Une nouvelle fois me réveiller dans le creux de mon lit, à Paris. Après dix jours passés dans les montagnes auvergnates, douces éminences, et cette impression de s’être arrêté sur une gigantesque aire d’autoroute qui revient. Paris, la plus belle ville du monde ? Mais ce n’est même plus une ville, Paris : plutôt un vaste musée, certes original. Subdivisé en différents zones immuables. Agréables parfois, mais fossilisées tout de même. Une aire urbaine tellement autonome qu’elle en finit par se suffire à elle-même. Moins que jamais, Paris n’est plus la France, et les Parisiens sont parvenus à s’extraire du pays en y laissant pousser trop de tours inhumaines, en y jetant par dessus-bord une grande part de leur personnalité. De sorte qu’il ne reste plus, à la capitale, que des décors du temps passé : rangés, numérotés, filmés jour et nuit, ils ne vivent plus, ils survivent.

Chaque pas de plus dans Paris me fout un bourdon du tonnerre, mais malgré ça, j’aime quand même bien aller au musée. C’est ce qui me sauve à chaque fois. J’ai même remarqué, après un certain temps passé là-bas, une sorte d’accoutumance qui me pousse à y réfléchir à deux fois au moment du départ, qui me susurre à l’oreille :

« Mais qu’irais-tu chercher en province que tu ne trouverais point à Paris ? On y vend tous les livres, tous les fromages et tous les vins dont tu as besoin, et de très beaux paysages s’étirent sur les affiches du métro ! Que te manque-t-il donc pour être heureux ici ? »

La réponse revient en général très vite à ma mémoire : « La vérité ». Mais il n’est pas l’heure de torturer davantage mon instinct de campagne. Il s’agit, dans ce genre de circonstance, de savoir occuper son temps intelligemment, comme un bon parisien de province. Et par chance, aujourd’hui, je n’ai pas trop mal aux crocs, ce qui m’autorise à oublier mon rendez-vous chez le denti-fric, qui pour une fois ne me molestera pas les molardines.

Valsant entre bed et breakfast, j’enfile une veste et me dirige vers la première rue, qui, je l’espère, m’inspirera assez pour faire de cette dernière journée de vacances une journée digne.

Après quelques pas, je m’engouffre dans le premier métro, ligne 13, station « Mairie de Saint-Ouen ».

*

Prenant place dans un interstice exigu qui sépare deux voyageurs, je tords le bras droit pour attraper le livre qui se cache dans la doublure de ma veste. Folie hivernale et autres nouvelles, par le très renommé Fernando Dostoïevski. Nouveau chargement de passagers à la station suivante : à peine eu le temps de retrouver ma page que déjà, je remets l’ouvrage dans son nid. Lire dans le métro, aux heures de pointes, une aventure des temps modernes.

Par chance, un vieux monsieur à l’odeur aigre ne renonce pas, à ma gauche, à prendre toute la place qu’il lui faut pour ouvrir son journal. Coup d’œil sur les gros titres : « Déchéance de nationalité : les Français assez déchus », « Emploi : yanaplus », « Politique internationale : Valls décide d’annexer la Catalogne ». Rien de nouveau sous les néons. Les cinq secondes de cette prise d’information auront été de trop : le type, visiblement agacé qu’on lise par dessus son épaule, tourne la tête vers moi, me jette un regard fielleux en maugréant quelque râle intraduisible. Je décide alors de me consacrer, pour la fin du trajet, à une série d’activités que j’apprécie particulièrement en milieu souterrain : observer les passagers, leur comportement en période de promiscuité, détecter la chicane, l’embellie (plus rare), rire intérieurement, surtout.

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La personne juste devant moi est une jeune femme sans doute issue, d’après son teint hâlé, d’une contrée se trouvant au sud de la Loire, et munie de deux écouteurs. Mon point de vue m’empêchant d’avoir accès à son visage, je n’en donnerai ici qu’un bref aperçu vu de dos : une peau sombre, donc, qui fait ressortir la couleur vert-pomme des bretelles de son cache-coeur, légèrement recouvert de deux bretelles en jeans qui parachèvent l’ascension irrésistible d’une salopette portée court. Les cheveux, quant à eux, sont lisses, passés à la moulinette européenne, encerclés d’un petit diadème mauve en polyamide. A dire vrai, c’est surtout le son produit par les deux bigorneaux qui truffent ses oreilles qui a attiré mon attention : on y entend grésiller un post-rap de fort mauvais goût, prononcé dans un français très approximatif assisté par une autotune. Une musique qui a résolument tranché tous les liens qui l’unissaient à la soul d’outre-atlantique. A la réalité des organes humains. A la mélomanie. Une musique, encore ? Non, un jingle tout au plus, dont l’accès au statut de pire sonnerie téléphonique de l’année serait déjà une consécration. Dans ces moments gênants, je me demande toujours : « Mais qu’est-ce qui a merdé à ce point pour que dans la pyramide musicale, les escrocs précèdent toujours les artisans ? ».

