Putain de foutue tente. Infaisable d’essayer de pioncer après les neuf heures avec un soleil aussi brute. Celui des aurores estivales. Je me réveillais péniblement d’un sommeil sans rêve, le goulot poisseux, un râle d’acidité sur un delta de sucre qui maculait ma bavarde. La bouche fanée, les yeux boucanés, je me mis à l’aveuglette en quête de ma bouteille d’eau de secours, celle qui soulage à peine les maux de ventre procurés par ses grandes soeurs fermentées, vidées la veille. Au dehors, j’entendais déjà les rires goguenards des gros balourds qui déambulaient autour de mon lieu de villégiature en toile de jute. Rester encore quelques minutes allongé. Ouvrir lentement le zip de ma moustiquaire histoire d’y faire pénétrer un peu d’air, c’est tout. Autant éviter de se signaler trop tôt, même si le lendemain d’une première nuit de concerts, la probabilité qu’une fermeture éclair qui rampe soit entendue par des oreilles gorgées des larsens de la veille est minime.

Je travaillais pour un webzine intitulé NoirMetal, mais je dois dire que le terme travail est incorrect, quand on voit les torchons que rendaient les pigistes dont je faisais partie à une rédaction qui les publiait sans sourciller. La mission était fort éloignée de l’image que l’on pouvait se faire du journalisme, et elle n’était d’ailleurs pas rémunérée : après avoir choisi une série de festivals, on devait s’y rendre pour y réaliser un report, qui malgré une proximité sémantique évidente, se trouve être le reportage du pauvre.

Le report, forme bâtarde née de l’union entre l’écriture et la communication, c’est très aisé à produire : il suffit d’adopter un ton niais et consensuel et de parler d’un événement culturel en prenant bien soin de ne surtout pas faire preuve de mauvais sentiments. Je dis « mauvais sentiments », mais pour être plus juste, il vaut mieux abdiquer de toute forme d’esprit critique lorsque l’on s’adonne à ce genre d’exercice désagréable. Et quand je dis désagréable, j’insiste : il n’existe rien de pire que de brader l’intelligence, même lorsqu’il est question de musique – surtout lorsqu’il est question de musique, même, le reste n’a pas d’importance. Ceux qui, comme moi, ont déjà subi le matraquage bruyant d’un chapelet de concerts abêtissants en étant sommés de produire de torpides articles qui ne seront lus par personne me comprendront. Et je n’ai pas encore parlé des festivaliers qui – particulièrement dans les milieux heavy metal où j’ai eu le malheur d’officier cet été là – se révèlent être la plus indigeste balayure de l’humanité.

Je vous vois venir à des kilomètres : « Mais c’est qu’il crache droit dans la gamelle, l’imbécile ! », que vous vous dites dans votre tête. « Le mec, il va voir des concerts à l’oeil, et il trouve moyen de s’plaindre ». Je ne puis en aucune manière connaître la nature de vos expériences grégaires estivales, mais essayez un peu de vous entrelarder plus de trois festivals d’un même créneau musical en deux mois, et vous comprendrez mieux mon calvaire. On approchait alors du 15 août, j’en étais à mon sixième rassemblement étiqueté musiques extrêmes.

Loin de moi l’idée de vouloir me décharger de mes responsabilités dans l’affaire : le premier fautif, c’était mézigue. Je suis un passionné et je n’ai jamais su dire non, quitte à risquer l’indigestion. Quand Noirmetal m’a annoncé en juin dernier que j’étais chargé de couvrir sept festivals, je n’ai pas bronché. Pas même me suis-je alors posé la question de la lassitude. Je me suis contenté de signer en m’imaginant en train de headbanger pendant des heures gratuitement, dans une volupté musclée. Je me voyais déjà saoul comme un corbeau mort, attirant de jeunes naïades aux cheveux rougeoyants dans les tissus de mon antre éphémère. Au lieu de ça, j’avais sur l’estomac la lourdeur du pudding, et la sensation d’être un enfant déçu par son jouet reçu à la Noël. De loin en loin, la fête m’apparaissait comme un cauchemar, et les naïades s’étaient métamorphosées en harpies unicolores. Dans la brise estivale, je n’aspirais plus qu’à m’enfuir, rêvant à un ailleurs délicat, à une alternative mièvre à laquelle il eut fallu recourir durant ces congés.

