De drôles d’amis

///De drôles d’amis

J’étais en train de fumer une clope sur le balcon quand c’est arrivé. On avait le droit de cloper à l’intérieur, mais je préfère toujours les grands espaces frais de la nuit pour embrunir mes poumons.

J’avais reçu une carte d’invitation de la part de Léon pour participer à cette soirée. Inscrit en L1 de sociologie depuis deux ans, Léon est un camarade de fac. On ne se voit plus très souvent parce qu’il ne va plus en cours que deux fois dans la semaine, le lundi matin et le mardi après-midi. Comme beaucoup d’autres étudiants, le reste du temps, il bosse dans une des dernières usines de son patelin pour arrondir sa maigre bourse, quand il n’est pas en virée nocturne. Jamais je ne l’ai vu en amphithéâtre un vendredi matin.

On s’était recroisé à la bibliothèque le mercredi précédent, on a bu un café sous les arcades et c’est alors qu’il m’a tendu son carton floqué de l’inscription “Les Amis de la Mine“. Devant ma figure interrogative, il a vite entrepris de me détailler l’affaire. Une soirée secrète s’organisait fin avril dans un vieux manoir, sur les berges de la Souleuvre.

Les Amis de la Mine, c’était une récente association réunissant des fêtards – pas tous étudiants d’ailleurs – qui était spécialisée dans l’organisation de soirées orgiaques dans des lieux insolites. La mine, la biture, la cuite, la pistache, c’était leur spécialité, leur lien social. Sur le coup, je dois dire que j’avais trouvé l’idée si géniale, si transgressive, que celle de refuser ne me vint pas à l’esprit. “La participation aux soirées se fait par cooptation”, avait renchérit Léon, “comme chez les Francs-Mac'”. C’était assez pour m’entraîner un peu plus dans le mouvement. Léon était de trois ans mon aîné, j’étais à la fac’ depuis six mois et je fus fort flatté qu’il m’ait choisi, du moins qu’il est pensé à moi. “Rendez-vous le 22 pour une soirée inoubliable, alors”, laissa-t-il filer avant d’écraser son mégot et de me saluer. Inoubliable, voilà bien le mot.

Arrivé le jour dit, je partis de Caen en covoiturage avec Léon et deux autres gars vaguement croisés lors de précédentes soirées. Le trajet ne dura pas une heure, mais suffisamment longtemps pour connaître ce Aurélien et ce William d’une manière un peu moins superficielle. Les deux suivaient les cours de sociologie en deuxième année. William faisait même le double cursus philo. Il avait dans le regard la tristesse et dans la voix le trémolo constants chez tous les étudiants en philosophie, une sorte de mélancolie face au monde causée par l’impression d’accéder à toutes les réponses recherchées sans finalement en saisir aucune. Il était fan de Dire Straits et faisait partie de ces gens qui ne pensent qu’à des problématiques de confort lorsqu’ils se vêtissent. Aurélien quant à lui m’apparut tout de suite comme le boute-en-train un peu lourdingue. Il ne cessait de beugler “À la mine ! À nous la mine !” dans la voiture, visiblement émoustillé par notre programme du soir. “J’espère qu’il y aura des nanas”, avait-il lancé en relevant une mèche brune de sous sa capuche qu’il avait refusé d’ôter. “T’inquiète pas pour ça” lui avait répondu Léon, “en général, ils font la parité”.

Arrivés sur les lieux, nous garâmes la voiture sur le bord de la route, car le jardin était déjà squatté par d’autres véhicules. “Nous serons nombreux ?”, ai-je demandé. “Oui, assez”, dit Léon. “Aux dernières nouvelles, les Amis avaient invité quatre-vingt personnes, et en espéraient cinquante”. Chouette, j’allais à la rencontre du monde, de gens de mon âge, j’allais converser avec des inconnus et peut-être, pourquoi pas, trouver l’amour !

J’eus la surprise en entrant de constater que le manoir en question n’était point du tout un manoir hanté, comme j’avais sottement pu me l’imaginer. C’était une vieille bâtisse tout à fait aux normes, tout à fait réhabilitée, tout à fait carrelée et pimpante. La baraque était emplie de jeunes hommes et femmes dans une fourchette allant de 18 à 30 ans. Il était 20 heures et un tiers des effectifs était déjà bourré. Un attroupement de mecs plus jeunes que nous s’adonnait au beer pong dans un coin de la salle : ils avaient renversé de la tise partout autour de la table. Les enceintes réglées trop fort vomissaient un tube de LMFAO. Un type coiffé d’une casquette surmontée de lunettes de soleil en plastique était assis sur un grand canapé. Les yeux mi-clos, tirant sur son joint, il caressait un chat qui semblait dormir profondément. Une fille, la vingtaine, me bouscula et s’excusa en riant. Elle portait un t-shirt “Vodka : Connecting people“. Le message dodelinant sur ses gros seins était difficilement lisible. Ça et là, de jeunes personnes excitées par les vapeurs et les fluides s’adonnaient à des gesticulations et des conversations sans queue ni tête. Tout le monde avait un verre à la main, et ce n’était pas le premier.

