Fête et Covid : de la fin de tout au début de quelque chose ?

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Voilà un an que nous somme confinés. Les esprits chagrins rectifieraient la sentence en précisant que nous n’avons pas toujours été en confinement strict, et cela est vrai. Nous avons eu un été à peu près libre, quelques semaines avant la Toussaint, puis un confinement partiel de l’économie, des couvres-feux, un Noël quand même mais pas de Jour de l’An, puis encore un couvre-feu.

La sémantique, c’est élastique. Ne nous attardons pas dessus. L’important est d’insister là-dessus : nous sommes confinés depuis un an. Certes pas au sens strict, mais en quelques mois, nous sommes passés d’une société ultra-ouverte à une société embuée. Cet état de flottement que nous connaissons, renforcé par la gestion calamiteuse de la crise sanitaire par notre gouvernement et quelques autres, nous sommes condamnés à lui donner ce nom : société. Parce que c’est bien d’une nouvelle société dont il s’agit, et pas d’autre chose.

Civilisation du loisir

Mes ami.es et moi sommes tous.tes des amateurs de musique et nous nous rendons fréquemment à des concerts en temps normal. En temps normal. Rien que cette expression paraît aujourd’hui désuète. Qu’est-ce que la normalité, désormais ? Est-ce le vertige des possibles d’avant 2020 (un vertige qui était réservé à celleux qui en avaient les moyens, cela étant) ou notre présent masqué, fermé, plus anxieux qu’hier ? Après un an, on commence à se le demander, parce qu’on commence tristement à s’y résigner et à s’y habituer.

Jennifer Lopez et Shakira au Superbowl 2020

Comme tous.tes les gros consommateurs de culture, celles et ceux qui trouvaient un dérivatif et d’agréables stimuli dans les festivals, les bars, les cinémas ou les salles de spectacle, j’ai pris conscience que j’étais plus dépendant à la société de consommation que je ne le pensais. Je parle de consommation car j’assume : quand on vit dans une métropole et que l’on se rend une fois par semaine dans une salle de concert, un troquet ou un restaurant, on est de facto un consommateur. Auparavant, cela était si facile que nous n’aurions jamais pu imaginer que cela puisse disparaître. Puisque nous en sommes bel et bien là : l’accès facile, constant à ces établissement a disparu, et avec lui l’insouciance, du moins quelques réconforts passagers dans nos vies, sans lesquels il faut apprendre à vivre.

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, nos sociétés occidentales sont entrées de plein fouet dans ce que le sociologue Joffre Dumazedier a appelé une civilisation du loisir. Rompant avec les considérations d’avant-guerre, cette nouvelle conception du monde se proposait de ne plus réserver les plaisirs de la vie à la seule grande bourgeoisie, qui les connaissait depuis déjà longtemps. Dans le sillage de la construction d’un État social et de l’augmentation des congés payés s’est alors progressivement installée une société au sein de laquelle on n’essayait plus seulement de vivre décemment mais aussi de s’amuser, de profiter, ou plus récemment de kiffer. Bien sûr, ce projet avait ses limites et beaucoup en étaient exclu.es, mais il représentait un horizon agréable à défaut d’être utopique, un horizon que nous nous sommes donné pendant quelques décennies. Bien sûr, diverses voix du débat public ont tôt fait de condamner cette conception de la société, dénonçant tantôt la jouissance, tantôt l’écran de fumée qu’elle représentait. Elles n’avaient pas tout à fait tort, mais quand elles continuent à scander les mêmes antiennes à l’heure où l’on parle, elles se fourvoient et oublient qu’un long deuil de cette vie-là sera nécessaire, traumatisant des sociétés entières.

En effet, le contrecoup de cette conception du monde est la grande dépendance qu’elle suppose auprès des individus qui y ont goûté. Un rêve collectif s’est évaporé, et beaucoup d’entre nous n’étaient pas préparés psychologiquement à subir ce sevrage soudain qui les laisse démuni.es, désoeuvré.es. D’autres, les exclu.es, ne voient pas beaucoup de différence entre le monde du Covid et celui d’avant : en apparence, iels seront peut-être plus robustes que les autres, mais iels ne seront pas avantagé.es, car nous nous réveillons dans un monde encore plus impitoyable et inégalitaire qu’auparavant.

Dans une période marquée par une désespérance en la politique, le seul Salut se trouvait dans la notion de plaisir. C’est pourquoi l’accoutumance collective à la consommation de loisirs est en train de détruire notre foi en l’avenir et de nous faire sombrer dans la dépression. Nous vivons dans une nouvelle société qui demeure tout aussi injuste et cruelle que la précédente, et nous avons perdu la majeure partie des divertissements qui avaient le pouvoir de nous faire penser à autre chose. Dans ces conditions, comment ne pas envisager le futur autrement que morne et détestable ? Comment ne pas terminer pessimiste ?

