Do the Funky Chicken

///Do the Funky Chicken

16 avril 2020

Aujourd’hui, j’ai trente-six ans. Les poches sous mes yeux ne me rajeunissent pas. Cette période d’hibernation forcée non plus. Je me sentais moins fatigué lorsque je me rendais au bureau. Au départ, ça n’allait pas si mal, le télétravail, le sommeil, l’hygiène, mais depuis deux semaines, c’est terrible…

Dans le civil, je suis Responsable du Bonheur. Si vous ne vivez pas à Paris et si vous n’êtes pas de ma classe sociale, je suppose que vous n’avez jamais entendu parler des Responsables du Bonheur, également appelés Chief Happiness officers chez nos amis anglo-saxons. Je vais donc vous expliquer cela en deux temps trois mouvements : je travaille pour Tokiwoki, un centre d’appels international situé près du périphérique, entre Aubervilliers et Pantin. J’entends des rires au fond… Dit comme cela, ça ne paraît pas très prestigieux, mais Tokiwoki est une grande boîte, réputée et très professionnelle. Elle dispose tout de même de un cinquième des parts du marché mondial à l’heure où je vous parle. Le centre de Pantin est le plus grand de France et l’un des plus grands d’Europe, l’entreprise est cotée en bourse. Mais cela ne vous révèle rien sur ma fonction : j’y viens.

Comme vous le savez sans doute, depuis quelques années, les directions des ressources humaines (notamment celles du secteur privé) ont pour objectif d’améliorer l’ambiance au travail dans leurs services. Cette orientation nouvelle part du constat que la productivité horaire peut doubler lorsque les salariés d’une entreprise sont heureux dans ce qu’ils font. Si vous souhaitez en savoir plus sur le sujet, je vous conseille la lecture du formidable article « Un management pour demain » du numéro 23 de la revue Management et heuristique paru en septembre 2019. Je préfère ne pas m’étendre moi-même au risque de vous embrouiller la cervelle. Après tout, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Bref, dans cette logique, ma préoccupation de tous les instants est de m’assurer du bien-être des équipes de ma structure. Ma méthode s’exécute en trois temps : questionnement, enquête, propositions. Faut pas croire, le Responsable du Bonheur est tout sauf un clown. Son coeur d’activité est le bien-être, il peut utiliser le rire pour atteindre ses objectifs, mais pas que. Et il travaille en étroite collaboration avec la direction de son entreprise ! À l’heure où le mal-être au travail se répand de manière irrésistible, il détient un rôle de premier plan dans l’organigramme et doit savoir répondre avec professionnalisme à un carnet de commandes parfois très pointu. Un exemple : il y a quelques jours, la DRH, Mme Frippon, m’a confié la charge d’un dossier de la plus haute importance. Pour égayer le quotidien des employés, elle m’a demandé d’aménager la salle 23 en salle de sport.

– Il faut que cela soit convivial et permette l’échange bienveillant entre salariés et direction afin de huiler les relations internes au service, a-t-elle insisté.

Ni une, ni deux, je me suis mis à la tâche, et j’ai transformé la petite salle du fond du couloir 7 en salle de ping-pong. Deux jours de boulot, à peine. Beaucoup de paperasse. Le plus dur a été de trouver une table de ping-pong assez bon marché pour rentrer dans le budget alloué par la direction. Mais bon, vu l’importance accordée par la direction à mes missions, je ne désespérais pas, au pire du pire, de pouvoir gratter un peu…

Voilà deux ans que j’ai pris le poste, et mon bilan est dithyrambique. Faut dire, il y a quelques années, Tokiwoki avait été épinglée dans une sombre affaire de maltraitance envers le personnel. Heureusement, elle s’est soldée par un non-lieu : quelques rivaux, jaloux du succès de la filiale, avaient manoeuvré dans l’ombre pour nuire à sa réputation excellente, rien de plus. C’est à cette époque-là que Tokiwoki a commencé à envisager le Bonheur comme un secteur d’activité porteur et nécessaire. Grâce à mes compétences, le centre de Pantin est rapidement passé leader en la matière.