J’étais déjà saoul une heure plus tard. Je bouillonnais intérieurement mais à l’extérieur, je gardais l’attitude modérée qui me caractérise. La montée des vapeurs de l’alcool exerçait une pression sur mon cerveau, mais j’avais appris à contrôler ce phénomène depuis quelques temps. Ce n’était pas la même chose au lycée : à l’époque, j’estimais que tous les alcools se valaient et que tous pouvaient être combinés, ce qui m’a conduit à boire de véritables horreurs en quantité et à faire des mélanges à coucher un âne à 21h. Je me souviens qu’en ce temps là, j’étais à la fois téméraire et très fébrile, et tout ce qui me passait entre les mains quand j’avais le malheur de me trouver au mauvais endroit au mauvais moment finissait dans mon gosier sans concertation. Pour impressionner les copains au départ, sûrement : ma première beuverie fut à la vodka, un produit ignoble aux propriétés gustatives proches de l’alcool à brûler, fabriqué loin, bien loin des steppes russes. Rien qu’à sentir les émanations venant du verre de mon voisin, ça me tournait déjà la tête. À l’époque, quand j’ai demandé un verre, j’ai eu l’impression de faire un vrai choix, je n’avais pas conscience du micro-système de coercition amical qui était en train de se révéler à moi : on m’a rempli mon verre et je l’ai bu cul-sec, c’est à dire de manière parfaitement contre-indiquée quand on sait que je ne parle pas ici d’un shooter mais d’un verre Duralex. J’ai avalé le liquide qui m’a littéralement brûlé les amygdales. Pour un jeune élève de troisième, c’était ça, boire de l’alcool. J’ai préféré occulter la suite, mais ce qui est sûr, c’est que j’ai réitéré l’expérience deux ou trois fois le même soir, avant de sombrer dans un mal inconnu.

Plus tard, au lycée, les soirées alcoolisées sont devenues plus fréquentes et grâce à mon âge et à la nouvelle norme qui s’installait, j’eus de nouvelles possibilités de m’adonner aux plaisirs de la boisson. Nous prenions deux caisses par semaine minimum. Dans la majorité des cas bien sûr, nos parents n’étaient pas au courant, et faisaient parfois semblant de ne pas l’être. Je me souviens de cette fois où, rentré à une heure pas possible chez moi en catimini, j’ai vomi dans mon sommeil, me retrouvant le lendemain dans mon repas de la veille. Bien évidemment, je n’avais jamais fait de lessive. J’ai bien tenté de faire disparaître les preuves en frottant les tâches avec le côté rêche d’une éponge durant quelques minutes, mais une odeur atroce continuait à embaumer ma piaule. Le soir venu, face à la nécessité, j’ai raconté à mes parents que j’étais malade. Gastro-entérite. Pas crédible. Je m’étais dit que ça ne passerait jamais. Curieusement, ces derniers m’ont pris au mot : peut-être ont-ils eu peur de soupçonner autre chose. Non, ce n’était certainement pas avec un si bon bulletin que leur fils aurait été capable de se torcher la gueule en classe de première. Ils ne me posèrent aucune question et jamais ne m’en reparlèrent.

En terminale, un soir, je découvris la fumette : un copain inscrit dans un autre lycée du coin était venu passer la soirée avec nous. Il nous emmena sur le port et nous proposa de rouler un joint : ce fut une véritable révélation, une des plus belles expériences de toute ma vie, amenée à se reproduire à l’infini ensuite. Plusieurs nuits par mois, nous nous sommes mis à squatter plusieurs places discrètes de notre petite commune du Calvados afin de combiner le THC avec les étoiles, pour un plaisir maximal. Nous parvenions à nous créer l’illusion d’être devenus des clochards célestes, des poètes révolutionnaires, alors que nous nous contentions de pomper sur de longues cigarettes vertes qui nous coûtaient pas mal de neurones. Arrivés à la fac, le pétard devint quotidien : les vapeurs de romantisme qui l’accompagnaient devinrent routinières, mais ça ne nous incita pas à arrêter, bien au contraire. Ce soir-là, j’avais bien sûr emmené un peu de frappe dans ma poche, mais je me retins de rouler trop tôt : je souhaitais savourer les voluptés de l’alcool quelques heures avant de les corrompre avec d’autres produits.