Vers une fin de l’industrie culturelle ?

Nous naviguons à vue depuis un an, et encore, nous ne voyons pas grand-chose. Il faut dire qu’en 2017, nous n’avons pas élu de visionnaires. Le navire semble avancer dans la brume, et l’on se demande s’il n’est pas en même temps en train de couler. Prenons le cas de l’industrie du spectacle. Certes, l’expérience de privation est terrible pour le public, mais l’impossibilité pour beaucoup d’artistes de pratiquer ce qu’ils savent et aiment faire n’est-elle pas pire encore ? Une année blanche a été décidée l’an passé, soit, mais qu’en est-il de l’avenir de tous.tes ces professionnel.les ? Obtiendront-iels une seconde année payée ? Et quand bien même, ne sombrent-iels pas déjà dans la dépression elleux aussi, à force d’attente et de mépris ?

Il y a quelques jours, je discutais avec plusieurs ami.es de la possibilité d’une disparition prochaine des grands événements culturels comme les festivals d’été type Hellfest ou Vieilles Charrues. Je crois que nous vivons actuellement le pic de la société néo-libérale, que nous avons atteint un point de non-retour et qu’il sera désormais impossible de revenir en arrière (à bien des égards, cela n’est pas un mal, d’ailleurs). Comme les décroissant.es et les collapsologues nous l’ont appris, nous vivons dans un creux de vague d’une cinquantaine d’années qui augure un effondrement. La crise sanitaire en cours est probablement l’un des éléments déterminants d’une transformation profonde de notre monde, même s’il n’est pas le seul (on pense notamment aux pénuries à venir de matières premières comme le pétrole, qui empêcheront la continuation d’une civilisation du tout-voiture et limiteront les possibilités de déplacement quotidiennes et touristiques).

Actuellement, l’industrie du spectacle – puisqu’il s’agit bien d’une industrie – est gelée par le gouvernement français, et c’est aussi le cas dans beaucoup d’autres pays du monde. Le gouvernement feint de croire que tout redémarrera comme avant une fois la crise passée, en tout cas, il tente de rassurer les professionnel.les à ce sujet. Vaste illusion, probablement. Nous assistons au contraire à une destruction à demie-inconsciente de cette industrie, et pas uniquement parce que le dégel, pour l’instant illusoire, empêchera sa reprise normale. Fin 2020, la France comptait un million de pauvres supplémentaires, un chiffre qui risque de s’accélérer dans les mois, les années à venir. Les gens n’auront plus autant de moyens qu’auparavant à consacrer à leur plaisir, ils iront probablement moins au restaurant, moins au cinéma, moins au théâtre, ils ne partiront plus en vacances à l’autre bout du monde.

Si l’on s’attache au concept de Kulturindustrie tel que défini par Theodor W. Adorno et Max Hokheimer, on peut émettre l’hypothèse d’un renforcement de cette décroissance industrielle par l’affaiblissement d’une culture de masse au profit de cultures plus populaires et locales (même si la culture de masse persistera encore longtemps, notamment parce qu’Internet, outil d’information transnational par excellence, a pris une place centrale dans nos vies depuis vingt ans). Reste qu’au sortir de la crise, la population française, ainsi que celle de nombreux autres pays, aura appris à se sevrer de la civilisation du loisir. Bien sûr, les gens continueront à vouloir faire la fête et se faire plaisir, mais la période que nous vivons est un véritable coup d’arrêt psychologique qu’il ne faut pas sous-estimer. Elle risque de reconfigurer intégralement notre société et les attentes des citoyen.nes.

Les manifestations de démesure ne sont pas nouvelles dans l’histoire de l’Humanité. Sous l’Empire romain, des reconstitutions de batailles navales étaient données dans de grands bassins ou amphithéâtres pour célébrer la puissance des empereurs qui en faisaient la commande. Les cirques étaient remplis d’eau et on y installait des navires peuplés de gladiateurs qui étaient chargés de recréer en direct de grandes gestes historiques des mondes grecs et romains. Mentionnées par Suétone, Pline Le Jeune ou Dion Cassius, ces naumachies (mot désignant à la fois la bataille et le bassin où elle avait lieu) étaient probablement les manifestations culturelles les plus fastueuses du temps des Césars. Certains auteurs mentionnent la participation de dizaines de milliers de combattants et même de monstres marins dans certains de ces événements.

