C’était l’hiver et il faisait froid au cœur du Massif Central. La Noël approchait, et Albertin, scieur de long de la vallée de Chaudefour, gelait dans sa mansarde chauffée seulement par les faibles expirations de Fanchon, sa compagne, et de Marsou, son jeune fils. C’était l’hiver, et cela faisait longtemps qu’il n’avait pu se rendre à nouveau dans son buron, sans doute recouvert par les cristaux blancs du ciel durant son absence. Quelle rudesse, miladiou, que celle de cette saison en haute altitude, sur une terre à la froideur aussi austère que la bourse d’un vicaire ! On n’y voyait même plus les chemins alentours, et Albertin, sa femme et son fils avaient faim, désespérément faim.

Un jour plus froid encore que les autres, alors que tous les fromages de garde conservés dans le cellier commençaient à disparaître, Fanchon alla trouver son scieur de mari. Après l’avoir regardé longuement de ses sombres yeux, elle lui dit : « Cela fait bien longtemps que nous n’avons pas mangé de viande, tendre ami. Le garde-manger dégrossit à vue d’oeil. Par ce temps, je ne te demanderai certainement pas d’aller chasser le faucon mais, au nom du Seigneur, Albertin, pourrais-tu nous trouver du poisson ? »

Il se trouvait que non loin du petit hameau esseulé s’étendait un lac aussi petit que poissonneux, qui dévalait à flanc de montagne, produisant une somptueuse cascade visible lors des plus beaux jours de l’année. « Après tout, une fois la glace percée, il n’est pas difficile de sentir frétiller le brochet promptement », se dit le brave homme. Certes, le règne hivernal pouvait à tout moment transformer une simple partie de pêche en aventure épique. Mais le danger valait le coup d’être affronté, toute réflexion faite.

*

Le lendemain, Albertin partit de bon matin cueillir le fruit des eaux lacustres. Fanchon, qui le regardait partir, appuyée contre l’entrée de la maison, tenant Marsou fermement par la main dans la porte entrebaillée, regrettait presque de l’avoir poussé à mener cette escapade.

Pour parvenir au lac, il fallait fendre la vallée sur cent cinquante arpents, couper la montagne par un col extrêmement venteux en hiver, puis franchir une forêt sombre et abrupte. La traversée de Chaudefour ne fut pas une partie de campagne, tant le territoire, quadrillé de dykes et peuplé de bêtes sauvages, se dévoilait hostile à la saison froide. Par chance, le long du chemin, Albertin rencontra avec une grande surprise des pas qui s’orientaient vers la bonne direction. Des pas profonds, d’une netteté incroyable. Comme si la personne qui les avait imprimé sur son passage avait volontairement pesé de tout son poids sur le sol enneigé. Il entreprit de les suivre, franchit le col – mystérieusement calme, une fois n’est pas coutume – passa un pont, l’oeil rivé sur les flocons qui recommencèrent soudain à tomber. « Pourvu qu’il ne neige pas trop fort pour le retour, songea-t-il. Cette satanée montagne devient aussi aride qu’inhospitalière une fois recouverte de son blanc manteau« .

Deux heures plus tard, après avoir traversé une grande étendue forestière avec la seule chaleur de sa lampe à huile, il aperçut, de son promontoire en lisière, le fabuleux lac de Sardinières qui, dit-on, fut enfanté par le mariage contracté entre un ciel en larmes et une terre en feu. Avec maintes précautions, il entreprit la descente de la pente qui l’en séparait, évitant les souches endormies et les funestes éboulements que son passage pouvait occasionner.