Je me risquais enfin à quitter mon abri. Dehors, les nuages de poussières bataillaient pour camoufler le soleil, et l’odeur des grillades disputait aux effluves des toilettes sèches l’hégémonie sur mes narines. Au loin, les guitares pleuraient comme des baleines, et la batterie mugissait comme si trente lapins couraient sur sa peau. Je commençais à m’orienter nonchalamment vers les lieux du crime, lorsque je fus abordé par un vieux festivalier aux yeux endoloris et à la silhouette circonflexe. T-shirt floqué SODOM, aussi engageant, de prime abord, qu’un cadavre embaumé des siècles passés, venu des tréfonds d’un tombeau oublié. Naguère, il avait du avoir une bouche, mais on ne distinguait plus, à travers ses longs cheveux grisonnants et hirsutes, qu’une cavité à peine ornée par des lèvres fuyant vers l’intérieur. Un baragouin en sortit en ces termes : « Salut garçon, y fait chaud hein? Eh Francis!… S’cuse, j’viens d’voir passer un compatriote…On s’perd facilement dans tout ce schmilblick… Ouais, désolé d’te déranger, je te retiens pas. Simplement, t’aurais pas un peu d’beuh? On a fini notre dernière tête ce matin… ».

J’en avais.

« Nan, vraiment désolé mec ». Ton visage a déjà bien assez fondu comme ça. « Bon courage dans ta quête quand même ».

Les vautours rôdaient sur le champ de bataille, et ils s’étaient eux-mêmes changés en charognes. Ma grande expérience des festivals m’avait permis maintes et maintes fois de constater qu’ils étaient souvent fréquentés par ce genre d’épouvantails décrépis. A vue de nez, je lui donnais la cinquantaine, à ce pauvre homme; plus tard, l’un de mes amis m’appris qu’il était en fait plus proche de la trentaine. On vit comme on le peut, et ça s’observe à l’oeil nu.

Tournant casaque, je commençais à avoir faim. Trop tard pour petit-déjeuner, je me dirigeais vers les stands où l’on pouvait trouver de la becquetance, évitant soigneusement les nervis de Satan qui croisaient ma route. Arrivé là-bas, du gras, du gras, du gras. J’optais pour une galette-saucisse sur son lit de frites, et ce ne fut pas sans efforts que je parvins à m’asseoir devant une scène sans tout renverser. Une fois rendu, je sortis le programme du festival de ma poche, qui était déjà tout déchiré et tâché de whisky, illisible à certains endroits. Il était 14h30. Je lus le nom du groupe qui allait jouer sur la scène quelques minutes plus tard : Necrotic Kadavra. C’était le premier groupe du week-end qui ne me disait rien, et ils jouaient apparemment du black metal, musique tourmentée des dieux du nord de l’Europe.

Pas de bol, ceux-là étaient si français, si jeunes, si brouillons. Passant outre la petite mise en scène satanique, je ne voyais que trop bien le manque d’expérience criant de cette petite formation voix-guitare-basse-batterie. J’observais trois demeurés qui semblaient considérer que le black metal était une simple reproduction de l’atmosphère d’un abattoir à porcs, scies à viande et tout le folklore sanguinolent qui sied à ce genre d’endroit. Ce n’était pas de la musique mais du bruit ; cela dit, le bruit ne m’a jamais dérangé, mais j’avais décidé de ne laisser aucune chance à ces petits merdeux qui me gâchaient le plaisir de la soupe. Cette engeance porte la responsabilité d’une image déplorable pour la culture heavy, qui passe encore aujourd’hui pour un univers de sous-doués, de barbares obèses qui avancent dans l’ombre, le teint alpestre, avec le reflet de leur couteau pour seule lumière.

Passé trois chansons de ce spectacle affligeant, je décidais de me promener vers les stands de merchandising, où quelques margoulins aux oripeaux peu enviables tentaient de convaincre leur clientèle larmoyante qu’ils étaient en mesure de lui offrir les forces du Mal pour seulement quelques euros. Je n’ai jamais compris cette passion du public metal pour l’achat compulsif. Ils aiment jouer aux durs en société, mais dès qu’on ne les regarde plus, ils partent se faire tondre avec le sourire. Il y a quelques années, l’anti-capitalisme a sans doute été un moteur pour tout un pan de la scène heavy – de Napalm Death à Rage Against The Machine, les exemples sont nombreux, quoique localisés dans certains sous-genres. Mais il faut croire que l’époque a même fini par liquider les hommes en noir, à les rendre mainstream et à transformer cette armée de clones un peu flippants en un bataillon de moutons noirs quelque peu flippés. Même plus de nazis dans leurs rangs! C’est dire! Ils sont loin, les rebuts du diable.