Au moins la jeune femme avait-elle un beau parfum, dont je me suis enivré jusqu’à la station suivante où elle s’est échappée. Je n’aurais même pas vu ses yeux.

*

Arrivé à la place de Clichy, le wagon a vomi ses passagers et repris du dessert. Sa configuration intérieure s’en trouvait nettement changée, mais demeurait oppressante. L’irruption d’un éclat de voix aigu me sortit de mon malaise léger :

« She’s got a smile that it seems to meeee
Reminds me of ch
iiiildhood memoriiiiies
Where everything
Was as fresh as the bright blue…
 »

Un jeune mec saoul comme un prunier s’était mis à beugler ça au milieu des passagers. Soirée difficile ? La réaction fut immédiate : « On peut même plus être tranquille quand on se rend au travail, dans cette ville ? ». Le cri venait d’une dame d’une quarantaine d’années, campée à trois mètres du garçon, qui ressemblait à une instit’ dépressive. Des regards noirs fusèrent de tous les coins du wagon en direction de l’Assurancetourix des lendemains qui déchantent. Deux ou trois passagers se risquèrent à dévisager la femme, qui se mit à fulminer, tapant du pied, grondant que de toute manière, on donnait toujours raison aux malotrus depuis déjà des lustres, qu’il y en avait marre, et qu’il fallait, oui, que les Français, ils aient un sursaut – elle a bien insisté sur le mot sursaut – , qu’on n’allait pas laisser notre espace public longtemps aux mains des vandales, qu’il allait falloir réagir d’une manière ou d’une autre face aux agressions sonores et tout le tintouin, et que tous ceux qui avaient eu le malheur de la regarder de travers, ils étaient d’une certaine manière complices des pedzouilles. Décidément, j’adore aller au musée.

Cacophonie du tonnerre venant d’une triste rombière qui, à son tour, joua son essai, ne serait-ce que pour brandir son existence quelques minutes à la face d’un monde qui l’en a toujours privé. Tout cela pour un couplet des Gun’s N Roses chanté faux, je trouvais ça quand même cher payé. Je percevais une agitation qui courait entre les voyageurs, irrités par l’événement et pressés d’en finir avec leurs déplacements. « Champs Elysées-Clémenceau », annonça la voix robotique d’une femme-objet : c’est le moment que je choisis pour quitter moi-même le wagon, non sans bousculer au passage une dizaine de personnes.

A Paris, ces scènes d’engueulades sont quotidiennes dans les transports. J’ai même peur qu’elle finissent par procéder, à la longue, d’une forme d’atavisme mégalopolitain. En marchant dans les intestins de la capitale, je commençais même à me dire que cette ville immense, du fait même d’exister, représentait une sorte de crime contre l’humanité. A l’évidence, un tissu urbain cousu sur plusieurs dizaines de kilomètres en discontinu représente une sorte d’enfer matérialisé sur Terre. Comment peut-on espérer que les gens y demeurent placides, souriants ou heureux ? Existe-t-il vraiment des Parisiens qui apprécient, à chaque promenade, de slalommer entre la foule, sur cette piste de ski géante, grise, dépourvue de neige ? Pour sûr que Paris serait bien plus vivable si un aimable magicien décidait de transformer ne serait-ce que le quart de sa population en un bataillon de conifères.