La fête battait son plein. Trop occupé à délivrer des rudiments de théorie marxiste à un petit groupe d’étudiants de l’IUT Information-communication, Léon était indisponible depuis quelques dizaines de minutes. Dans le salon, quelques imbéciles imberbes avaient ôté leurs t-shirts en déclamant des “Aouh ! Aouh !“, s’élançant dans des démonstrations virilistes d’assez mauvais goût. Aurélien était l’un d’eux. Deux jeunes pétasses maquillées au pinceau s’étaient mises à se rouler un patin telles des stars du show-business en plein happening. Leur acte pseudo-militant semblait tout à fait symétrique aux clowneries des mâles en rut. Un rapprochement allait certainement s’opérer bientôt. Autour d’eux, de petits groupes de personnes en apparence plus respectables conversaient plus ou moins posément. Un garçon singulier restait seul debout, avec son verre et son sourire crispé. Il avait le regard fixe comme s’il avait avalé quelque chose de frauduleux, il ne semblait pas net, comme on dit (j’appris plus tard qu’il s’appelait Maaike, qu’il était en Erasmus, hollandais et que c’était son visage normal).

Languissant, je décidai alors de me promener à travers toute la maison pour changer d’air. La salle principale était grande mais paraissait minuscule à ce point remplie de corps frêles et tumultueux. La musique était trop mauvaise et trop forte. Je me faufilais dans le couloir quand j’aperçus un type en train d’uriner sur la porte des toilettes. Cinq secondes plus tard, une nana déboula et se mit à crier “Mais qu’est-ce que tu fous, toi ? T’es dégueulasse !”, pas assez fort pour couvrir le bruit de la musique. Le gars tourna la tête et lui répondit : “Ben quoi, c’est des toilettes… “, avant de remonter sa braguette et de dérouler un rouleau de PQ sur la flaque. Passant derrière en évitant soigneusement la marée, je continuais mon chemin jusqu’au garage où quatre mecs et deux filles très jeunes étaient en train de taper de la coke et de fumer de la MDMA. Ils ne remarquèrent même pas ma présence. Poussant un soupir, je refermai la porte et je revins sur mes pas pour m’aventurer à l’étage. Là, je vis trois portes qui donnaient sans doute sur des chambres et sur une salle de bain. De l’une d’elle, celle de droite, provenait un bordel sonore monstre : peut-être que des fêlés d’en bas s’y étaient embastillés pour laisser s’écouler leurs fluides ? Je n’osai ouvrir pour vérifier, préférant opter pour une porte entrouverte qui se trouvait juste en face de moi. La chambre dans laquelle je pénétrai était vide et avait l’avantage d’être munie d’un petit balcon. La pièce de gauche, si mes conclusions étaient correctes, devait faire office de salle de bain. Voilà pour le repérage. Je pouvais redescendre me servir une bière et mettre en place divers processus de socialisation destinés à faire passer le temps plus vite.

Dans la voiture, je m’étais pris de sympathie pour William. Après avoir refermé la porte du frigo, je me mis à sa recherche, ce qui me conduisit dans la cour gravillonnée, devant la maison, où je le trouvais seul, assis contre un arbre, en train d’écrire en sirotant lentement un gin tonic.

– Tu t’emmerdais ?, lui ai-je demandé.

– Non non, bien au contraire, je suis justement en train de rapporter ce que j’ai vu dans mon petit carnet, répondit-il avec un sourire contenu. Les gestes déplacés des uns et des autres, les blagues salaces, les éclairs dans le regard, les alcools, les drogues qui circulent… Mais ça tombe bien que tu sois là, j’aurai bien besoin que tu viennes confirmer mes dires en écrivant quelque chose toi aussi. Lorsque nous serons tous morts d’ici quelques années, si quelqu’un retrouve mes écrits, il pourrait se dire qu’ils ne sont que l’oeuvre d’un affabulateur. Mais si nous sommes plusieurs à concorder dans le même sens, nous gagnerons en crédibilité et nous serons lus et crus. Peut-être même qu’un étudiant désoeuvré désirera réaliser un travail de recherche à partir de ce petit carnet. Viens donc y laisser une trace, si cela te semble opportun.

– Si ça peut te faire plaisir, lui répondis-je.

Je me mis à dessiner frénétiquement une verge surplombant deux gros testicules comme tout témoignage. Ainsi, me disais-je, je marchais dans les pas d’une histoire de l’art courant depuis la plus haute Antiquité. En feuilletant les pages du carnet, je me rendis compte que je n’avais pas été le seul, loin de là, à avoir eu cette idée géniale. J’affublai alors mon œuvre du sous-titre “Né avant la honte“, ce qui parut ravir William.