Approchant d’un stand particulièrement hideux, je me surpris à contempler les fesses de la vendeuse, pourtant pas du tout mon style: de près ou de loin, je n’ai jamais été attiré par les nanas au style heavy, et celle-ci avait le malheur d’être grimée tout de noir, les cheveux teints en rose en plus que de les avoir rasés sur les cotés. Mais elle avait un cul magnifique et un joli nez. Ses marchandises étaient par contre purement dégoûtantes, mais j’eus envie, pendant quelques secondes, d’acheter au moins un badge pour garder en mémoire son minois au moment de passer à la caisse. Je suis trop romantique, et très peu physionomiste de toute façon.

Je décidais de m’éloigner de ces allées débilitantes pour aller reprendre une mousse et observer un second live, lorsqu’un festivalier velu et jouasse, vêtu d’une veste en jean arborant les couleur d’un certain Céleri Rémoulade Motorcycle Club, m’alpagua dans un étrange français.

« Toi, tu m’as l’air d’être au moins à 140 km/h sur l’autoroute du saoul! », il m’a dit.

« Et toi, t’as branché le pilote automatique », j’ai répondu. « Loupe pas la bretelle ».

Dans le tréfonds de ses yeux, on pouvait en effet lire une sorte d’apathie alcoolique larvée, mêlée à une dérision sans frein ni loi. Encore un foutu anarcho-nihiliste fan de goregrind et de brutal death, j’ai parié. Le pire produit du post-situationnisme, pire que Satan lui-même, car imprévisible. Aie le malheur de te mettre à rire avec ceux-là, et tu te retrouves avec une bouteille en verre dans le coin de la gueule une fois le dos tourné.

« Eh tu viens, on va jouiller! « , harangua Céleri Rémoulade. Ce à quoi je répondis, peut-être un peu sèchement, que je préférais partir voir un concert et boire une bière. Ok, bisou, et à la revoyure.

Me dirigeant vers l’une des scènes principales, je me campais devant le concert de Marilyn Manson qui avait débuté un quart d’heure avant. Cela faisait déjà une bonne dizaine d’années que je ne m’intéressais plus aux délires de ce vampire lourdingue, mais j’avais envie d’aller voir rien que pour rire un peu. La foule était clairsemée, composée exclusivement de lycéens et de gothiques défraîchis et édentés. Je trouve personnellement que c’est un peu cliché, des gothique à un concert de Manson. J’étais d’ailleurs persuadé que cette espèce avait disparu au moins depuis 2007: quand j’ai vu que non, j’ai été aussi surpris que lorsque j’avais lu quelques temps avant sur Wikipédia que des aurochs vivaient encore dans les forêts primaires polonaises à la fin du XVII° siècle.

The beautiful people. The beautiful people. Malgré quelques tubes incendiaires, Manson était devenu beaucoup trop grotesque pour me convaincre. Putain de clown! Outre le fait que la drogue avait eu raison de sa voix, le concert était sans intérêt, larmoyant, évanescent, comme une sorte de feu follet, de réminiscence d’une époque révolue. La musique et l’esthétique de Manson n’ont définitivement plus rien de subversif. Peut-être en a-t-il toujours été ainsi. Voguant de déception en déception, je sifflais ma bière pour repartir en quête de quelque chose de plus fort.

Je commençais à vraiment éprouver de la haine. Tout ce qui en temps normal me plaisait, tout ce spectacle, c’était en train de se décomposer devant mes yeux, comme une peinture à l’huile inondée dans laquelle j’aurais été prisonnier. J’avais besoin d’alcool et, pourquoi pas, de drogue moi aussi. Sans doute aurais-je aussi eu besoin d’une compagnie sur le coup, mais ce n’est pas la première chose qui me soit venue à l’esprit. Fatalement, je devais aller voir les gens: ma recherche impliquait un contact social inévitable avec les autochtones.