Exagération ou pas de la part des chroniqueurs, on peut tout de même voir dans l’exemple de ces naumachies un équivalent antique à nos gigantesques festivals d’été, à nos parcs d’attraction ou à des événements culturels démesurés comme le Superbowl. L’empereur a disparu, mais le faste est toujours là, claironnant la puissance d’un pays, d’une entreprise ou d’une manière de voir le monde. Voilà la raison pour laquelle nous parlons d’industrie de la culture, industrie dont nous devons dès à présent apprendre à nous désintoxiquer, une affaire un peu plus ardue que pour les Romains et leurs festivités extraordinaires. Nous sommes partis pour quelques années de troubles, mais au bout du compte, n’en tirerons-nous pas quelque chose de positif ?

Retour des fêtes non-officielles : pour vivre heureux.ses, vivons caché.es

Oui, la Fête est en berne depuis un an, oui, nos habitudes sont bouleversées. La traversée de la période est longue et ténébreuse, notamment pour celles et ceux qui avaient pris l’habitude de sortir toutes les semaines. L’attente est longue, terrible, inadmissible. Elle donne envie de désobéir. Certain.es ont déjà franchi le pas, et les exemples des rave parties qui se sont tenues l’été dernier sur le causse Méjean ou à Lieuron, en Bretagne le 31 décembre 2020 sont des arbres qui cachent une forêt. En France comme ailleurs, celles et ceux qui, en 2020, ont souhaité danser toute la nuit, écouter de la musique live, voir des films sur grand écran se sont donné les moyens de le faire d’une manière ou d’une autre. Et pour les plus déterminé.es, aucun risque sanitaire ne pouvait conduire à renoncer à une partie de campagne. C’est ainsi que la Fête au sens premier du terme, la Fête devenue mainstream car confisquée par les pouvoirs publics et les entrepreneurs du spectacle, est repassée en seulement quelques mois dans le giron de l’illégal, c’est-à-dire du sauvage, donc du possible et de la subversion. Quoi de plus normal à une époque où les monopoles du tintamarre sont priés d’éteindre leurs feux ?

Contre toute attente, faire la fête est en train de redevenir un acte politique – en tout cas, un acte pour lequel on peut avoir des ennuis avec la justice, jusqu’à faire de la prison ferme. L’arrivée de cette nouvelle société il y a un an nous a emmené dans une période de flottement au cours de laquelle nous sommes resté.es agrippé.es aux souvenirs et aux avatars d’us et coutumes désormais proscrits. Il est impossible à l’heure qu’il est de savoir si un statu quo est envisageable. On peut supposer que ce statu quo n’est pas souhaitable, pour des raisons sociales, économiques et écologiques. Ce dont on peut être sûr.es, en revanche, c’est que de nouvelles manifestations culturelles vont naître dans le sillage de ces perturbations, donnant lieu probablement à de nouvelles formes d’underground.

Le festival heavy metal Summer Breeze

L’underground, c’est ce qui naît dans l’abîme créé par ce qui a disparu, ce qui échappe aux radars du mainstream. Ainsi, il se pourrait bien que nous soyons à l’aube de nouvelles pratiques culturelles et de nouvelles manières d’envisager le divertissement collectif. Pour ces raisons, il paraît nécessaire dès maintenant de cesser de regarder le passé et de prêter attention aux évolutions déjà en germe qui pourraient transformer, voire sonner le glas de notre civilisation du loisir.

Les périodes de crise et de désespoir donnent souvent lieu à des élans de création et à des pulsions de vie. Nombreux.ses sont les sacrifié.es en la période, et quand on ressent la détresse dans les tréfonds de l’âme, l’Art reste l’un des meilleurs dérivatifs de l’être humain. A minima, il se pourrait donc que les adolescent.es et les jeunes adultes qui prennent cette crise en pleine figure fassent très bientôt émerger de nouvelles contre-cultures, inspirées ou non de celles qui ont jalonné le XXe siècle et le début du XXIe siècle. Faire changer un paysage saturé depuis longtemps et en terminer avec le star-system : en utopiste modéré, c’est tout le mal que je souhaite a cette jeune génération qui n’a peut-être pas encore pris conscience de sa force et de son pouvoir de subversion.

Peut-être que demain, nous n’irons plus au Hellfest, à Disneyland ou au Superbowl. Mais la mort de l’industrie culturelle ne signifie pas la mort de ses acteurs, artistes, techniciens, programmateurs, musiciens, cinéastes, bien au contraire. Tout comme les villes, privées de leurs attraits, risquent de se vider dans les années à venir au profit des campagnes, les grands événements et l’argent qu’ils charrient risquent bien de disparaître pour laisser la place à une conception de l’être ensemble et du divertissement plus confidentielle et locale. Pour vivre heureu.ses, vivons caché.es. Pour que cela puisse advenir, nous ne pourrons nous contenter de plisser les yeux pour voir la lumière : il nous faut accompagner dès à présent cet élan, qui pourrait trouver bien des débouchés socio-politiques.

Saint-Ouen, le 12 mars 2021

2021-03-12T16:02:06+01:00

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