DSCF5838On a laissé grandir cette ville sans retenue, si bien qu’au fil du temps, elle a fini par avaler la campagne avoisinante : il n’y a plus un seul carré d’herbe qui ne soit vicié en Île-de-France, il n’y a plus un seul endroit qui ne soit quotidiennement aplati par les pas de mes contemporains, il me semble même que l’on ne peut plus y trouver ne serait-ce qu’un souvenir appartenant en propre au petit peuple de Paris. Depuis plusieurs siècles, l’Histoire y est écrite à coup de monuments pompeux et coûteux : existe-t-il encore seulement un petit peuple, dans les interstices ? Rien n’est moins sûr. Même les misanthropes n’y trouvent plus de cachettes assez oubliées pour s’y mettre bien à l’abri des regards, des éclats de voix et du bruit des talonnettes.

Depuis que je vis ici, la mienne, de misanthropie, ne se lasse pas d’être quotidiennement stimulée. Ce n’est pas le moindre paradoxe de notre monde moderne, basé sur des valeurs d’ouverture et d’échange, que celui d’engendrer toujours plus d’handicapés sociétaux, d’ermites mondains, d’anachorètes contraints et forcés de descendre de leurs styles pour monnayer leur mélancolie. Paris m’apparaît comme une somme d’individus tellement imposante qu’elle termine de dégoûter n’importe qui de la foule, mais aussi de déprécier la valeur de l’être humain dans sa singularité. Combien de clones, dans cette micro-société à l’arôme multiculturel ? Majorité écrasante. Combien de personnes au sens plein du terme ? Plus beaucoup, j’en ai peur. Alors on tourne sans se regarder dans le colimaçon des arrondissements, et passé le périphérique, on ne voit toujours que l’éminence grise des tours à l’horizon, loin, très loin à l’horizon.

*

Porté par la méditation, j’ai erré pendant une dizaine de minutes dans les couloirs du métro, sans prêter attention au chemin que mes jambes avaient décidé d’emprunter. Arrivé sur un quai, je repris le contrôle en montant dans le premier wagon qui s’offrait à moi, dans des conditions beaucoup plus spacieuses que le précédent. A l’intérieur, un big band de mendiants roumains jouaient un « Ederlezi » à coups de petites cuillères et de cornets à pistons. Encore un de ces groupes passés par les castings impitoyables de la RATP. J’ai entendu de la musique, alors je suis entré. Direction Vincennes. Louvre-Rivoli à quatre stations. Ca faisait longtemps que je n’étais pas allé au Louvre, et certaines de ses divisions m’étaient encore inconnues. Tant qu’à aller au musée…

*

Me laissant porter par l’escalator sous la pyramide de verre, je pénétrais lentement dans le hall du Louvre, qui avait tout l’air, comme à l’accoutumée, d’une vaste fourmilière peuplée d’insectes indécis. Ça et là, différentes formes de sabirs indigestes tournoyaient dans mes oreilles, transformant l’esprit classique du lieu en un brouhaha d’aéroport international. Avec un élan carnavalesque, les visiteurs se ruaient d’une galerie à l’autre, le passage menant aux peintures italiennes de la Renaissance étant toujours le plus obstrué par leurs corps flotillants.

Aller au Louvre, c’est comme se rendre au zoo, avec un avantage toutefois: les animaux y sont en liberté. Alors que je me dirigeais vers la section consacrée aux antiquités grecques, j’ai eu le temps d’observer autour de moi des comportements très intéressants chez certains d’entre eux. Entre le long couloir et le grand escalier couronnés par la Victoire de Samothrace, plusieurs touristes et autochtones casquettés se sont mis comme un seul homme à dégainer leurs appareils photos, allant, sur l’échelle de la sophistication, du simple porte-vues aux derniers modèles de chez Canoune. J’ai vu un type commencer à mitrailler la Victoire de son flash alors qu’il se trouvait à 30 mètres de la statue. Sa femme, manifestement galvanisée par la vision miraculeuse de la statue ailée et blanche qui apparaissait dans l’âtre lointain, au beau milieu d’un essaim de spectateurs éperdus. Deux mioches – du moins, il me semble que c’était les leurs – suivaient leurs pas d’un air un peu blasé. L’un d’entre eux, le plus agé je crois, a jugé opportun de sortir son cellulaire amélioré et de prendre, lui aussi, une photo, imitant en cela le geste de son patriarche.

