviction indiquait déjà un taux d’alcoolémie raisonnable.

– Trop contente de vous voir, les gars ! Je commençais à m’emmerder sur la table des masters, ils ne parlent que de leurs recherches. Tu chies Arthur, t’es même pas déguisé !

– Mieux vaut ne pas l’être que de se grimer en relique à jeun, non ?, babilla Guillaume dans mon oreille.

Je ne saisis involontairement le sens du bon mot que cinq minutes plus tard, me rappelant que la relique en question avait été victime d’une translation d’Agen à Conques. Autrement dit, elle avait été volée.

Accoudés au bar, nous réclamâmes deux verres d’hydromel, à moitié prix pendant l’happy hour. Pendant que le serveur me rendait la monnaie, et tandis que Clémence tentait de soutenir une conversation intelligible avec notre voisin de droite, je balayais l’assistance du regard. J’essayais de reconnaître et les déguisements alentours, et les personnes qui s’y abritaient, ce qui n’était pas une mince affaire. Un grand viking peinturluré me dévisagea et, en un éclair, je remis Bastien, un étudiant avec qui j’avais déjà discuté une ou deux fois auparavant, lors de soirées très alcoolisées. Mis à part son prénom, je ne me souvenais d’aucune bribe de ces discussions. Cependant, un arrière-goût d’ennui m’en était resté. Il n’a malheureusement fallu que la réapparition de cette brève sensation de contrariété pour que Bastien se décide à s’avancer vers moi pour tailler la bavette. Deux de ses potes gras du bide que j’avais aperçu en amphi se joignirent à l’entrevue. Ils étaient pareillement accoutrés et tenaient dans leurs pognes velues une corne à boire chacun, remplie, à l’odeur, de génépi.

– Salut ami historien !, déclara Bastien en donnant à sa voix de faux airs épiques. Tu te souviens il y a deux semaines quand on s’est croisé près de l’illustre tour Leroy ? Remarque, peut-être pas, on était raide torchés… Je t’avais parlé de mes deux camarades de promo, tu sais, Saulniard et Fanget ! Respectivement spécialistes du monde viking et des romantiques du XIX° siècle ! Eh bien, les voici, pour ton plus grand plaisir !

C’était donc ça, cette fatigue manifeste que m’avait procuré la vue du frêle homme du nord. Bastien faisait partie de ces personnes qui s’étaient engouffré à la fac d’histoire pour vérifier que les jeux de rôle auxquels ils étaient accro depuis leurs treize ans étaient bien des jeux éducatifs, pas totalement dénués de vérité, donc d’intérêt. Soudain, je me souvins de la teneur des précédents échanges que nous avions eu : les sagas islandaises, le culte des armes blanches d’époque, les reconstitutions historiques avec la garnison de Falaise, la musique folk metal et les amitiés un brin douteuses avec les membres du collectif 911, groupuscule d’extrême-droite universitaire. La discussion qui se profilait allait être terriblement longue, désagréable, coûteuse en énergie.

– Attends une seconde, dis-je à l’homme du nord. Juste le temps de commander une pinte d’embuscade.

– Donc, embraya-t-il, je voulais te présenter mes amis thésards!

– Enchanté, me lança celui que j’avais identifié comme Saulniard en me tendant une main.

– S’lut, répondis-je, moi c’est Arthur.

– Alors, une jeune pousse d’historien?, déclama Fanget en me dévisageant. Moi, c’est Jean-Marc. Ca fait du bien de tous se retrouver ici avec une mousse. Pour la solidarité du groupe.

Je ne voyais pas à quel groupe spécifique il faisait allusion. Bastien, Jean-Marc et Hector – c’était le prénom de Saulnier – se lancèrent dans une discussion de comptoir typique, ponctuée de références pointues et inutiles, de calembours historiques et de blagues plus abscontes les unes que les autres. Ils me demandèrent ce que je faisais en dehors de la fac.

– Bof, pas grand chose, je lis des monographies, leur répondis-je, en insistant sur le mot monographie, qui me paraissait prestigieux, recevable par des thésards. J’essaye de vivre avec mes maigres bourses, je fais la fête et j’étudie. Quoique, ces derniers temps, j’ai repris une activité de lecteur moins universitaire avec les romans de Jack London.

Ils me dévisagèrent d’un air circonspect. Hector et Bastien me parlèrent alors de leurs rencontres rituelles dans la forêt de Balleroy avec des fans de costumes nordiques, bardes, druides et guerriers qui s’étaient regroupés en association pour fonder un camp viking plus vrai que nature. Ces rencontres avaient l’air d’une véritable passion: on aurait cru des mômes venant de se rendre compte qu’ils pouvaient arrêter de tuer des zombies sur leurs consoles de jeu pour simuler les combats épiques d’antan en vrai. Je tentais de détourner la conversation vers la cueillette des champignons, une problématique qui me parlait davantage.

Visiblement amusé par le tour que prenaient nos conciliabule, Hector voulut y coller sa patte humoristique: “Notre jeune ami a l’air de préférer les Schtroumpfs aux vikings. Les amateurs de reconstit’, j’aime bien me moquer d’eux, mais il faut reconnaître qu’ils cherchent des solutions contre ce grand désordre qu’est le monde moderne. On peut parler à leur égard de rétro-tribus, car ces personnes, résolument tournées vers le passé, tentent de le recréer et de l’exalter en réaction à l’atomisation de nos sociétés. Finalement, se retrouver derrière une barrière identitaire quelle qu’elle soit, n’est-ce pas un peu forger un glacis antimoderne, comme ont pu le faire les maos dans les années 70?”