Vous devez vous demander quel sorte de cursus à trois têtes j’ai pu emprunter pour accéder à ce Graal ? C’est tout simple : double cursus psychologie/sociologie. Rien de plus. C’est là que j’ai emmagasiné toutes mes connaissances sur la nature humaine. À l’époque, je n’aurais jamais pensé que je terminerais dans le secteur Bonheur, ce n’était pas prémédité. Il faut savoir que de nos jours, les entreprises sont très friandes de profils “sciences humaines” comme le mien, qui apportent une vraie plus-value.

J’ai été embauché six mois avant la fin de ma thèse, peu avant les Pâques 2017. J’avais 29 ans, j’étais dans la force de l’âge. Mon premier fait d’armes a été de développer un partenariat avec la société Kinder, ce qui m’a permis d’organiser une chasse aux œufs dans l’immeuble. Une très belle opération.

Je ne vous cache pas que lorsque je suis arrivé, j’ai trouvé l’entreprise un peu morose : il a fallu donner du coeur pour la transformer en lieu de travail agréable et efficient. J’ai dû tout bâtir de mes mains avec la fameuse méthode “Questionnement, enquête, propositions”. Après une étude sur quinze jours auprès de tous les salariés, ma première grosse réalisation a été l’ouverture d’une salle de craquage. Cela faisait deux mois que je travaillais auprès de la DRH et j’avais déjà pu remarquer que certains de nos salariés n’avaient pas l’air d’être systématiquement heureux de venir au travail. Certains perdaient leurs nerfs avec Mme Frippon. D’autres pleuraient quand ils répondaient aux clients, ce n’était plus possible. En concertation avec la direction, j’ai donc fait en sorte qu’ils puissent disposer d’un lieu dans la tour où ils pourraient pleurer, hurler, crier, se plaindre sans déranger les autres. Je crois que l’entreprise a tout à gagner à s’intéresser au malheur de ses salariés. Mieux : elle doit l’intégrer comme une donnée-risque constante et y répondre.

Maintenant, il me semble que vous voyez d’un peu plus près l’homme que je suis. Vous êtes en mesure d’appréhender un peu mieux l’importance de ma situation. Inutile de vous dire que je suis grassement payé pour les bienfaits que j’apporte à ma structure. Tenez, je vais me servir un whisky et vous faire visiter mon appartement. Cinquante mètres carré, quand même, et en plein quatorzième. Savez-vous que j’en suis propriétaire ? J’ai pu me l’offrir l’an dernier, et de justesse : nous étions trois sur l’affaire. Et je n’ai que vingt-cinq annuités de remboursement !… Il est beau, n’est-ce pas ? Et vue sur le cimetière Montparnasse, regardez, là, tout au fond, on voit des arbres, oui, c’est le cimetière du Montparnasse !… J’ai hâte que le confinement soit terminé pour pouvoir inviter du monde chez moi. Quoique… J’accueillais peu d’invités avant le confinement. Une fois, la DRH est venue prendre un verre, c’était pour préparer une réunion qui avait lieu une semaine après.

Oh, mais je constate que mon verre est déjà vide… Je reviens, je vais me resservir. Certes, il n’est que treize heures, mais tout ce temps libre, ça se fête ! Ça se fête… Dire que Tokiwoki continue de tourner au moment où je vous parle… La direction a jugé qu’il était préférable que je reste chez moi. Comprenez, dans la période exceptionnelle qui est la nôtre, on n’a pas le temps de penser au bonheur dans l’entreprise. Je me demande si je ne préférerais pas y être. C’est que j’aime tellement mon travail… J’adore mon appartement, mais je ne m’y sens pas utile. Je me demande franchement s’il est bien raisonnable d’imposer aux gens de rester chez eux. Pendant ce temps, l’économie continue de tourner. Pire, elle est en berne. On ne nous permet plus d’être des héros, on veut protéger la santé des Français, on veut ne pas avoir à faire grise mine le jour du bilan. C’est louable, mais quid des personnes attachées à leur fonction dans la cité ?