Hubert_Robert_-_Projet_d'aménagement_de_la_Grande_Galerie_du_Louvre_(1796)

Malgré ses faux airs latins, le concept de museum est un pur produit de la modernité : on a décidé, un beau jour, qu’il devenait éminemment important de conserver le passé dans de petits bocaux. Cela a eu pour conséquence de le faire disparaître tout à fait, mais curieusement, aucun présent valable ne semble être venu pour prendre le relais. Les muséophiles, les vrais, ceux qui ne fréquentent pas la galerie dans le seul but de l’épater, justement, sont des patients qui, dans cette salle d’attente richement apprêtée, calment leurs espérances de jours meilleurs en se plongeant dans ce qui fut, il y a longtemps, le Beau. Comment leur en vouloir d’être si passéistes, alors que les modernes ont depuis longtemps renoncé ne serait-ce qu’à reconnaître la supériorité du bijou artisanal sur le cintre produit à la chaîne, standardisé ? Quels souvenirs les descendants de cette société garderont-ils de nous dans cent, deux cent, trois cent ans ? Les conservateurs de l’an 3000 ont face à eux un défi titanesque : ils devront faire le tri dans les collections des artothèques et dans les poubelles du capitalisme. Parmi les amas de boîtes de conserve, les piles de chiffons, les pelures d’orange OGM et les monceaux de productions artistiques approuvées par la Région, que choisiront-ils de retenir ? Sur quelles fondations construiront-ils notre légende dorée ?

*

Badinant au rayon des peintures italiennes, j’avais du mal à fixer mon attention sur une scène en particulier. Il y en avait bien trop, et il était difficile – outre laisser mes yeux me guider vers celles aux dimensions les plus prétentieuses – de dire lesquelles étaient les plus saillantes. Je finis par me décider à m’arrêter devant un tableau de Boticcelli représentant un jeune homme à l’air doucement hautain, vêtu de noir et portant une calotte sur la tête. Je ne sais pas ce qui m’a attiré vers ce portrait en particulier, mais je me laissais volontairement hypnotiser par le regard blasé du garçon, ainsi que par la légère virgule de dédain dessinée sur un coin de sa bouche. « Tu n’as rien de mieux à faire que de loucher sur mon miroir suranné ? », semblait-il me suggérer. « Continue ton chemin, regarde les splendeurs qui t’entourent et t’ont laissé indifférent avant moi. Je dois te confier une chose : tu es le premier à t’arrêter pour me regarder depuis au moins six long mois. Passe ton chemin, laisse-moi en paix, je t’en prie ». Un cliquetis soudain nous tira de notre conversation : un homme affublé d’un bob et d’un pantalon court laissant apparaître ses pattes velues venait de prendre le Boticcelli en photo. Il avait dû capturer mon épaule pour le même prix, car il semblait énervé et me fit signe de me décaler en agitant une main flasque et en baragouinant de sombres priapées dans sa langue. Silencieusement, je me confondis en excuse auprès du jeune homme que j’avais contribué à déranger en tournant les talons.

Au Louvre, il suffit d’observer un tableau – même le plus anodin – pendant plus de trente secondes pour attirer la convoitise des visiteurs mal lunés. Je crois que les touristes en sortie semi-culturelle se foutent pas mal de la plupart des œuvres exposées ici à partir du moment ou elles n’apparaissent pas dans les brochures distribuées à l’accueil. Il faut croire cependant que le simple fait de s’arrêter en prenant un air de spectateur pénétré suffit à rameuter une espèce qui pullule dans la faune des musées : le photographe compulsif. Celui-ci arrive bien souvent derrière vous sans que vous l’ayez entendu, et il ne lui reste alors plus qu’à toussoter bruyamment ou à presser le bouton de son appareil pour vous signifier que vous vous trouvez en travers du chemin de ses propres velléités artistiques. Pendant longtemps j’ai pensé que la survie de l’espèce était clairement menacée par Internet, par l’arrivée de banques d’images illimitées accessibles à tous aux quatre coins de la Terre, qui devaient nécessairement ringardiser la traditionnelle reproduction photographique d’une peinture, souvent percée d’un éclair blanc et hirsute. Eh bien, force est de constater qu’il n’en est rien : au XXI° siècle, les gens apprécient toujours quand, au cours de leurs soirées-diapositives, arrive le moment ou ils ont la possibilité de montrer combien ils se sont cultivé pendant leurs vacances. C’est alors la photo volée au musée qui sert de témoin, ce chaînon manquant entre la reproduction bon marché et le dessin d’enfant, cette tentation de faire sienne la collection d’une galerie en appuyant sur le flash. Clic-clac : je participe à l’oeuvre, parce que je peux en ramener un substrat délavé à la maison, parce que j’ai capturé l’essentiel, parce que c’est moi et moi seul qui ait appuyé sur le bouton. Finalement, aller au musée, c’est un peu comme devenir artiste moi-même. Sans parler des économies en cartes postales.

