Tu demeures une énigme, un repoussoir, une bête curieuse que l’on aimerait déchoir. Jeune petite femme au teint cireux, serre-tête dans les cheveux, ongles repeints en rouge, jamais de décolleté, cela pourrait choquer de trop en divulguer. À peine sortie de ta chrysalide, et déjà, la moitié du pays s’écharpe sur ton seul nom.

Es-tu belle ? Comme le coeur gelé d’un funeste soir d’hiver aux lumières éteintes. Es-tu fière ? Comme la nouvelle égérie amnésique d’un pays en pleine psychothérapie. Es-tu photogénique ? Surtout lorsque c’est toi-même qui te daguerréotype en tendant ton bras fluet.

A l’aube de ton lycée, tu pensais déjà à tes futures mémoires, sans n’avoir jamais rien entrepris, rien accompli. « Je vais faire célèbre », que tu te disais, comme on pouvait le déclarer hier pour de vrais métiers. Tu imaginais alors pouvoir parvenir, demain, tantôt à une carrière musicale internationale, tantôt à la gloire hollywoodienne, tantôt à un parcours universitaire sans faute, auréolée de la gloire de ta communauté scientifique. Tes parents t’avaient mollement administré leurs piliers éducatifs vaguement chrétiens : retenue, manichéisme, culpabilité. Petite fleur en devenir, tu n’en avais cure, car une métaphysique branlante n’est pas grand chose face à la volonté de puissance. Mais les rêves adolescents s’envolent, et bien souvent déçoivent : ils créent du ressentiment, sculptent la raideur de l’âme, dérivent et se dévoient en ondes névrotiques.

A force d’aimer plaire, tu t’es jetée à corps perdu dans les cultes de tes contemporains : fêtes à couplets, sexe sans refrain, liesse jusqu’à pas d’heure, inconséquence manifeste. De fil en aiguille, tu brocantais ta personnalité pour, l’espace de quelques instants, parvenir à briller en société. Chic choc, tu dépensais ton argent de poche en tenues légères, t’avais pas froid l’hiver, merci, ça va. Flip flap, tu changeais de portable tous les six mois, tes camarades aussi, et vous maltraitiez réciproquement votre droit à l’image. Pif paf, le bruit des deux baffes que te colla ta mère lorsque, le jour de tes dix-sept ans, elle te retrouva en train de cloper dans une ruelle à deux pas de chez toi. « Mon capital confiance à ton égard vient d’en prendre un sacré coup. Privée de sortie jusqu’au baccalauréat ! » Tu aurais voulu tendre l’autre joue, jouer l’effrontée, mais ta nature à l’arôme de culpabilité te rattrapa. Incapable de faire face à tes parents, tu ne dis mot et consentis à vivre en ermite dans ta chambre de jeunesse pendant deux printemps et deux étés, tandis que tes aminches perpétuaient leurs fêtes bachiques.

Colonne vertébrale de ta personnalité, ta volonté de puissance ne s’était, bien sûr, pas envolée : elle entamait une lente métamorphose, un coup de rideau, un changement de paradigme. Un soir, alors que tu te promenais dans le bureau de ton père, tu restais quelques minutes à lécher des yeux les belles éditions contenues dans la bibliothèque. Tu attrapais un vieux volume dont le titre – « Les grands cimetières sous la lune » -, t’avais intrigué, et t’installait dans ta chambre pour en entamer la lecture. Tu ne comprenais pas tout, mais tu te disais que ce Bernanos écrivait bien et avait l’air de savoir de quoi il parlait. C’était décidé : tu avais trouvé ton nouveau ticket pour l’espace, le nouvel exutoire de tes riches ambitions dans la littérature. Ainsi, pendant que la fête battait son plein, tu révélais page après page un goût nouveau pour la lecture et y décelait une nouvelle manière de te mettre en valeur. D’en faire une arme, même. Avec l’espoir secret, un jour, de prendre la plume à ton tour.