Je n’avais pas compris l’intégralité du discours d’Hector, mais j’eus la désagréable impression d’être d’accord avec lui. Cette saillie regroupait un certain nombre de pressentiments accumulés depuis des années. Mieux: elle fournissait une lecture originale du monde. Je repensais alors à Martin Eden, ma dernière lecture de fiction en date. Le roman autobiographique de London avait été une véritable bouffée d’air frais. Bien sûr que le monde moderne était haïssable, et nous avions chacun nos réflexes de protection. Le mien revenait à me dépêtrer des ouvrages théoriques que j’ingurgitais depuis un an et demi pour m’offrir, de temps en temps, un aller simple pour la bulle d’air de l’irrationnalité littéraire. J’avais toujours envisagé le roman comme un moyen d’accéder à une autre vérité que la froide analyse scientifique. Une vérité plus charnelle, plus atypique, moins totalitaire, que l’on pourrait désigner sous les vocables lucidité et intuition.

– Je comprends un peu mieux le délire des costumes, dis-je. Mais en restant sérieux, peut-on vraiment affirmer que le fait d’endosser une armure et de jouter à l’épée est en soi un acte de résistance à la société actuelle?

– Dans une société qui feint d’annihiler toute violence, oui, reprit Hector. La violence est l’une des caractéristiques primordiales du genre humain, qu’on le veuille ou non, elle ressort à un moment ou à un autre. Certains spécimens de notre espèce connaissent un besoin réel, quotidien, de violence. Il nous faut donc la ritualiser, et cela peut se faire par des reconstitutions de batailles médiévales, ou par d’autres biais. Tu parlais tout à l’heure de Jack London: il n’était pas boxeur, celui-là?

– Si, il était boxeur et socialiste.

– Eh bien voilà, en tant que rustre prolétaire, et en tant qu’homme conscient de sa violence, il boxait. Et puis, si l’on prend un roman comme Martin Eden, on voit bien qu’il y a chez London une tension entre son idéal politique et un profond individualisme, tu ne trouves pas? Le socialisme était sa bouée de sauvetage à lui, pauvre individualiste qui s’est extrait de sa classe et n’a jamais réussi à atteindre celle d’au-dessus.

Aussi brillant que soporifique, le dandy Hector me donnait le coup de grâce. Prétextant un besoin urgent d’aller aux toilettes, je partis retrouver Guillaume. Lorsque je le découvris, celui-ci somnolait entre les seins copieux de Clémence, qui terminait son verre. Une fois réveillé, Guillaume proposa une tournée de shooters qui termina l’effervescence déjà fortement appuyée de ma conscience.

*

Le lendemain matin, le ronronnement désagréable du 7/9 de France Inter m’extirpa d’un sommeil pénible dans mon lit une place. Haleine de hamster, douleur à la tempe gauche, trous de mémoire. Les sens dans un éveil encore relatif, j’éteignis la radio et me saisis de mon téléphone. Batterie faible. Cinq messages, dont un vocal qui me rappela que j’avais totalement oublié, en rentrant, de prévenir mes deux amis que j’étais bien rentré. Mais à quelle heure étais-je rentré, au juste? J’appelais Guillaume sur le champ.

– Allo? C’est Arthur, je viens de me réveiller dans ma chambre étudiante…

– Putain tu fais chier, mais c’est pas grave. Content d’entendre le son de ta voix, dude. Tu nous as fait peur hier soir. Tu te souviens, au square?

– Non…

– Tu te rappelles pas qu’on a stationné une demi-heure dans le petit square à coté de la place Saint-Sauveur? On faisait de la balançoire quand sont arrivés ces types…

Ca me revenait. Nous avions effectivement dégoisé un peu dans ce parc. C’est l’évocation de la balançoire qui m’avait rendu cette réalité à nouveau tangible.

– Ah, et… Ces types? Quels types?

– Deux mecs accompagnés d’une nana. Ils nous ont entendu gueuler à deux heures du mat’, donc ils sont descendus nous dire de la fermer.

– C’est pas comme si c’était la première fois, soupirais-je.

– Oui, sauf que cette fois, tu t’es lancé vers eux et que tu as mollardé sur la gueule du plus costaud. Je te jure que le mec se marrait pas. Il a vu ton t-shirt, et il t’as dit que Nirvana était un groupe de merde. Du coup, tu t’es élancé comme un iroquois pour le larder de coups de pieds, mais le bonhomme était plus fort, et sobre qui plus est.

– Et, il s’est passé quoi après?, demandais-je, ruisselant de honte.

– On a évité le pire. Le mec t’a poussé sous les incitations de sa copine, il a voulu te rendre la pareille à terre, mais je me suis interposé, et on est rentré. Tu tenais à peine debout, ça aurait pu être drôle si je savais pas qu’il te restait toute la côte de l’université à remonter. La prochaine fois, évite l’embuscade, vieux.

– Merci Guillaume.

Je raccrochais. Scintillement intempestif de mon cellulaire. Batterie faible. Après avoir reposé la tête sur mon oreiller, je ressassais la soirée de la veille, les déguisements ratés, la mine réjouie des multiples fantômes de la rue Écuyère, les digressions sur la violence et la face sombre de l’âme humaine. Assombri moi-même, je rallumais la radio afin de m’enfouir à nouveau dans le sommeil.

montier

Source: montier.info