Je repensais alors à Céleri Rémoulade. 20H30: à cette heure là, il devait être en train de faire du hors piste sur l’autoroute du saoul, à moins d’avoir un régulateur automatique. Comme par magie, il apparut devant moi à cet instant précis, vêtu d’un tutu rose qui mettait plus que jamais en valeur sa toison digne d’Éphaïstos. Un petit rictus se forma sur le coin de mes lèvres : je précise que je ne souris jamais, sauf quand j’ai une idée derrière la tête. Je dus avoir l’air plus affable que lors de notre précédente rencontre, car il fit ricocher son ventre sur le mien et m’invita à un apéritif sur son camp. Au loin résonnaient les guitares de Kreator, qui faisaient bourdonner leurs hordes of chaos une troisième fois déjà dans mes oreilles pour cet été-là. Assurément, l’éclectisme n’est pas la plus grande qualité des programmateurs extrêmes.

Sur le camping planait une véritable atmosphère de guerre. Céleri Rémoulade semblait se croire dans Mad Max, caracolant dans les allées de tentes comme s’il était monté sur un moteur. Il m’avoua être complètement stone après avoir mis quelques truffes mexicaines dans sa bière trois heures avant. Je n’eus aucun mal à le croire.

A la lumière du crépuscule, le gigantesque champ de bataille qui s’étalait devant mes yeux prenait des airs préhistoriques. Il faut savoir qu’un certain nombre de métalleux se passionnent pour l’époque médiévale et aiment la prendre en référence, groupes y compris. Mais pour ma part, j’ai toujours pensé que cette musique, bien que sophistiquée, développe le coté primitif de ses auditeurs à un point jamais atteint, même par le punk. Les headbangers fans de houblon étaient venus au festival du monde entier pour crier leur amour à la face des artistes, qui prenaient à leur arrivée sur scène la carrure de dieux vivants. Les hordes avaient commencé à labourer la terre sèche, ça et là irriguée de leur vomi aux vertus fertilisantes. De part et d’autre du lieu de siège, les nervis chevelus se disputaient le titre de la plus grosse virilité en simulant des combats de boxe ou de lutte gréco-romaine qui se terminaient bien souvent par des coups et blessures consentis.

Fantassin désarçonné, je m’occupais pour ma part de rouler un gros joint, que je passais lascivement à mon nouvel ami après m’être embrumé la caboche. Tandis que de valeureux guerriers casqués enfourchés sur des caddies de supermarché filaient tels des drakkars, trébuchant parfois contre des pierres rencontrés sur le parterre ocre, je me pris à penser à mon retour prochain à Paris, à mon retour au travail, dans les bureaux du quai de la Rapée. Cette pensée peu à propos me fit tressaillir. De quoi me plaignais-je, au fond, le matin même? Reprends tes esprits, putain! Alors tout se vaut? Merde quoi! Plus nihiliste que les nihilistes? Mais qu’y-a-t-il de plus précieux que les congés, enfin? Le temps, pardi, le temps, et c’est bien en cela que consistent les congés!

Un chevalier de fortune, ivre mort, les yeux multicolores, vint s’étaler à mes pieds et couper ma réflexion ; je n’eus pas besoin de la prolonger. Je pris Céleri Rémoulade par l’épaule et nous continuâmes notre chemin dans la Vallée de la Mort.

Plus loin, nous croisâmes des hédonistes habillés de noir qui s’adonnaient à des échanges sexuels au vu de tous. Certains de ces culs-de-basse-fosse s’amusaient à proposer leurs petites amies en pâture aux pauvres pélerins de passage. L’un d’entre eux essaya de nous entraîner dans une aventure spontanée avec son propre daimon, créature d’origine asiatique, filiforme, effrayante, qui semblait être une cousine d’Usain Bolt, la vélocité en moins, le teint bien plus livide.