Tes camarades du lycée ne te reconnaissaient plus : guillerette et inconséquente, tu étais devenue froide, tranchante, aussi dure que les améthystes bleues qui roulaient malicieusement entre tes paupières auparavant. Transfigurée par des heures passées à lire, tu te donnais un air grave, l’air de celle qui sait, qui a tout vu, tout vécu. Toujours stoïque d’apparence, tu jouissais intérieurement de cette nouvelle peau qui t’attirait les foudres de la plupart, le respect de quelques-uns. Les meilleurs, ces quelques-uns, les aristos : des fils et des filles de bonne famille, couvés par leurs parents, couveurs et couveuses à leur tour, un beau jour. Plus tu fréquentais cette engeance, et plus tu découvrais le vide abyssal de ton âme, la famine de ton esprit et les remords liés à ce qu’avaient timidement tenté de te léguer tes parents. Et plus tu appréciais cette compagnie, plus celle des autres te répugnait : tu te coupais du monde réel, tu faisais vœu d’abstinence sociale en te ravalant la façade, de manière à ce qu’elle corresponde bel et bien aux desiderata de tes nouveaux commensaux. Tu continuais à lire. En la matière, tu avais pris un retard terrible avec les années, et tu espérais que la somme des pages ingurgitées allait finir par combler ton manque d’humanité.

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Bien vite, tu t’es mise à développer un rejet scolaire, sous l’influence de Matthias, descendant d’un membre de l’Action Française, qui tentait de planquer ses mœurs distinguées derrière une barbe épaisse et un vieux veston en tergal véritable. « Le lycée, c’est pour les pauvres, ceux qui n’ont rien, pour qu’ils aient le minimum de savoir-vivre », te disait-il. « Nous avons la possibilité matérielle d’être autodidactes, alors soyons-le pour prendre d’assaut les places qui s’offriront à nous quand nous serons sortis de ce merdier. C’est pas le moment de lambiner : bien sûr que l’école nous raconte un ramassis de conneries, mais elle est la seule à distribuer les diplômes. Une fois le virage achevé, nous serons nous-même le changement que nous voulons voir ». Matthias était le seul de ta bande à surnager ; la plupart d’entre vous étaient nés avec une cuillère en argent et un poil dans la main, lui faisait preuve d’une détermination sans faille. Ce jeune freluquet t’avait paradoxalement apporté à la fois la détestation de l’école et la volonté, malgré tout, de l’utiliser à ton profit. Tu t’es mise à bûcher sévèrement au second trimestre de ta terminale, et le résultat a été bien au-delà de tes espérances. Ton mépris pour les profs et les autres élèves grandissait à mesure que tu parvenais à grimper les marches, en te contentant de recracher tes cours, sans effort : tu surplombais ton monde et ricanait, tout là-haut.

Plus le baccalauréat approchait, et plus Matthias et toi entreteniez une amitié exclusive. Sans conteste, vous aviez terminé par grimper en haut de la pyramide des meilleurs. Vous étiez les intellos de votre bande, et votre club d’aristo ne vous intéressait plus. Ils n’étaient pas viscéralement meilleurs que les autres, car ils bossaient comme des tâcherons pour obtenir des notes moyennes, et ils s’en contentaient, pendant que vous posiez votre regard hautain sur une micro-société que vous abjuriez tout en lui pompant des points de moyenne.

Après un bac littéraire obtenu mention Bien, tu quittais l’usine adolescente, le foyer parental et ton petit bourg du Gers pour monter à Paris, où tu t’étais inscrite en classe prépa. Matthias aussi faisait son hypokhâgne, mais sa misanthropie l’avait poussé à rester près de chez lui. Tu partais seule, laissant ton ami, tes repères et ta première vie derrière toi, résolue à t’en créer une deuxième, écrasant les obstacles sur ton passage. Et tu t’es faite écraser. A force de régner sans partage dans ton petit monde abrégé, tu avais oublié ce que c’était que d’éprouver l’échec dans ton propre corps, de te prendre une mandale par plus voraces que toi. Tu n’as pas réchappé au premier semestre, la marche était trop haute, les concurrents trop bons, et ta vanité trop grande.