Enfin, Albertin s’approchait du lac. L’étendue d’eau était intégralement gelée, et recouverte d’une fine couche de poudreuse. Jugeant la carapace de glace raisonnablement praticable, il préféra faire quelques pas afin de pouvoir pêcher dans une zone plus poissonneuse. De sa besace, il sortit un pic rudimentaire et entreprit de percer un trou dans l’épais manteau de froid. S’appliquant à sa besogne avec l’énergie qu’il lui restait, il pensa à Fanchon et Marsou, et cela le fit redoubler d’entrain. C’était comme s’il les entendait l’appeler, au loin, par delà les vents et les brumes qui l’encerclaient. Comme il souhaitait la leur ramener, cette nourriture, et comme il avait peur, à cet instant, de ne pas être en mesure de le faire ! Le retour les poches vides aurait le goût amer du désespoir, et la vigueur du froid auvergnat ne lui laisserait pas de seconde chance.

Brusquement, le râle d’un faucon le sortit de ses pensées : entraîné dans son élan, Albertin ne faisait plus attention à l’effet réel de son action depuis quelques minutes. Las, il observa la glace qu’il essayait de piler, ne parvenant pas à discerner la moindre goutte d’eau liquide parmi les fétus gelés. Réchauffé, il décida de marcher lentement sur le lac, d’en faire le tour afin de dégotter une zone plus friable. C’est alors que se dirigeant vers l’est du Sardinières, il aperçut au loin, dans la brume, l’ombre discrète d’un homme statique.

Lentement, Albertin s’approchait de la silhouette confuse. En avançant, il distinguait une sorte de halo lumineux qui brillait à ses cotés : était-ce un feu ? Si tel était le cas, la chose aurait été bien étrange sur une étendue d’eau. D’abord méfiant, il se ragaillardit lorsqu’il constata, à une dizaine de mètres, que l’homme semblait âgé et lui tournait le dos. Sa marche gagna en vigueur, et il décida d’aller à sa rencontre.

Le feu était une lampe à huile. Cependant, la lampe à huile brillait comme un feu, et Albertin éprouvait une sensation de chaleur qui croissait au fil des pas.

Le vieil homme avait vraisemblablement réussi à creuser un trou avec on ne sait quel instrument, et il pêchait. Il pêchait, et il semblait avoir un certain succès pour ferrer les créatures aquatiques : derrière lui, un seau emplit à ras bord de poissons luisants sous les lumières conjuguées de la lampe et de la lune en attestait. Le cœur ragaillardi par cette prolifération de chair frétillante, il allait mettre ses mains en porte-voix pour crier « Ohé! » au vieillard, lorsque ce dernier se retourna lentement, semblant avoir senti la présence du scieur de long.

Essoufflé par sa marche, les poils de la moustache brûlés par le froid, Albertin tenta de prononcer une phrase intelligible, mais se rendit compte que sa voix restait prisonnière de ses entrailles, suffocante, incapable de se libérer de l’effort accompli. Il observa, haletant, le visage du vieux pêcheur : ses joues striées de sillons ressemblaient à une reproduction de ces cartes des monts auvergnats qu’il passait des heures à parcourir lorsqu’il était môme. Parmi ces tranchées ressortaient avec force un nez d’une taille plus que raisonnable et deux grands yeux verts qui semblaient n’avoir pas perdu leur pétillance malgré l’âge avancé de l’individu. La bouche se confondait quant à elle avec les autres fentes, à découvert au nord d’un bouquet de barbe escamoté par le temps. Le pêcheur portait en outre les cheveux longs noués en catogan, et arborait, malgré le temps, un vêtement léger et un air foutrement assuré.

Ola, l’ami ! Que cherches-tu ici par une telle tempête? cria le vieil homme.

La même chose que toi, pardi ! Je cherche simplement à nourrir ma famille un peu plus noblement que ce qu’il m’est possible par l’ordinaire de la morte saison. J’ai longuement marché à travers la montagne pour trouver du poisson, mais il m’a été impossible d’entailler ne serait-ce que la première couche de cette foutue glace. Je vois que tu es parvenu à percer un trou et que ta fortune a été heureuse. Serait-il malvenu de ma part de te demander comment tu as fait ton compte ?

Oh, pour tout dire, cela n’a pas été bien difficile. Il m’a suffit de tournoyer sur moi-même comme ceci : un coup vers la gauche, deux coups vers la droite.