– Tu fais au moins l’effort d’essayer de ressembler à un situationniste, dit-il en riant.

Je lui répondis par un sourire discret, même si j’ignorai à quoi il faisait référence. Le froid de la nuit commençait à nous envelopper, les printemps sont frais en Normandie. Je parvins à convaincre William de rentrer et je l’entraînai avec moi dans le salon. Rien n’avait changé en une demi-heure, sauf peut-être le degré de stupidité qui était monté d’un cran (on gagne en moyenne un cran tous les verres et demi, voire deux si on fume en même temps). Ça continuait à s’essayer sur un vieux morceau de Beenie Man dont j’ai oublié le nom. Nous retrouvâmes Léon et Aurélien en pleine partie de Biksit, un jeu fort répandu à l’époque où on ne gagnait rien, à part le droit de boire et de faire boire. Ils affrontaient trois mecs – dont deux rastas blancs complètement perchés – et deux filles qui semblaient en tenir une bonne couche. Accroupi, Aurélien tenait à peine sur ses genoux, une pichenette aurait pu le précipiter dans un sommeil profond. On sentait qu’ils tentait encore de suivre les conversations, mais les quelques remarques qui sortaient de sa bouche étaient difficilement intelligibles. Léon, quant à lui, paraissait propre et sûr de lui, on aurait dit qu’il venait d’arriver alors qu’il était bientôt minuit. En regardant ses yeux, je compris : il avait dû prendre un truc avec les autres dans le garage. Face à eux, les défenses faiblissaient. La première fille – je crois qu’elle s’appelait Carole – tenait le coup, mais sa copine, une belle brune, terminait visiblement sa soirée et partit planter sa tente dans le jardin.

Chez les trois gars, c’était tout aussi disparate : les deux dreadeux commençaient à péricliter, mais leur pote continuait à s’enfiler des verres à tire-larigot. De toute évidence, l’affrontement final se ferait entre Léon et ce dernier mec. Là, en observant la scène, je commençai à percevoir une absurdité : les clients que j’avais sous les yeux s’étaient mis eux-mêmes le cerveau dans un état de putréfaction avancée. Pour la plupart, ils étaient hors d’état de parler, mais ils continuaient à boire quand même, avec même une certaine excitation, comme s’ils s’attendaient à atteindre une sorte d’ataraxie qui n’arriverait jamais. Deux dés étaient devenus les maîtres de leurs faits et gestes. Corps et esprits ne faisaient qu’un, ils étaient en roue libre, à part chez ceux qui avaient opté pour un petit adjuvant chimique venu de l’arrière-cuisine, on pouvait quasiment parler de dopage, comme pour le Tour de France, mais oui, c’était bien de ça dont il s’agissait, du dopage, de la triche, à quoi bon jouer si l’on est sûr de gagner, si l’on est revenu en arrière de plusieurs paliers grâce à un ecstasy ou que sais-je encore, enfin ce furent les épaves qui jouaient contre les deux robots qui devinrent de véritables victimes, moi je ne comprenais pas ce que ça pouvait faire mais une chose est sûre, ça fonctionnait puisque Léon et son pote étaient bel et bien en train de gagner la course au remplissage.

À minuit pétante, musique et lumières s’éteignirent soudain, et toute l’assemblée poussa un “Ooooh” docile. Un type avec un mégaphone passa dans toutes les pièces de la maison pour demander aux convives de sortir. Nous nous rendîmes devant la bâtisse où une sorte d’estrade de fortune avait été dressée en quelques minutes. Elle était entourée de bougies et éclairée par un lampion rouge suspendu à l’arbre le plus haut de la cour. Deux étudiants masqués en Anonymous étaient placés de part et d’autre de la petite scène, solennels, les mains jointes et la tête baissée.

– C’est quoi ce délire ?, lança, nerveuse, une jeune fille portant un t-shirt Nirvana.

On se regarda avec William, sans comprendre non plus ce qui se passait.

– Tradition des soirées Mine, les gars, vous inquiétez pas, chuchota Léon dans notre dos, passant les mains sur nos épaules. Il y a un écrivain dans la bande, un type de la fac de lettre qui aime bien se donner en spectacle à chaque sauterie, ça durera pas plus de cinq minutes et on reprend la farandole ensuite.