Tu es restée des jours enfermée dans ta petite piaule étudiante, sans donner de nouvelles à qui que ce soit, le temps de digérer l’échec. Un soir, alors que tu ne t’y attendais pas, les yeux matois de Matthias te sont apparus en songe, et tu as aimé ça. Tu as repensé aux heures de discussion que vous aviez passé ensemble, à cette relation d’ascendance que tu avais, s’en t’en rendre compte, laissé s’installer entre lui et toi. Platonique, muette, tacite, cette relation, mais si réelle. Il était le seul garçon qui était parvenu à t’impressionner, et comme pour l’honorer, tu laissais filer tes doigts dans ton entretoise, humectant généreusement tes lèvres chaudes, pleine de culpabilité, déjà, mais c’était ce remord qui, assurément, te procurait du plaisir, au fur et à mesure que tu t’éloignais du présent pour voguer vers une suave mélancolie. Terminée la séance, tu étais toute pantelante, candide créature qui découvrait son corps, presque guillerette, sur l’instant, mais repentante encore.

Le lendemain matin, tu parvenais enfin à t’extirper de ta studette, fébrile, honteuse, mais ragaillardie par la nécessité de te reforger une carapace. En sortant du jardin du Luxembourg, tes pas t’amenèrent sur le parvis de l’église Saint-Sulpice. Tu décidais alors d’y entrer. Tu t’es assise sur un banc pour écouter la messe, puis tu es repartie à la fin de l’office, une flamme allumée parmi tant d’autres, une pièce de moins dans ton porte-monnaie. Le temps des études était révolu.

*

Tu viens d’avoir vingt-deux ans, mais tu en parais trente-cinq. A présent, tu es célèbre. Comme chaque lundi, tirant sur ta troisième clope de la matinée, tu débriefes la presse de la semaine passée en te gargarisant des commentaires acerbes de tes adversaires. « La nouvelle égérie du Tea Party français », titre la une de Libé sur ton front, au dessus de tes magnifiques yeux glacés ; dans Valeurs Actuelles, c’est une double-page qui t’es réservée, barrée des mots « Une jeune femme de conviction ».

« Comment peut-on être aussi jeune et aussi réac‘ ? », s’exclame un quadragénaire encarté au NPA, alors que tu as à peine allumé la télévision. Fausse question, à dire vrai, car tu n’es devenue réactionnaire que par nécessité. Depuis tes premiers pas à l’église Saint-Sulpice, tu as entrepris de te ré-envelopper dans une nouvelle couverture plus duveteuse. Le front bas d’abord, tu as joué la carte de l’humilité chère aux illuminés, puis tu as relevé la tête, au fur et à mesure des rencontres, jusqu’à être prête à retourner dans le Gers saluer ton vieux père et ta vieille mère. Tu en as été bien inspirée.

Depuis ton échec en prépa, tu n’as connu que des réussites. Ce succès, tu ne le dois- of course – pas qu’à ton hybris : il est le fait de tes parents. Bien sûr, tu me contrediras sur ce point précis, car tu ne les vois plus depuis quelques mois déjà. Mais il n’empêche que sans eux, tu n’aurais jamais rencontré ce fameux oncle, ex-journaliste aujourd’hui à la retraite, très influent dans le monde d’une certaine presse, qui a susurré quelques mots à ton sujet dans l’oreille de ses confrères. Sans période d’essai, tu es devenue en quelques semaines la jeune inspiratrice de nouveaux think tanks de droite occupés à brouiller les cartes pour mieux servir leur camp, celui des affaires, de l’argent et des intérêts réciproques. Ils t’adorent, car tes articles vernissent tout sur leur passage à coup de rhétorique social-catholique, utilisant des proverbes exhumés par les internautes ou des auteurs comme Jules Barbey d’Aurevilly, Charles Maurras ou Karl Marx, à partir de la pensée desquels tu crées l’enveloppe d’un terrible monstre métapolitique.

Après une petite semaine de vacances dans les Bermudes, tu t’apprêtes à dégainer tes grands discours en direct, dans une émission télévisée prime time lors de laquelle tu feras le show, assurément.

A présent, tu es célèbre, persuadée que tu t’es faite toute seule, mais il n’en est rien, car tu es bien née sur cette terre.

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