Et le vieillard s’exécuta : il imprima lesdites rotatives, et son corps, les traits de son visage, sa prestance se métamorphosèrent. Apparut alors un jeune garçon qui n’avait rien de commun avec la personne précédente, exceptés ses haillons et son regard perçant. Albertin n’en crut pas ses yeux.

Mais…Par quel prodige…

Prodige, dis-tu ? Prodige, ah, tu crois ? Maléfice, pourrait-on dire. Je dois avouer que ce tour de passe-passe est bien utile en de telles circonstances.C’est la première fois que je croise ton chemin, l’ami. J’ai croisé la route de bien des hommes auparavant, mais ton visage ne me dit rien. Quelle aubaine que celle de croiser un sain d’esprit. De préférence, mes rencontres ordinaires sont celles d’esprits corrompus, mais toi…Tu m’apparais incorruptible, le coeur empli de pureté.

Comment savez-vous tout cela ? Je veux dire, tenez-vous de surcroît le don de lire dans les coeurs ? Qui êtes-vous ? Un magicien ?

Je ne suis pas ce que l’on peut appeler à proprement parler un mage, même si nombre d’entre eux ont été foudroyés par la fort peu Sainte Inquisition durant les siècles passés pour avoir été suspectés de connivence avec moi. Non, Albertin, je suis celui que les livres d’histoire et les esprits craintifs appellent le Diable.

Albertin n’en croyait pas ses oreilles. Pétrifié, il hésitait entre effroi et curiosité, fasciné par la figure mythique du Diable que tous ses semblables avaient en horreur, mais envoûté par le flegme et les manières sympathiques de la personne qui se trouvait en face de lui. Prenant son courage à deux mains, il tenta :

Qui que vous soyez, je me présente à vous humblement comme un affamé usé par sa marche. Seriez-vous au moins assez bon pour me faire cadeau de quelques-unes des bêtes que vous avez pêché ? Je ne vous demande pas grand-chose : vu leur taille, trois poissons suffiraient à nourrir nos trois bouches pendant une bonne semaine, à reprendre des forces, à retrouver une raison d’espérer passer l’hiver. Qui que vous soyez, si en cet instant vous souhaitez faire preuve de bonté, je ne vous en remercierai jamais assez.

Voilà un orateur talentueux ! Écoute-moi bien : il m’est impossible de te confier le moindre de ces poissons, et c’est par bonté que je me refuserai à le faire. Je les ai fait remonter des eaux froides par un maléfice très puissant, et je suis le seul à pouvoir les consommer. Si tu te risquais à poser la langue sur la moindre de leurs écailles, tes heures seraient comptées… Cela dit, c’est ton jour de chance : je n’ai pas l’habitude de rencontrer des bipèdes possédant ton abnégation. Je vais te faire don d’un objet qui t’aidera considérablement à réaliser ton souhait.

Là-dessus, le Diable sortit de sa besace un hameçon qu’il tendit à Albertin. L’objet doré à l’or fin semblait provenir d’âges très reculés, et pourtant il brillait de mille feux dans la nuit glacée. Il réchauffa instantanément la main de son nouveau possesseur en même temps qu’il ragaillardit les muscles fatigués de son corps qui ne grelottait plus.

Voici la mouche de Baphomet, dit le Diable. « Grâce à ce trésor ancien, cher ami, tu ne connaîtras plus la faim. Il te suffira de l’accrocher à ta canne et de le faire couler dans l’eau pendant quelques bribes de seconde avant de ferrer une proie. Tu pourras recommencer l’opération autant de fois que tu le voudras. Ainsi, ta famille et toi passerez l’hiver, et les hivers suivants ne te causeront jamais plus de tracas. Allons donc, accroche cette mouche à ta canne, et trempe-là un peu dans l’eau sombre… »

Albertin saisit sa canne, y ajusta l’appât et la plongea dans le trou d’eau. Celle-ci se mit alors à zigzaguer par à-coups puissants, et notre bûcheron eut grand peine à se maintenir debout. Il tint bon, et remonta bientôt non un, non deux, mais trois brochets d’une taille tout à fait raisonnable, trois brochets qui étaient venus à l’unisson, et de manière tout à fait incroyable, accrocher leurs lèvres à l’objet doré.