Au même moment, un troisième garçon arriva du portail et monta sur l’estrade. Lui aussi portait le masque de Guy Fawkes, c’était déjà ringard depuis au moins cinq ans à l’époque mais le public était bon, il jouait la carte de la fascination à fond, du moins simulait correctement, mais peut-être que tout le monde était tout simplement trop pété pour proposer une alternative à la mise en scène.

Le gars, qui paraissait plus vieux que la moyenne d’âge et qui portait une robe noire ajoutant au mysticisme environnant, s’installa sur sa tribune de palettes et fit mine de nous observer pendant de longues secondes. Le silence était total. Au bout de quelques instants, il sortit une feuille pliée de sa poche ventrale et lut ce qui suit avec une voix pénétrante :

“Chers amis de la mine, de la cuite active, de la biture perpétuelle, de la pistache acidulée, frères et soeurs partisans de la gueule de bois du lendemain matin, vous avez été conviés à vous réunir une nouvelle fois pour festoyer ensemble, et vous êtes nombreux, très nombreux à avoir répondu à l’appel de notre petite confrérie. Ce soir encore, j’ai côtoyé d’allègres personnes, de fringants jeunes hommes et de pétillantes jeunes femmes comme on n’en fait plus de si excellents par nos contrées. Ils sont venus célébrer, avec quelque deux mille ans de retard, les funérailles de Dionysos et la renaissance de Bacchus. Ils sont là par amour de leur propre jeunesse, par défi lancé à leurs propres limites, ils sont venus porter un toast à la fin du Vieux monde et au début du leur ! Ils ont investi cette contrée humide pour s’humidifier les babines au son de transistors dernier cri, sous les yeux des bêtes et des arbres, dans la plus pure intimité d’une boucle de rivière transformée en lieu de villégiature le temps d’une soirée. Ils vont se regarder l’intérieur grâce au liquide fermenté qui coule déjà dans leurs veines, ils vont extérioriser la face cachée de la lune sous une lune trop claire pour leurs esprits embrouillés. Mais de tout cela, ils tireront une vérité, la leur, celle de l’instant présent et du carpe diem. À vous tous, mes frères, mes sœurs, à vous toutes et tous, je vous souhaite une belle nuit et j’espère que celle-ci se prolongera jusqu’à l’après-midi du lendemain matin. Buvez, messieurs-dames, buvez, trinquons tous ensemble à l’arrivée du XXI° siècle ! Buvez !”

Le gars redescendit de l’estrade. Entre temps, d’autres masques de Guy Fawkes étaient arrivés autour de l’estrade. Chacun tenait une bouteille contenant un liquide vert dans ses mains. Ils se mirent à verser le liquide vert dans de petits gobelets qu’ils distribuèrent à l’assistance. Quand le mien arriva, j’en reniflai consciencieusement le contenu et j’eus un haut-le-coeur.

– Qu’est-ce que c’est ?, dis-je à William.

– Ça, ça m’a tout l’air d’être de l’absinthe, répondit-il en portant le verre en plastique à ses lèvres. Et pas n’importe laquelle : à la sensation de chaleur que la première gorgée provoque dans ma gorge, je pense que c’est un produit pur, loin des merdes qu’on peut acheter en France. 80 degrés au bas mot. À ta santé, frère !

Dans un élan commun, tous burent leur dose. Saoulé par la moutonnerie et déjà salement amoché, je décidai de prendre mon temps et abandonnait la terrasse pour rentrer à l’intérieur avec mon verre. D’un pas lourd, je rejoignis la chambre au balcon duquel j’avais une vue splendide sur l’assistance. D’un geste nonchalant, j’attrapai une clope que je mis à ma bouche. Après deux ou trois bouffées, j’avalai l’absinthe.

J’étais donc en train de pomper ma cigarette en rêvassant dans la nuit quand j’entendis un bruit sourd suivi de cris. Ça venait d’en bas. La sono trop forte qui faisait tourner un vieux tube rap complètement cramé s’arrêta soudainement, et je pus entendre distinctement un mouvement d’excitation collectif mêlé de quelques rires gras.

Je pris cinq minutes pour terminer ma clope avant de descendre. Une fois arrivé dans la grande salle, je vis trois filles et un garçon qui entouraient un corps inanimé allongé à côté d’une table de verre cassée en mille morceaux. En m’approchant, je reconnus la personne à terre : c’était Aurélien. Il était immobile et très pâle. En questionnant l’une des jeunes filles à son chevet, une nana tout de rouge vêtue qui sentait la fraise, j’appris qu’il avait redemandé de l’absinthe après son premier verre, il avait du en boire cinq ou six, personne n’avait pris la peine de compter, mais on l’avait vu faire, il avait déjà ingurgité une quantité étonnante d’alcool depuis le début de la soirée, mais l’absinthe, c’est différent, “ça fait des trous dans le cerveau” dixit la nana qui n’avait vraisemblablement pas fait médecine mais conservait tout de même assez de coeur pour faire partie des rares personnes à rester au chevet d’Aurélien endormi. Apparemment, il était tellement saoul qu’il s’était écroulé sur la table : son corps s’était écrasé dessus et gisait parmi les débris de verre.

