C’était un vendredi. Comme à l’accoutumée, je rentrais de mon lieu de travail, lorsque la poche droite de mon blue-jean se mit à palpiter un bon coup pour finalement se rendormir : je n’avais pas réenclenché la sonnerie de mon cellulaire. Tant mieux, je pus profiter de mon activité de léthargie dans le train du retour encore un moment. Ce n’est qu’en arrivant à la gare de Caen que je décidai d’examiner l’identité du trublion de mes songeries d’après-labeur : mince, c’était encore un ami quémandeur d’une compagnie de fin de semaine, un de ces alcooliques à la manque qui n’arrivaient pas encore à se résigner à boire seul de peur de se rendre compte de leur maladie. Le message disait exactement : « Ça te dit qu’on s’en jette une pour fêter le week-end ? ».

Je ne voulais pas répondre. En mon for intérieur, j’avais instantanément décidé que je voulais passer une soirée pacifique, loin des excès, prendre le temps nécessaire pour écrire quelque chose, par exemple, ou pour cuisiner, voire me coucher tôt, ce qui peut, je l’accorde, passer pour une forme d’excès du haut de mes vingt-quatre ans. Mais je répondis à l’invitation, et même pire, par l’affirmative, par ce « oui » servile mâtiné de l’orgueil d’être contacté, celui qui vous prédestine à ne surtout pas changer vos habitudes d’étudiant qui n’étudie plus rien. Plus rien d’autre, en somme, que la possibilité d’en finir un peu plus vite avec une existence terne, et, si possible, avec quelques rots de contentement.

Cela faisait presque un an que je travaillais, mais je n’étais pourtant pas devenu ce que l’on pourrait proprement appeler un travailleur. Je consacrais la majeure partie de mon temps rivé à un écran, à scruter les courbes de fréquentation du site web de mon entreprise, afin d’étudier le va-et-viens constant de clients potentiels sur cette vitrine numérique de la société de consommation. Je remplissais des tableaux, j’évaluais les heures de pointe en terme de connexions, j’interprétais des données afin d’établir des projets d’amélioration de notre communication sur les réseaux. En d’autres termes, je ne servais à rien. A rien d’autre, en tout cas, qu’à espionner mes contemporains et à expliquer à mes supérieurs ce que leurs clics m’apprenaient sur les tréfonds de leurs âmes, et en quoi cela était intéressant en terme d’augmentation des profits de la boîte. Vous comprendrez aisément mon besoin d’en finir le plus vite possible avec ce charabia tertiaire une fois sonnées les cloches de la récréation.

J’arrivais chez moi sur les coups de 19h15 pour repartir aussitôt, après avoir avalé un ersatz de soupe asiatique en sachet instantané. Pas la peine de se charger, la bière, ça nourrit, aimaient à répéter inlassablement mes ersatz de compagnons d’infortune. L’auteur du message de ce soir là, Augustin Pochard – auquel on eu tôt fait d’octroyer le sobriquet de La Poche – n’était pas en reste dans ce que l’on pourrait caractériser comme une véritable haine du quotidien. Pour fuir ses jours, La Poche se remplissait dès qu’il le pouvait de vin à la démesure. Une douce manière de s’évaporer un peu lorsqu’on sort du lycée, mais quand même, à vingt-cinq ans passés, son comportement m’inquiétait, tout en me rassurant, à la fois, sur mon propre sort. Un étrange système s’était établi entre nous depuis les temps immémoriaux de notre adolescence: nous étions chacun la caution de l’autre, l’alibi qui procurait automatiquement le droit de boire sans autre projet que de s’envoler vers des songes troubles. Une fois ensemble, nous ne parlions même plus, puisque nous cherchions à nous oublier par le chemin le plus court. Nos esprits couraient ensemble, quelque part dans une grande pièce peu garnie qui servait d’appartement à Augustin Pochard, et nos corps, inertes, s’en trouvaient déliés de toute intelligence. Mon corps, j’ai mis du temps à le connaître, d’ailleurs, et même à le reconnaître comme une sorte de camarade, un camarade qui ne me quittait jamais, et que je m’acharnais pourtant à molester de mes redondances. C’était comme si aucune limite n’existait, et même cette limite de chair ne me préoccupait pas, puisque la Science et la Médecine avaient fait de terribles progrès.

Arrivé sur les lieux du crime, j’appuyais sur la sonnette de Pochard, qui avait, elle aussi, été négligée de longue date, le nom inscrit étant celui de l’ex-locataire, un certain Mr. Eugène Secrette. J’attendis quelques minutes au pas de la porte, anxieux de ne pas voir la lumière du couloir s’allumer, ce qui aurait signifié que je devais sonner une seconde fois. Enfin, des pas résonnèrent et Pochard apparut, les yeux chargés de fiel : on ne l’empêcherait pas de prendre sa pistache ce soir là, car Lucifer était à quelques pas, et il avait l’apparence d’un verre à pied. Pochard ne buvait que du vin, depuis toujours, et nous avions l’habitude de nous rendre toujours dans le même rade : le Thor Boyau, nommé en référence au célèbre dieu viking, qui rayonne moins aujourd’hui que dans les temps médiévaux de notre vieille Normandie. Une fois installés, nous commandâmes, qui une pinte de bière belge, qui un verre de Gewurzstraminer (Pochard avait récemment développé des goûts de luxe en raison d’un salaire, régulier depuis peu, qui lui permettait de boire autre chose que des mélanges de lugubres vins européens). Comme à l’accoutumée, nous bûmes quelques verre en veillant à rester modérés dans notre communication. Nous prîmes bien soin d’éviter autant que possible les sujets qui fâchent – politique, mœurs actuelles, sexe, travail… – autant de sujets intéressants, au total, mais qui avaient fui nos habitudes depuis longtemps. Nous évoquâmes seulement nos trop nombreuses soirées passées, la plupart identiques à celle-ci, en feignant de rire du bon vieux temps tout en le perdant. Nous le tuions, ce temps, en nous brûlant d’une douce euphorie procurée par la boisson, inégalée dans nos vies puisque indépassée par trop d’années de refus d’expérimenter le réel. Tel était le rythme des semaines d’un bon nombre d’étudiants des années 2010, et nous n’échappions pas à la règle. Nous étions pétrifiés à l’idée de tenter quoi que ce soit pour améliorer ce monde, ne fût-ce qu’un moment passé ensemble à se faire preuve d’honnêteté mutuelle. Nous manquions cruellement de courage à force de nous scruter l’un, l’autre, tels des miroirs déformants.
Je rentrai chez moi quelques heures après. Sous la pluie battante, et sans doute la boisson aidant, je me surpris à penser à une vie sans alcool. Finalement, il ne m’apparaissait pas, à ce moment-là, comme insurmontable de me dire que des gens, peut-être, n’en avaient jamais bu une goutte de leur vie et ne s’en portaient pas plus mal. Peut-être qu’on pouvait gagner quelque chose à mener une existence plus saine, une sorte d’entre-deux épicurien rompant avec l’hédonisme adolescent. Peut-être que la brèche, les prémices du courage, c’était d’être capable de dire « non » à la tyrannie amicale, lorsque celle-ci vous enjoignait à passer une soirée vaseuse un vendredi soir. Peut-être que l’on pouvait quand même s’amuser, sans être saoul. « L’Homme est un animal politique », disait Aristote. Mon cul !
Dans l’immensité de la nuit, je me jurais à moi-même que rien de tout ce que j’avais fait ce soir-là ne se reproduirait la semaine d’après. Cette fois, c’était sûr, on ne m’y reprendrait plus.