A la vérité, il peut se passer tant de choses -lumineuses ou lugubres – sur le camping d’un festival qu’il y a largement de quoi devenir fou ou misanthrope pour le restant de ses jours. C’est dans ce genre d’endroit que l’on mesure toute la puissance de la musique sur les individus. C’est fascinant, à la fois magnifique et terriblement effrayant. C’est bel et bien la musique qui rend tous ces gens fous, pas l’alcool, pas la drogue, et il me semble que c’est encore plus vrai pour ces maudits rednecks de métalleux. On a beaucoup glosé sur les horreurs de la guerre, mais la fête en plein air n’est-elle pas comparable? Combien de dictateurs peuvent se vanter d’avoir fait lever les bras d’une foule compacte de manière synchronisée? Bien peu, finalement, comparés à la déferlante des musiciens heavy qui font, eux, danser des millions de gens, leur font faire à peu près ce qu’ils veulent, le tout sans usage de la force. Mais peut-être me trompes-je. Peut-être que la source de cet embrigadement réside encore une fois dans la musique. Je crois que le metal est véritablement déclencheur d’hystéries collectives, qu’il est intrinsèquement fait pour cela. Si, par exemple, un individu lambda se met à écouter du brutal death metal, sa structure cognitive sera modifiée, car il aura forcé son cerveau à aimer ces sons stridents et gutturaux; il aura à proprement parler accompli un effort pour modifier sa tolérance musicale. Et si cet individu est faible d’esprit? Eh bien, à mon humble avis, le brutal death metal pourrait bien, à terme, le conduire à commettre les pires horreurs, au moins celles qui le mettent sur le chemin de la dépravation. Voyez par ici, ces jeunes gens qui ont perdu dans les limbes le sens du mot amitié, et qui vident une fiole de tabasco dans la bouche d’un camarade endormi, riant de le voir s’étouffer dans sa bave! C’est bien de cela dont je parle! Voyez encore ces armoires à glace et leurs amis plus fluets qui, bien que formant un ensemble, ne se parlent pas, ne se regardent pas: ils se contentent d’être saouls et de répéter d’inlassables cris de ralliement – convoquant Stallone, Van Damme, Poutine, et tout le panthéon badasse – qui feraient passer n’importe quel ivrogne à la rue pour un poète.

Englué dans mon miel réflexif, je me rendis compte que Céleri Rémoulade ne marchait plus à mes cotés. Dommage, je ne lui connaissais même pas son prénom, mais entretemps, j’étais devenu butineux. Allant taxer un verre de pinard à une bande de coreux au crâne rasé, je me fis rembarrer prestement par l’un d’entre eux.

« Ici on bois pas, on se drogue pas, on baise pas, passe ton chemin, connard d’aliéné! ». J’avais envie de leur demander ce qu’ils foutaient dans un metalfest, mais je me suis vite ravisé quand j’ai vu que l’un d’entre eux arborait un tatouage de soleil noir qui lui prenait tout le torse. Sans y prendre garde, j’étais en fait tombé sur un campement de fachos à tendance straight-edge. Décidant de ne pas les énerver plus que ça, je retournais à ma propre tente et, constatant qu’il n’y avait personne sur mon petit carré d’herbe, m’installais sous la tonnelle voisine avec une bouteille de mezcal, liquide que je mélangeais à un cocktail aux agrumes tiède. En face de moi se déroulait un spectacle fort divertissant: des jeunes, fraîchement sortis du lycée à mon avis, avaient entrepris de construire une croix en bois d’environ trois mètres de haut, sur laquelle ils avaient ligoté un de leurs acolytes. Ils étaient en train de le hisser vers le ciel, comme s’il s’agissait d’un Christ docile et infernal. Le constat, potache, aurait pu en rester là s’il n’étais pas immédiatement retombé dans le domaine du comique, au moment ou la partie supérieure du symbole chrétien se détacha, libérant un bras à Jésus qui, désaxé, tomba lentement, guidé dans sa chute par le mât de fortune qui lui servait encore de vaisseau.

Résonnèrent alors les premières plaintes black metal du groupe Mayhem, qui entamait non loin de là une prestation qui semblait pas dégueu, avec leur célèbre titre Freezing Moon. La programmation était un cran au-dessus de celle de la veille – nuit monotone que j’avais surnommée « La nuit des seconds couteaux » -, mais pour autant, je n’avais aucune envie de lever mes fesses de la table Ikea que j’avais choisi comme siège. Ces petits groupes de merde de la veille m’avaient sérieusement saccagé les nerfs, et j’avais besoin d’une bonne cuite. Ma chronique allait sans doute être un peu fadasse, mais c’était tant pis, après tout j’écrivais aussi pour des tocards qui refusaient mes papiers les plus critiques. J’étais tenu en laisse. Au lieu de pouvoir me permettre de dire « ce groupe est pourri, il ne vaut pas un pet de lapin », j’étais invité à « étayer mes arguments », et je finissais toujours par dire que tel ou tel groupe manquait simplement, finalement, d’un « supplément d’âme », formule journalistique que je conchie depuis que j’ai jeté mon dernier Rock N’ Folk à la mer. J’allais finir cette putain de mission de tâcheron fissa pour me consacrer à autre chose, très vite.