– Vous pensez pas qu’il faudrait appeler les secours ?, ai-je demandé.

– On va déjà voir s’il se réveille, coupa la fille, mais elle n’eut pas le temps d’ajouter quoique ce soit qu’une bande de mecs complètement déchaînés arriva dans la salle en pouffant.

– Putain Aurélien, grosse fiotte, t’es déjà couché !, cria l’un d’eux, un grand type blond avec un blouson en cuir et un t-shirt Fred Perry.

Ils nous bousculèrent et entourèrent à leur tour le corps inerte. Le blond se baissa pour lui mettre la main sur le coeur.

– OK c’est bon, ça bat encore là-dedans, tout va bien, ça doit être juste un petit coma éthylique, ça va pas durer longtemps…

J’ignorai jusqu’à ce jour qu’il pouvait exister des petits comas éthyliques. J’avais même du mal à me représenter la réalité exacte que recouvrait cette expression. Je l’avais sous les yeux, comme les autres, mais je n’eus pas le temps d’observer car cinq mecs étaient déjà affairés autour d’Aurélien. Deux d’entre eux brandissaient des gros marqueurs noirs.

– Alors, on commence par où ? Faut faire vite, il va se réveiller !, dit un gars qui ressemblait à un antillais des années 80, avec une moustache à la Francky Vincent.

J’attrapai mon téléphone pour composer le 18, mais Francky Vincent me le choppa des mains avant que j’aie eu le temps de dire allo.

– T’es malade ou quoi ? Tu veux tout faire foirer ? Si les pompiers débarquent maintenant, la soirée est finie, gros.

Et il lui dessina une bite sur la joue gauche. Galvanisés par ce premier geste artistique, le blond attrapa le second marqueur dans la main d’un de ses potes. Il commença à remonter le t-shirt du garçon qui revêtait désormais le statut de bizuth. Sur son ventre, il écrivit “JE SUIS UN GROS CONNARD”. Explosion de rire de l’assistance. Un troisième gars armé d’un feutre noir arriva : il inscrivit une croix gammée sur le front de Aurélien. Ce fut ensuite l’heure des photos : chacun se prit en selfie devant le corps inerte qui n’avait toujours pas bougé d’un pouce. Les regards étaient torves, les sourires étaient niais, les attitudes tout à fait indécentes. La jeune fille qui avait pris Aurélien en pitié avait bien essayé de raisonner la meute, mais elle s’était fait jeter comme une malpropre au prétexte qu’elle “cassait l’ambiance”. Le plus étrange était l’indifférence générale qui m’entourait : au mieux, les gens jetaient un coup d’oeil discret de temps en temps vers le lieu de l’accident, au pire, ils continuaient à faire leur petite vie, ça papotait, ça riait, ça se pavanait, sans aucun signe de compassion, sans inquiétude dans les regards, sans aucune envie de porter secours. Était-ce par réel je-m’en-foutisme ou y-avait-il une crainte tue de devoir affronter les jeunes salopards qui papillonnaient autour d’Aurélien ? Au bout d’une demi heure à terre, ce dernier ne bougeait toujours pas : si ce n’était moi, personne d’autre n’irait. Je me résolus à tenter quelque chose. Me dirigeant vers les bizuteurs qui étaient affairés à lui dessiner une barbe, je demandai calmement :

– Dites, ça vous dirait pas d’arrêter de lui colorier la gueule, de le dégager des éclats de verre et éventuellement de l’asseoir dans un lieu plus calme ?

Les mecs se sont retournés avec un air complètement ahuris. On aurait dit qu’ils n’avaient même pas envisagé la possibilité d’une opposition, même aussi frêle à leurs actes. L’antillais eut même l’air gêné.

– Bah t’as qu’à le faire, lança le blond, arrogant.

Il lâcha son marqueur et partit lentement, suivi de près par sa meute.

Rapidement, j’attrapai Aurélien par la taille et tentai de le lever laborieusement. L’animal pesait son poids. Lorsqu’elle me vit m’activer, la fille en rouge vint m’aider. Nous déplaçâmes le jeune homme et l’installâmes dans un fauteuil confortable, inoccupé, avant de passer un coup de balai par terre. Nous déposâmes près de lui une bouteille d’eau. Durant ce laps de temps très court mais néanmoins visible par tous, la fête a continué comme si de rien n’était. Le sol était jonché de bouteilles vides, de mégots, de sachets plastiques. On se serait cru dans un snack basque côté Espagne.