Entendons-nous bien : loin de moi l’idée de vouloir critiquer le gouvernement pour sa décision. Elle est sans doute raisonnable. En 2017, j’ai voté Macron aux deux tours. La France a besoin d’un président jeune, dynamique et bosseur pour montrer l’exemple. Ce pays connaît encore trop de resquille. Le seul reproche que j’administrerais à ce quinquennat, c’est que la politique qui y a cours n’est pas encore assez libérale. Que voulez-vous… On ne transforme pas une société à la petite cuillère. Je ne comprends pas tous ces gens qui se ruent dans les manifestations pour un oui ou pour un non. S’ils étaient intelligents, ils verraient que ce moyen de communication est dépassé. Il n’y gagnent rien à part des grilles de salaire allégées. Avouez que c’est paradoxal : les contestataires perdent des journées à force de passer leur temps à réclamer d’être mieux payés ! Moi, je suis quelqu’un de rationnel, jamais je ne me prêterai à ce jeu-là. C’est mathématique. Une simple question de calcul coût-bénéfices.

Ces jours-ci, je télétravaille, mais ce n’est vraiment pas la même chose. Mon poste me manque. Depuis sept ans, je n’ai qu’une idée en tête : rendre heureux les salariés de Tokiwoki. Je ne côtoie même plus mes collègues, on me l’interdit… Et tous ces contrats annulés… Nombreux sont les gens se réjouissant de cette situation, mais pas moi ! Non !… Je ne me suis jamais autant ennuyé de ma vie. Je suis quelqu’un qui a besoin d’action. Après ce trou gigantesque dans mon emploi du temps, que vais-je bien pouvoir écrire dans mon bilan de fin d’année avant de prendre mes vacances ?

La bouteille de whisky trône toujours sur ma table en bois. Est-ce raisonnable ?… Allez, une petite rasade supplémentaire, ça ne mange pas de pain… Après tout, je dépense très peu en ce moment, je peux bien me laisser aller à ce petit plaisir…

*

17/04/2020

– Daniel ! Daniel !

Voilà que j’entends des voix. Il semble que l’on me parle. Ce doit être un rêve…

– Daniel ! Réveille-toi ! Réveille-toi !

Hein ? Cette fois c’est sûr, on me parle. J’écarquille les yeux pour tenter de comprendre… Oh ! Il y a un homme devant mon lit…

– Ah, Daniel, enfin, j’ai réussi à te faire ouvrir les yeux. Allez, lève-toi, on n’a pas que ça à foutre de t’attendre !

L’homme est grand, mince et fort. On dirait moi il y a cinq-six ans, sauf qu’il n’a pas de calvitie précoce et qu’il est blondinet. Il est svelte, carré. Il sourit et semble me connaître. Il a l’air bienveillant mais je reste sur mes gardes. Il me fait vraiment une drôle d’impression, surtout que je suis embarrassé, moi, allongé dans mon plumard pendant qu’on me crie dessus…

– Mais qui êtes-vous ? Comment avez-vous fait pour entrer ici ?

– Je suis ta conscience, abruti. Je suis là depuis toujours. T’as encore trop picolé hier, toi.

Effectivement, après zieutage gauche en direction de ma table de nuit, la bouteille est vide. Je me demande bien ce qu’elle fait aussi près de mon lit…

– D’accord, d’accord, une petite minute… Et vous serez gentil de vous retourner pendant que je m’extirpe des draps, je suis à poil.

– Pas de souci, dit la voix en se cachant les yeux. Va te laver, tu pues, et on a une grosse journée devant nous !

– Je sais bien, j’ai deux visioconférences et un compte-rendu de ma semaine de travail à rédiger…

– C’est ça ton programme de la journée ? Pauvre con… Je vais te secouer, moi !

– Eh, parle sur un autre ton avant que je ne rouspète ! Je reviens.

Je pige pas qui est ce mec. Je m’habille et je le fous dehors. Il n’a rien à faire ici. Ici, c’est chez moi, chez moi ! Je suis très bien tout seul, je n’ai besoin de personne pour me prendre la main. Tiens, je sors de la salle de bain et ça sent le café. Il a préparé du café ? C’est bien aimable à lui. Allons, ne soyons pas trop brusque avec notre visiteur… Voyons d’abord de quel cuir il est fait…

– T’as pris ton temps, Daniel !

– Désolé, j’aime bien rester sous l’eau chaude le matin, ça m’aide à me réveiller… Oh, mais vous avez ramené des croissants ?

