Bonjour, Madame la hyène.

Vous de même, Monsieur l’éléphant. Que faites-vous à traîner vos oreilles immenses et votre excroissance nasale dans ce coin de savane desséché? Avec un poids comme le vôtre, je crains fort que cela soit une malencontreuse idée : ce n’est sans doute pas la vélocité qui vous caractérise. Lorsque vous aurez soif – et cela ne saurait tarder -, vous pourriez vous déshydrater avant de croiser la moindre flaque.

Que tu crois, mon amis! Si tu me permets que je te tutoies…Il est véridique que j’ai grandi dans des endroits nettement plus humides : ma mangrove natale n’est pas vraiment le terreau infertile sur lequel nous divaguons. Mais du haut de mes quatre mètres, je puis m’enorgueillir d’avoir une portée nettement supérieure à la tienne. Là où tu aperçois un étang, je peux voir un gigantesque océan.

Mais tu ne peux pas courir assez rapidement pour t’y rafraîchir le premier! Si tu t’enfonces plus avant dans ces steppes brûlées, crois-tu avoir l’endurance de parvenir de l’autre coté du continent avant d’y laisser ta peau? Tu serais fort présomptueux de le prétendre, cher pachyderme trop téméraire.

Je ne peux me carapater, c’est vrai, ainsi soit-il, mais chaque pas que je fais correspond à cinq de tes enjambées, ma mignonne. Tu te nourris exclusivement de cadavres, n’est-ce pas? Va donc, je te laisse la priorité : il se pourrait bien que dans le désert, tu ne trouves pour te sustenter que des os polis jusqu’à la moelle, sans un gramme de chair, même avariée. Quant à moi, les quelques arbustes ou tubercules que je rencontrerais sur mon chemin pourraient me suffire. Avant que nous entamions plus avant un rapport de commensalité qui te laisserait sur ta faim, je te laisse méditer ces quelques mots.

Ta magnificence et ta trompe t’induisent en erreur, éléphantissime seigneur des mangroves. Dans ton pays humide, tu aurais dû rester, car tu ne connais décidément rien de ce monde. Ignorerais-tu que le sang est le bien le moins rare ici bas? Les guerres de clan, les parricides, les moeurs bien étranges de certains de nos voisins que je ne nommerais pas permettent à ma panse de se remplir bien plus régulièrement que tu ne sembles le croire : tu l’as dit toi-même, à l’instar des grands félins, je suis amatrice de viande. Mais je n’ai, pour ma part, pas besoin d’une garantie sur la date de péremption des entrailles que je dévore. Méfie-toi, mon ami, encore quelques pas, et tu pourrais devenir un met plus ultra.

Sont-ce des menaces que voici, ma chère et tendre amie? J’observe ta gueule béante et cette langue pendante depuis quelques minutes, je vois que tu t’essouffles. A me suivre vigoureusement, et à me regarder comme un repas futur, je crains que tu n’aies oublié de quel point nous sommes partis et comment y retourner. Étant donné que tu as également adapté ta vitesse à la mienne, il se pourrait bien qu’il ne te faille boire un verre avant moi pour recharger tes piles. Or, et je le regrette fort, je ne vois ni étang, ni ruisseau, ni même l’océan dans mon horizon…Je m’inquiète pour toi, ma belle : monterais-tu sur mon dos? Je te dépose quelque part?

Avant que je me mette à rire jaune, je préfère être honnête avec toi, pachyderme démoniaque : je les croyais stupides, les gens de ton espèce, et je me suis lourdement trompé. Ton caractère retors me semble aller de pair avec une grande bonté, car si tu l’avais souhaité, après l’offense que je t’ai faite, tu aurais pu me transpercer de tes défenses histoire d’y voir d’un peu plus près ou pis! M’écraser de tes grandes pattes cuivrées. Soyons amis, veux-tu? Rentrons à la maison. J’ai de la famille à te présenter…