Bien sûr, le photographe compulsif n’est pas uniforme : il en existe de nombreuses sous-espèces, que l’on croise à coup sûr à chaque fois qu’on met les pied dans un lieu de mise en scène du savoir. Pour ne parler que du plus commun, je me contenterai de citer le cas de l’amateur de compositions mêlant les œuvres aux êtres humains. Quelques minutes avant de passer dans le long couloir des peintures italiennes, j’ai d’ailleurs eu l’occasion d’en observer un magnifique specimen. Une plantureuse bourgeoise d’une cinquantaine d’année a tenté de ravir la vedette à Aphrodite un cours instant, aux yeux de tous. Maquillée avec plus de nuances de couleurs qu’un tableau des maîtres hollandais du XVI° siècle, elle avait pris une pose lascive aux cotés de la déesse immaculée, à la demande de son mari. Ce dernier, appréciant visiblement la disposition de la scène, prit quatre ou cinq clichés de sa femme ainsi auréolée du prestige de la plastique grecque, qui souriait derrière sa chevelure jaune-pisse.

chef de produit technique

Risible ? Oui, mais il y a bien pire. Parmi la faune des musées, certaines personnes vont même jusqu’à poser auprès de tableaux célèbres, ce qui n’a strictement aucun intérêt si ce n’est, une fois de plus, celui de s’approprier un peu du génie des peintres morts. Or, cette manœuvre est impossible dans le cas de certaines œuvres picturales célèbres, comme la fameuse Joconde de Léonard de Vinci, placée sous cloche après plusieurs tentatives d’évasion infructueuses. Ce qui est loin de dissuader les nuées de photographes qui se tiennent sagement, droits et fiers, derrière le bandeau en tissu pourpre leur indiquant l’arrêt, leur matériel à la main, pour mitrailler Mona Lisa. Ces figures inanimées, provenant d’époques désuètes, sous le feu des projecteurs de notre temps : irrémédiablement, j’adore aller au musée.

Je n’ai rien contre la Joconde, mais je n’ai jamais compris les raisons profondes du succès de ce tableau en particulier. Ni plus ni moins incroyable qu’un autre, tout juste entre les deux. Je soupçonne simplement Mona Lisa d’avoir été l’amante d’un peu trop de monde durant ses régulières escapades dans et hors de Paris.

*

Après une heure, ayant admis que le bestiaire du Louvre n’avait pas encore été remplacé, je me dirigeais vers l’accueil pour rentrer. Au détour d’un couloir, je fus surpris par deux jeunes enfants qui jouaient à cache-cache dans une alcôve munie d’un panneau ou l’on pouvait lire : « Restauration de la collection des sculpteurs manchots en cours. Avec le soutien généreux de l’entreprise Google et fils ».

Les gamins n’avaient pas l’air inquiets d’être ainsi livrés à eux-même, et encore moins perturbés par mon arrivée. Ma bonne conscience me décida à les interpeler : « Les mômes, eh les mômes ! Où ils sont, vos parents ? Pas besoin de passer une annonce au macrophone ? ». L’un d’entre eux, le plus âgé, s’exprima le premier : « Non merci m’sieur, notre père ne devrait pas tarder, il nous laisse ici trois mercredis par mois jusqu’à 16h précise». L’autre de renchérir : « C’est pour son travail, il fait des visites en langue anglaise dans la section arts du XXI° siècle. ».

Je les regardais tous deux, étonné : « Mais voyons, le Louvre est un musée tout ce qu’il y a de plus classique, il n’existe pas de section consacrée au XXI° siècle ! ». Là-dessus, le grand répondit : « Mais si, c’est celle qui se trouve au sous-sol du musée. Si vous ne la connaissez pas, vous nous en direz des nouvelles.».

« Je persiste et signe, il n’ a pas d’art contemporain au Louvre. Pour l’art contemporain, c’est au moins six ou sept stations de métro supplémentaires dans les jambes, les enfants ! »

J’avais prononcé les enfants non sans une pointe de raillerie.