– On peut se tutoyer, abruti, je t’ai déjà dit que j’étais ta conscience !

– Oh, hé, ça va hein ! Je veux bien discuter mais je ne veux pas qu’on m’insulte, hein ! Déjà, tu es entré dans ma maison par effraction, je ne sais même pas comment, la porte était fermée, alors sois poli, d’accord ?

– Allez, vieux, redescends, je te taquine… Mais on va dire que ça ne respire pas la vie, ici. Je sens que tu as besoin d’une bonne paire de baffes. Au sens figuré, rassure-toi. Allez, viens prendre ton café, trempe un croissant… Et ensuite, on commencera une journée importante : le premier jour du reste de ta vie, Daniel !

– On fera comme je le voudrais, Conscience. J’ai un paquet de boulot sur le feu et Tokiwoki n’attend pas, j’ai une réputation à tenir, moi !

– Ta réputation, respire un bon coup et fous-là au compost le temps d’une journée. Je te dis que nous avons mieux à faire…

– Je suis rémunéré en ce moment pour un poste que je n’occupe même pas, je te signale. Alors tes prêchi-prêcha, tes bons conseils, tu peux les garder, tu ne m’empêcheras pas de travailler et de gagner ma croûte.

– Allons, Daniel… Détends-toi. Tu es seul ici depuis maintenant plus d’un mois, et ce jour, tu as un invité : c’est le moment de faire autre chose !

– Je n’ai invité personne, et mes invités sont tenus de respecter mon emploi du temps.

J’ai bu mon café. Je l’ai trouvé délicieux. Loin du jus de chaussettes auquel je suis accoutumé, celui-ci était raffiné, épais, goûteux. Je me suis surpris à pousser un petit grognement de plaisir.

Ensuite, plus rien ne fut pareil.

*

– Alors tu es Responsable du Bonheur ? Mais c’est quoi cette connerie ?

– C’est pas une connerie, c’est très sérieux. Je rends des services précieux, moi, Monsieur.

– Mais c’est pas un travail, ça, Daniel !

– Eh bien si, il se trouve que depuis quelques années, c’en est un et qu’il est même référencé sur les plate-formes Pôle Emploi. Tu as du retard, mon petit, remets-toi à la page.

– Arrête, tu ne vas pas me dire que c’est ce que tu voulais ? Agiter un hochet pour égayer des visages blafards dans un call-center, c’était ça le rêve de ta vie ? C’est ça que tu voulais ?

– Là, tu es caricatural et un peu blessant…

– Mais non Daniel, je me fais beaucoup de souci pour toi.

– C’est gentil, mais je n’ai vraiment pas besoin…

– Tu n’as vraiment pas besoin de travailler en ce moment, Daniel.

– Disons que je ne sais pas faire sans. C’est pas inné, la liberté, moi, on m’a toujours dit de respecter les règles et de faire au mieux, eh bien, il se trouve que j’essaye. En ce moment, j’essaye de faire au mieux pour tout le monde.

– Non, tu ne penses pas à tout le monde. Tu t’oublies, Daniel.

– C’est que je suis quantité négligeable, moi… Je n’intéresse personne. Je bosse pour l’une des boîtes les plus prestigieuses du moment dans laquelle j’ai un rôle-clé, et cela n’intéresse personne.

– Et si on arrêtait de parler de ton travail et qu’on se concentrait sur autre chose ?

– Autre chose ? Autre chose comme quoi ?

– Eh bien, je ne sais pas, tes passions, ce que tu aimes faire. Tes rêves ?

– J’aime bien faire les courses, découvrir les nouveaux produits…

– Non mais ça c’est pas une passion, c’est même pas une occupation. Quoi d’autre ?

– Quand j’étais petit, j’aimais bien pêcher dans le Lot avec mon grand-père. Je vivais à Cassaniouze, un petit village perdu dans le Cantal, perché sur les bords de l’Aubrac. Mon grand-père était de Estaing, pas loin. C’est lui qui m’a appris à pêcher. Oh, je parle de ça, ça doit faire maintenant vingt ans que ça ne m’est plus arrivé. De toute façon, mon grand-père n’est plus là, et ici, dans la Seine, ce n’est franchement pas une bonne idée de s’adonner à la pêche…

– Ah ben voilà qui est plus intéressant ! Tu vois, quand tu veux !