J’ai repris un verre sur les coups de deux heures et demi, alors que la musique reprenait de plus belle avec Instant Crush des Daft Punk. Autour de moi, les invités encore debout dansaient comme des zombies. Le groupe de mecs qui s’était acharné sur Aurélien était de la partie. Les gars m’évitaient soigneusement. Ils tiraient une triste tronche, pas fiers d’eux. Au fond de la pièce, loin des baffles, Aurélien trônait sur son fauteuil, tel un master of ceremony qui avait éteint la lumière. J’eus envie d’aller prévenir Léon et William. En ressortant, je les trouvais en compagnie d’une vingtaine de personnes, sur la terrasse. Léon était en train de rendre ses boyaux. William avait une diction difficilement compréhensible, comme si les mots étaient passés au mixeur, mais son cerveau fonctionnait encore :

– Ouais je sais, un gars est venu nous dire tout à l’heure pour Aurélien. Tu sais, c’pas la première fois qu’y fait le coup, c’t’ un non-événement… J’aurai préféré que tu viennes pas me le rappeler pour être franc. Ce mec me fout le bad…

Et il partit se resservir un pastis.

Je restais donc seul avec mon témoignage. Je repartis dans la salle pour jauger de l’état du poivrot. De la bave s’était mise à sécher au bord des lèvres d’Aurélien. On sentait qu’il respirait, mais ça n’avait pas l’air d’aller fort. J’allai voir Strawberry Woman lorsque je fus alpagué par un gars en noir qui portait toujours un masque Anonymous pendu autour du cou :

– T’inquiète il va bien ton pote, mec.

– C’est pas mon pote. Mais c’est inquiétant quand même.

– Je te vois lui tourner autour depuis tout à l’heure, vas t’amuser, plutôt. Tu crois pas qu’il vaut mieux le laisser dans ses rêves ?

– C’est que je vais avoir du mal à m’amuser après tout ça.

– Roh, putain de rabat-joie, il se réveillera demain et il se souviendra plus de rien !

– Ouais ouais, on verra…

Je décidai d’aller piquer un roupillon dans un coin inoccupé. Tout bonnement impossible dans le garage. La cuisine était dégueulasse. Dehors, il faisait trop froid. Je me déplaçai à l’étage. D’après le bruit, ça baisait dans les deux chambres. J’entrouvris la porte de la salle de bain et, miracle, je vis qu’il n’y avait personne. Je m’installai dans la baignoire en tentant de trouver une position permettant de trouver le sommeil.

Je dormis avec quelques difficultés compte tenu des conditions catastrophiques de mon coucher et du chaos qui dura jusqu’aux portes du jour. La porte était restée entrouverte, le chat était venu se réfugier auprès de moi. Lui aussi n’en pouvait plus. Aux alentours de six heures, alors que les premiers rayons du soleil brillaient sur le sol carrelé, je finis par me relever, avançant avec difficulté en me frottant les yeux. Arrivé dans la salle, je vis qu’une quinzaine de personnes était encore debout. Léon en faisait partie : il était encore à fond. Carole, l’antillais et la fille en rouge étaient encore debout eux aussi. Ils dansaient ensemble visages éteints, d’une danse faite de tressautements crépusculaires. Le sol était maculé de tâches collantes et la sono était au maximum. Certains avaient décidé qu’il n’était pas encore l’heure de dormir. Aurélien était toujours à la même place, plus blanc encore que la veille sous son maquillage noir et odorant. Alors que Léon partait chercher une bouteille de rhum, je le stoppai dans son élan. Il avait les yeux rouges, des cernes incroyables, il sentait la gerbe et sa bouche tremblait :

– Putain, il a toujours pas bougé Aurélien ? Vous avez pas appelé les pompiers, je sais pas…

– Pfff…. Mais t’occupe je t’ai dit, mec, on s’en fout d’Aurélien. Le gars est une loque. Et il a réussi à briser l’énergie de tout le monde avec ses conneries. Merde, s’il s’était pas cogné et s’il avait pas fini comme ça, il y aurait beaucoup plus de monde debout à cette heure. Ça a un peu freiné les gens, tu comprends ? C’est inconvenant, comme attitude.

Une meuf trop maquillée arriva dans la conversation.

– Tu le connais bien toi, Aurélien ? Moi non, mais faut croire que s’il se laisse tomber par terre alors qu’il est entouré d’inconnus, c’est un pauvre type. Il a eu que ce qu’il méritait, s’il sait pas se foutre des caisses correctement.

