Je me souviens encore très distinctement de cette virée étrange dans l’ouest de la France, près de Nantes je crois bien, où nous nous sommes rendus, un éblouissant soir de juillet, au Festival des Musiques Ethniques et Démoniaques. Mon compère Fleur et moi, on devait rejoindre tout un attroupement de grands gaillards à la barbe étanche et au ventre repu afin d’assister à la plus grosse pistache musicale de l’année 2019. Il faisait particulièrement chaud, et dans la voiture, nous nous régalions déjà à l’idée de déguster un vin de Loire tiède produit dans les cuves immondes de la communauté européenne et distribué aux blafards en cubis de cinq litres. On ne connaissait pas la plupart des ménestrels dont le nom brillait sur l’affiche, mais ça allait être mastodontesque, et on pouvait bien l’imaginer à l’oeil nu rien qu’en miroitant les sombres logos cousus sur les vestes rigoureusement apprêtées des musiciens. Nous allions au devant d’une douce transgression, de dangers excitants, et nous continuâmes à rouler dans la sorgue estivale dont les blés nous embaumaient la proue, avant d’apercevoir, au loin, une grande roue qui se détachait de l’obscurité.

Une fois arrivés sur un campement qui sentait déjà le purin et qui s’intitulait sobrement le Dying Princess Camp, on a saisi une bière puis on s’est dirigé vers un petit chapiteau d’où provenait de la musique. Une fois à l’intérieur, Fleur, moi et les autres avons dubitativement contemplé un jeune groupe spécialisé dans les reprises, qui en était à un essai laborieux de pastiche de Led Zeppelin. Tandis que le chanteur brâmait son Whole Lotta Love en allemand, nous bougeâmes vers un autre réceptacle à concert où un individu à cheveux rouges et longs, semblant sortir tout droit d’une armée wisigothe, hurlait comme une pucelle enrouée pour faire oublier l’imperfection de sa cape poussiéreuse. Comblé, je sortis de la tente en me dirigeant vers les toilettes.

C’est à ce moment là qu’en marchant, j’ai repéré Fleur au loin, et je restais perplexe face à sa mine étrange. C’était comme si son visage s’était légèrement corrompu vers l’avant, comme si sa bouche avait déclaré la guerre à son nez quelques heures plus tôt. D’ailleurs, ce n’était plus un nez, mais un presque-museau qui couronnait la gueule de mon ami. Sur le moment, je me dis simplement que c’était l’alcool, et je partis me coucher. Mieux valait cette solution, car les choses sérieuses allaient commencer le lendemain: Metallideth venait pour l’occasion donner son premier concert français depuis huit ans.

Réveillé aux aurores, je fus surpris de trouver près de moi un grand âne aux oreilles disgracieuses, portant les vêtements déchiquetés de Fleur à la place de Fleur. Là, ça ne pouvait plus être l’alcool: ni une, ni deux, je m’extirpais de ma tente pour prévenir les copains et stupeur! Je tombais nez-à-nez avec une ribambelle d’ânes, tous fort divers, et portant en guise d’oriflammes les t-shirts des musiciens favoris des hommes et des femmes qu’ils étaient la veille. Je me mis à galoper en slalomant entre ces myriades d’équidés métallisés, afin de contempler l’ampleur des dégâts. A plus de 80 km/h, sans fer, je crois que j’étais l’un des bourricots les plus véloces de ce champ d’oreilles pointues.

M’arrêtant d’un coup, je me hasardai à réfléchir pour enfin me demander si, compte tenu du fait que j’avais conservé mon esprit placide et benêt d’être humain, je ne pouvais pas tenter d’amorcer la conversation avec l’un de ces animaux insolites. Cela fonctionna comme suit:

Bonjour monsieur le mulet! Que nous est-il arrivé? J’suis un âne, moi aussi!

Effectivement, il semblerait que nous soyons tous des ânes, des mulets intelligents, somme toute, compte tenu de la légère supériorité de notre espèce d’origine sur ces chevaux à la manque.

Le corniau qui me répondit avait clairement l’air d’être l’un des plus illustres ânes de ce vaste champ aux vignobles retors.

– Que s’est-il passé? Es-tu au courant de quelque bizarrerie qui puisse nous concerner? Quel est ce phénomène collectif insolite?

– Mais ce phénomène aurait dû se produire il y a bien longtemps, mon jeune ami! Tout ce que je puis te dire, c’est que les concerts prévus aujourd’hui sont bel et bien annulés, si ce n’est celui de Limp Bizkette, puisque leur chanteur, plus imbécile encore qu’une bête de somme, n’a pas subi de transformation. Mais de quoi te plains-tu, mon jeune ami? Il me semble qu’il faille prendre cette métamorphose avec bon sens, calme et dialectique. N’es-tu pas libéré, toi, du poids que tu portais? N’étais-ce pas trop de responsabilités que d’être humain? Hier, toi et ton ami Fleur parcouriez les routes noircies d’une campagne boisée en humant l’air des roses, coudoyant vos semblables sans même les regarder, et vous les écrasiez avec votre moteur, sauterelles, abeilles, vipères, que sais-je encore, à dire vrai ? Maintenant, tu me causes, tu poses des questions, tu es embarrassé, tu ne veux pas me croire, et Fleur gambade dans des prairies infinies, alpaguant les ânesses et buvant l’eau des mares, sans se soucier de rien, car il roupille encore. Crois-tu vraiment que nous ayons quoique ce soit à envier aux hommes? Veux-tu donc un secret? Je vais te dire une chose: je suis préexistant; j’existe plus que toi, car je suis âne de naissance. J’ai bien ri ce matin à recueillir les pleurs des anciens garnements que vous étiez naguère.

Las de cette tirade, je partis, en sanglots, plus triste à dire vrai à l’idée de ne point pouvoir danser sur les guitares saturées de mes idoles que de ne point pouvoir recouvrer mon apparence originelle. Trouvant au détour d’une allée un reste de punch dans un saladier, je m’offris une maigre consolation, avant de m’endormir pour avoir au moins la chance de courir sans danger dans le creux de mes rêves.

*

Le lendemain, nous nous réveillâmes tous, et nus dans nos blazers déchiquetés, nous dansâmes au son du Mal comme après un mauvais rêve. Il semblerait que nous avions tous repris forme humaine au cours de la nuit, et ces événements restent à ce jour encore largement inexplicables. Malgré cela, après moult discussions avec mes co-détenus de quelques heures, il était certain que nous allions nous gausser de cette incompréhension encore des dizaines d’années, et qu’elle ne serait aucunement un frein à de nouvelles escapades nocturnes et festives dans un avenir prochain. Perdus mais satisfaits, nous n’allions pas nous arrêter en si bon chemin. Nous avions retrouvé nos corps frêles et forts, nos toisons noires et d’or, nos yeux hagards et brillants, et il n’y avait aucune raison de douter de quoi que ce soit.

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