– Je ne trouve pas cela franchement intéressant. À quoi sert-il de pêcher quand les étals de poisson demeurent remplis en continu dans les marchés ?

– Un plaisir, ce n’est pas sensé servir à quoi que ce soit, Daniel, c’est juste sensé faire du bien.

– Oui, oui, tu as raison… Bon, j’aimais bien faire des blagues aussi quand j’étais au collège à Montsalvy, j’étais un vrai boute-en-train !

– C’est un scoop alors, parce que ça ne se lit plus sur ton visage…

– Eh, reste courtois s’il te plaît, sinon je ne te parle plus !

– Bon, d’accord. Mais du coup, cette envie de faire rire, cet univers de la blague, c’est quelque chose que tu retrouves actuellement dans ton métier ?

– Non, pas franchement… C’est très sérieux, être Responsable du Bonheur.

Là-dessus, je me suis mis à pleurer. Très vite, je me suis effondré et ma conscience, désemparée, a vu qu’il n’était plus possible de calmer mes larmes. J’ai alors pensé à ma solution de secours, efficace, drastique.

– Plus de whisky… Oublié d’aller faire les courses… Vais en avoir besoin…

– Non, Daniel, non ! Fais-moi plaisir, aujourd’hui, évite le whisky. Reprends donc du café, si tu veux.

Je me suis exécuté. J’ai bu une gorgée et j’ai été mystérieusement rasséréné en un claquement de doigts. Spontanément, j’ai laissé mes mots aller tout seuls.

– Je me souviens de la campagne. Le village. Le Lot. Les bois au printemps. Tout paraissait plus simple à l’époque.

– Ah, je t’aime bien quand tu deviens nostalgique, Daniel.

– J’admets que la vie urbaine a quelque chose de toxique. Et je le dis d’autant plus facilement que j’ai une bonne situation.

– Je peux mettre un peu de musique ?

Sans attendre de réponse, le jeune homme lança un disque. J’ai directement reconnu l’introduction de If The Were No Music de Rufus Thomas.

– Voilà longtemps que je n’avais pas entendu cela…

– Je n’ai pas mis longtemps à choisir, ta discothèque est un peu poussiéreuse, l’ami. Funk, gaieté et chaleur : ce choix s’imposait pour une journée comme celle-ci ! Allez Daniel, viens danser !

Je me suis levé et j’ai commencé à me trémousser timidement. Mal à l’aise au départ, mon esprit est cependant devenu guilleret par la force des choses. Je me suis déplacé jusqu’à ma chaîne hi-fi et j’ai avancé vers le morceau 5, Funky chicken. Là, j’ai fait une suite de mouvements sans doute ridicules en fermant les yeux. Je me suis senti en état de liesse, et j’ai repensé à une soirée lointaine, du temps de ma jeunesse, lors de laquelle j’avais déjà eu l’occasion de danser sur cette chanson. C’était avec cette fille. Myriam. Boucles auburn, dents du bonheur et lacets défaits. Sans le comprendre, je ne pouvais plus m’arrêter de danser.

L’oeil admiratif, ma conscience hochait la tête et souriait en répétant le rythme par des mouvements de la main droite.

Vingt minutes s’étaient écoulées lorsque le disque s’arrêta.

– Bravo, Daniel !, lança le jeune homme.

– Je ne sais pas ce qui m’a pris… C’est comme si j’avais été ensorcelé !

– Tu vois, il n’est pas si difficile de se faire plaisir.

– Tu as raison. Oh, mais je n’avais pas vu l’heure ! Mes dossiers attendent…

– Laisse tes dossiers là où ils sont et continue de faire autre chose, garçon !

– C’est-à-dire que je dois réfléchir à l’après-confinement… Tu sais, on avait prévu une team building à Disneyland Paris pour la mi-avril, un gros projet. Annulée… Des heures de travail… Alors il faut que je planche sur une nouvelle date…

– Mais putain, Daniel, on avait dit qu’on arrêtait de causer du boulot ! Reprends un peu de café !