Je partis voir la fille en rouge et je refis une tentative :

– T’es retournée voir Aurélien pendant la soirée ?

Ses joues rougirent. L’odeur de fraise avait disparu.

– Ben, en fait ouais, j’y suis allé une ou deux fois il y a quelques heures déjà…Mais on m’en a fait le reproche. Les gens disaient que ça les stoppait dans leur motivation, que ça donnait pas envie de continuer à picoler, que c’était peut-être pas une bonne idée d’organiser des soirées comme celle-là en invitant n’importe qui et…Enfin bref, ce qui fait que j’ai lâchement abandonné son chevet, j’avoue. Moi aussi je voulais continuer à m’amuser, et puis c’était plus à moi de m’en soucier, j’avais déjà donné. Toi aussi d’ailleurs. Tu es tout pâle. Tu ferais mieux d’aller te reprendre un verre, ça va te rebooster. La fête continue malgré tout…

C’était donc ça. Ils étaient tellement grisés par leur élan qu’ils préféraient occulter tout le reste. Il n’y avait pas d’accident, il n’y avait jamais eu d’accident, un pauvre gars s’était juste planté sur le sol parce qu’il ne savait pas boire. Il ne savait pas boire ou il était un peu mal foutu. Son corps ne fonctionnait pas correctement, la mécanique était mal huilée, ou un truc dans le genre. Il représentait tout ce qu’ils détestaient. Il leur indiquait que leur jeunesse n’était peut-être pas éternelle. Que leur condition physique n’était peut-être pas solide, que leur immodération n’était peut-être plus modérable. Ils se voyaient dans un miroir avec lui. Ils contemplaient leur propre médiocrité dans son teint pâle, dans son manque de résistance à l’alcool ou aux drogues, dans le souvenir de ses beuglements de début de soirée, dans son élan perdu. Et en plus, il avait cassé une table. Putain de connard, sale rabat-joie, comment as-tu pu oser nous faire ce coup-là, nous rappeler à notre triste condition pendant notre débauche, nous priver de l’insouciance totale à laquelle nous avions droit ? Il n’était même pas une heure du matin, même pas une heure, et il a tout gâché. Il méritait bien de se faire recouvrir la gueule de noir, il méritait bien de crever. En tout cas il ne méritait aucunement notre attention parce que sa faiblesse était cette nuit-là la pire des provocations. Il a pourri la fête, il a salopé l’ambiance. Mais le carnaval a continué, sans lui, sans encombre, malgré la tâche. Il ne s’était rien passé, il ne s’était absolument rien passé.

*

Aurélien se réveilla en toussant bruyamment vers 9h00 du matin. Aussitôt, plusieurs invités encore saouls se mirent à papillonner autour de lui. Je venais à peine de finir mon dernier pétard de la soirée et mon café. J’allais partir me faire un bain de bouche, mais je restais quelques minutes à contempler la scène. Le mec était littéralement au bout de sa vie et bafouillait des “ça va, ça va !” en levant les bras. D’un coup d’un seul, il avait attiré à lui tous ceux qui l’avaient ignoré de longues heures durant la nuit. Ils se préoccupaient à nouveau de lui, ils blaguaient, ils raillaient, mais ils le faisaient avec le sourire. Ils lui apportaient de l’eau, lui proposaient d’aller le coucher, lui conseillaient en riant d’aller se regarder dans une glace. Pour l’assistance, Aurélien était redevenu intéressant. Au moins était-il tiré d’affaire, pensais-je.

– Tu nous a fait peur, mec, fit un étudiant d’une trentaine d’année, un blond un peu dégarni aux dents brunes, que je n’avais pas vu une seule fois se préoccuper du malade durant la soirée.

– T’es mort dans l’film !, lança Léon.

– Bah, j’ai rien senti !, se vanta Aurélien. Prêt à recommencer quand vous voulez !

Il venait de passer l’une des pires nuits de sa vie et avait peut-être approché la mort, mais il bombait déjà le torse, triomphant, comme s’il venait de gagner une médaille aux Jeux Olympiques. Tout cela n’avait aucun sens. Tournant les talons, je partis m’allonger dans l’herbe pour goûter un coin de ciel bleu. L’eau calme de la Souleuvre bruissait en contrebas et de nombreux oiseaux s’invitaient à la fête. Le printemps était bel et bien là. Le chat arriva et commença à me léchouiller le front. Je finis par tomber de sommeil sous le soleil, et en rêvassant, je lui répétai : “De bien drôles d’amis que ceux-là, de bien drôles d’amis….”.

2019-05-04T15:22:14+02:00

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