Dans un festival, il y a les têtes d’affiches, et puis les autres, ceux qui sont chargés de colmater les brèches d’inspiration des programmateurs. Ce soir-là, mieux valait pas de concert du tout pour moi. Tant pis, j’allais inventer. Même les groupes du soir, en théorie les meilleurs, ceux dont j’étais encore fou il y a quelques semaines avant d’en avoir fait une crise de foie, ces groupes, je finissais par les détester. Il y a un processus étrange que j’ai déjà ressenti, et qui court dans l’esprit d’un paquet d’amateurs de musique, qui consiste à vouloir renier les passions d’antan dès lors que celles-ci sont partagées par une masse trop volumineuse. C’est un phénomène que je connais, mais qui me provoques à chaque fois des ambivalences. Il est particulièrement prégnant dans le metal, ce qui me donne un argument supplémentaire pour considérer le public metal comme un ramassis d’abrutis dégénérés, pas même capables d’aller se faire cuire un oeuf. Le heavy metal, c’est un mélange entre une secte et de l’ultra-individualisme, ce qui tend parfois vers une forme nouvelle de nazisme, on y revient. Je dis ça, mais quand on est bourré, on est tous le nazi de quelqu’un…

*

Je me suis endormi. Puis réveillé. La sono du festival crachait encore un vieux tube de Twisted Sister. Trois petits coups sur la tête. C’était Céleri Rémoulade qui m’avait retrouvé.

« Les concerts sont finis », il m’a dit. « Tu viens jouiller? La nuit est pas finie ». Il m’a tendu un verre. Un type bien finalement, ce gros nounours. L’a pas essayé de me faire de crasse pendant mon sommeil, l’a même pas voulu piquer dans mes réserves. J’en ai profité pour lui demander son blase, du coup.

Il a grogné « Stéphane! Mais en fait on s’en fout, j’imagine qu’il te faut un remontant? ». Il m’a tendu un petit parachute contenant une poudre, accompagné d’un verre d’hypocras.

J’ai demandé « C’est quoi? », il m’a répondu « Du speed ». Après tous les cônes que j’avais fumé, j’avais bien besoin d’un petit remontant.

*

Cette journée s’est terminée comme un carnaval médiéval, et nous n’avions pas besoin de déguisement! Je suis venu, j’ai vu, j’ai convaincu! Gloire à Satan! Gloire à Odin! Gloire à Donald Trump, si vous voulez! Un sacré bordel…! Un sacré bordel! Je ne m’attendais pas à ce qu’un tel feu d’artifice m’explose en pleine gueule!

On a commencé par continuer à boire jusqu’à plus soif. On était déchaînés et on a beaucoup joué – enfin, je comprenais pleinement le sens du mot jouiller pour Stéphane – avec les caddies et les copains, puis ce fut l’étincelle qui réactiva les volcans d’Auvergne. On m’avait toujours dit que le speed, c’était mauvais pour le coeur…Bonne mère, bien au contraire!

Je n’ai jamais été aussi affectueux avec des inconnus, je crois! Terminée, la musique? Qu’à c’la n’tienne! Nos hurlements servirent d’antiennes jusqu’au bout de la nuit, et les rats musqués s’amassèrent derrière moi, joueur de flûte de fortune rescapé d’un conte du XIII° siècle. Je m’improvisais chanteur pendant au moins deux bonnes heures, et c’est tout le camping qui s’amassa à ma suite, répétant après moi les quarante plus grands hymnes heavy metal de ces quarante dernières années. Painkiller, Symphony of Destruction, Master of Puppets, et même Warriors of the World, tous y passèrent, à la casserole qui me servait de voix! Une simple cassonade dans un peu de liquide pourpre capable de produire cet effet là? Non! C’est bel et bien la musique qui fut la grande responsable, et le festival qui nous fit office de Hamelin, à travers des rivières d’hydromel et les senteurs nocturnes de l’été sub-ligérien. Sombre crétin que j’ai été quelques heures avant! Et tout cela aveuglément! Mais je vois, à présent! Je vois!

Le metal est une famille. Le heavy metal est une putain de famille. Peut-être la seule, peut-être la toute dernière manifestation culturelle revenue des âges anciens.

J’aurai voulu ce soir-là monter un groupe de metal folklorique occitanno-normand pour lier toutes mes communautés. J’aurai voulu rester dans cette campagne rousse et ondulée aux accents méridionaux jusqu’à la fin de mes jours. Au lieu de ça, j’allais vite reprendre la route vers Paris, et c’était peut-être tout le drame de mon existence.