– Volontiers…

– Parle-moi de tes rêves, Daniel.

– Mes rêves ? Ah ça oui, ah ça j’en ai, des rêves ! Du moins, j’en avais… Quand j’étais plus jeune, je rêvais d’être heureux. Je pense que je le suis.

– Est-ce que tu peux tenter d’être moins abstrait ?

– Bien sûr, pardon. Quand j’avais dix-huit ans, j’étais fan de James Brown et j’essayais de l’imiter. On me disait que je ne chantais pas trop mal… Bon, je n’irai pas jusqu’à me vanter d’avoir un coffre comparable à celui du King of Soul, mais… J’aurais aimé être lui.

– Intéressant… Daniel, sache que d’une certaine manière, tu ressembles à James Brown. Tu dois savoir qu’il était perfectionniste à la limite de la dinguerie, champion de la démesure pour tout ce qui concernait sa musique. Il maltraitait ses propres musiciens.

– Oui, et ?

– Eh ben t’es pareil, Daniel ! On dirait que tu ne connaît que le travail dans ta vie ! À en oublier que tu existes ! Promets-moi une chose, une seule : quand tu te réveilleras, tu prendras tes distances avec toute cette merde !

– Je préférerai ne pas…

– Tu n’as qu’une vie, mec. Essaye de penser à ça : nous sommes sept milliards d’êtres humains sur cette terre, bientôt davantage. Nous sommes nombreux à devoir travailler pour gagner notre pain, certes, pas de contradiction là-dessus. Mais pourquoi serais-tu, toi, condamné à vivre aliéné à ton boulot jusqu’à la fin de tes jours ? Tu crois que tout le monde sur cette terre respecte le contrat ? Tu crois qu’on est programmé pour tout ça ? Qu’on est des robots ? Tu crois que tu recevras une médaille pour tes bons et loyaux services, un jour ? Tu penses que tu auras mérité ta place au paradis parce que tu auras bien travaillé ? Méfie-toi, Daniel, tu respectes trop les ordres et tu ne te respectes pas assez. Ta vie est importante. Pas ta fonction. Si tu travailles moins, personne ne le verra. Vis, Daniel. La liberté, elle se prend, c’est à toi de t’en saisir. Libère-toi de tes chaînes, Daniel !

– C’est promis, Conscience. Mais au fait, pourquoi est-ce que tu m’as dit “quand tu te réveilleras” ?

*

Et je me suis réveillé, ahuri. Personne n’était là pour me déranger. La fenêtre de ma chambre était ouverte, il faisait déjà chaud pour la matinée. Drôle de nuit. D’habitude, je ne me souviens jamais de mes rêves, mais celui-là, je m’en rappellerai. Il paraissait si réel… Je commence à avoir des visions nocturnes. Deviendrais-je fou ? Je sens bien qu’il faut que je sorte. Mais d’abord, une bonne toilette.

Midi. Finalement, je me suis laissé aller à la promenade. J’ai quelque peu dépassé le temps fixé par la loi, mais je n’ai vu aucun policier. J’ai croisé plusieurs personnes que je ne connaissais pas, les rues étaient partiellement vides, mais j’ai discuté avec la boulangère de la rue Daguerre. Je n’avais jamais pensé à lui adresser la parole, aujourd’hui, cela a été comme un besoin. Elle est adorable, cette dame. Nous avons passé quinze minutes à échanger, je crois que ça ne m’était plus arrivé depuis trois ans de parler aussi longtemps à une seule personne, en dehors de mes horaires de boulot.

Je rentre chez moi et je n’ai pas envie de travailler. Comme dans un acte manqué, j’ai oublié de racheter une bouteille de Jack Daniel’s. Une seule idée me trotte dans la tête pour l’heure : réécouter Timeless Funk de Rufus Thomas.

Saint-Ouen, 29 avril 2020

Illustration: Griniom

2020-05-04T17:36:44+01:00

One Comment

  1. Roland 5 mai 2020 at 19 h 28 min - Reply

    Donner de la vie à ses jours est heureusement plus contagieux que de donner des jours à sa vie.
    Le duo GriniomNoé une idée à creuser. Dig it men!
    ppric

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