Avançant dans ma direction, le grand me fit les gros yeux : « Suffisance, ignorance, arrogance, c’est bien les adultes, ça ! Le monde change sous leurs yeux, et ils sont incapables de les décrasser. Si ça n’était pas pour la contradiction gratuite, je commencerais à penser que vous êtes un peu pédophobe, monsieur ! Alors maintenant, veuillez circuler et nous laisser continuer notre jeu, monsieur, vous en serez très aimablement remercié, monsieur ! ».

Il avait raison : je n’ai jamais vraiment aimé les enfants.

*

Je repartais du Louvre les yeux en l’air, les mains croisées derrière le dos, pensif. Ah, la franchise des enfants…Après avoir traversé la salle des fondations du palais, je pris un escalator qui me déposa dans le grand couloir qui menait à la station de métro. En avançant, je lus les enseignes lumineuses qui annonçaient autour de moi autant de cavernes d’Ali Baba que d’hommes et de femmes modernes qui pouvaient s’y adonner aux plaisirs de la consommation. Ça fourmillait encore, pire qu’en haut, même, et les appels aux soldes n’y étaient pas pour rien. Haché Nem, Des Iguanes, Julio, Ces Faux Rats, la Feunac : toutes les idoles du Paris d’aujourd’hui clignotaient gaiement, en pariant 70 % qu’elles m’auraient dans leurs filets. Opressé, je pressais le pas. Enseignes, marchands, vous ne me la f’rez pas !

Apple_Store_Carrousel_du_Louvre,_18_March_2011Une fois arrivé dans le métro, je compris enfin que les deux mômes ne m’avaient pas menti. A bien y réfléchir, mon sentiment de malaise dans le couloir commercial avait été bien plus éloquent que prévu. Cette galerie, elle n’avait pas été créée pour faire profiter les bons commerçants parisiens des bienfaits de l’attractivité louvrière. En vérité, elle faisait partie du musée. Elle en était même l’extension la plus récente, et la plus audacieuse. En somme, elle représentait l’avenir du lieu, l’avant-poste de ses nouvelles orientations. Si je n’avais été en public, je me serais giflé de n’avoir pas réussi à voir cela tout seul. Désormais, il y avait bel et bien, au Louvre, de l’art contemporain.

*

En rentrant chez moi, non sans avoir englouti un bon repas, je décidais de me remettre à écrire. J’attrapais mon carnet, enfourchais mon stylo, et déroulais ma pensée de la manière suivante :

« Nous, parisiens des temps avancés, ne pouvons plus nous permettre le luxe de porter le nom de personnes. Paris est d’ores et déjà le gigantesque musée dont nous sommes, chacun à notre tour, partie intégrante. En d’autres termes, nous sommes les pièces interchangeables de la collection parisienne. Le peu de mémoire qu’il nous reste, le peu de liberté que nous avons réussi à conserver, nous les exposons quotidiennement chacun à notre manière, sous les yeux du spectateur impudique. Nous avons la mémoire de nos ancêtres en braies, et la liberté de changer tous les jours d’oripeaux. Nous maintenons nos positions, et si nous paraissons, certaines fois, un peu obstinés, c’est que nous n’avons pas l’intention de quitter le rôle qui, – nous le savons – nous sied le mieux. En d’autres termes, nous, parisiens, assumons notre identité proprement parisienne, bâtie sur l’interchangeabilité du peuple parisien et des rues parisiennes.

Bien des endroits de la capitale se tournent d’ores et déjà vers l’avenir : prenez le Louvre, qui s’ouvre enfin à l’art contemporain, prenez les plages, au bord de la Seine, qui garantissent désormais un accès à la mer pour tous les parisiens aux membres dégourdis. Prenez encore la spirale des arrondissements, qui n’en finit plus de tourner dans l’extension perpétuelle du domaine de la ville.

Notre mode de vie est résolument moderne : pour avancer, nous devions nous extirper du sol et faire couler le béton. Nous devions le laisser s’écouler alentours, jusqu’à ce qu’il soit possible de dire fièrement : « Oui, Paris, c’est la France ! ». Nous devions recouvrir le terrain jusqu’à la plus haute parcelle des Alpes pour nous assurer que les provinces aient elles aussi leur part du musée. Nous devions transformer tous les coins du pays en paysages photogéniques pour ne surtout pas vexer le photographe.

Nous, parisiens, nous parions que demain le monde suivra le même chemin. »