Ça!,s’écria Albertin, « Je n’ai jamais vu ça! Quel est ce prodige? »

Tu peux garder toutes tes prises et les emporter chez toi, reprit le Diable. « La mouche de Baphomet renferme une magie très puissante, dont le secret se perd dans les flots du temps. Elle te donnera toujours satisfaction. N’en économise pas les ressources, mais prends garde à ne jamais céder le poisson que tu attraperas grâce à elle à quelqu’un d’extérieur à ton foyer familial. Il pourrait arriver quelque chose d’effroyable. Pêche autant que tu veux, mais n’en fait ni aumône ni troc, ou il t’en coûterait. »

A ces derniers mots, une bourrasque de neige s’abattit sur le lac de Sardinières. Albertin décida de se prostrer en fermant les yeux pour laisser passer la tempête: il n’eut pas trop d’effort à fournir, car la neige et le vent s’arrêtèrent à peine trente secondes plus tard, laissant la place à un froid sec et à un ciel dégagé et parsemé d’étoiles. Le feu continuait à brûler près du trou d’eau, mais le Diable était parti. Abasourdi par ce qu’il venait de vivre, Albertin empocha ses captures aquatiques et repartit sur le champ vers son hameau, le coeur ragaillardi et le corps parcouru de frissons d’excitation.

*

Après avoir affronté à nouveau le froid et les vents, Albertin arriva chez lui. Ayant aperçu la petite lanterne qui brillait dans le lever du jour, Fanchon sortit de la chaumière et accourut vers son aimé.

Tu es rentré si vite. J’imagine que ta poche est vide…prononça-t-elle sur un ton désespéré.

Un grand sourire se forma sur le visage du scieur de long, qui empoigna les trois brochets opulents pour les sortir de sa sacoche.

Je ne serai pas rentré si je n’avais rien, Fanchon. Il n’est pas encore venu, le temps de la disette! Voilà de quoi nous sustenter pour quelques jours.

La femme n’en croyait pas ses yeux. Elle appela Marsou qui vint féliciter son père, et tous trois rentrèrent dans la chaumière au sein de laquelle crépitait déjà un feu. Marsou apporta une grille qu’il placèrent dans l’âtre, tandis qu’Albertin s’employait à décortiquer les poissons. Ces derniers étaient tellement énormes qu’ils allaient pouvoir en saler une bonne part et la conserver dans leur garde-manger. Enfin, quand tout fut prêt, ils se régalèrent de la chair tendre et juteuse des brochets pêchés grâce au bien curieux adjuvant d’Albertin, qui ne souffla mot sur cette partie de pêche aux accents miraculeux.

Les captures réalisées grâce à la mouche de Baphomet assurèrent à la famille un hiver bien plus doux qu’à l’accoutumée. Albertin retournait tremper son appât toutes les semaines, et saisissait à chaque fois des prises toujours plus imposantes, dans des conditions toujours plus surnaturelles. Au bout d’un temps, il n’allait plus jusqu’au lac, se contentant de piocher dans les étangs et les maigres cours d’eau qui avoisinaient sa demeure, ce qui ne diminuait pas pour autant la taille des bestiaux qu’il parvenait à saisir. Brochets gargantuesques, saumons véloces et goujons goûteux semblaient comme envoûtés par une force venue des tréfonds de la terre, une force venue de l’humus de la forêts et des sillons humides qui creusaient le sol, peut-être même du vieil Océan qui était pourtant si loin de ces montagnes désolées. Tout l’hiver, la mouche de Baphomet avait assuré non seulement survie, mais aussi force et bonne santé au clan d’Albertin qui, les jours passants, devenait de plus en plus fasciné par cet objet chargé d’une puissante magie.

*

Un beau matin de renouveau, les ténèbres gelées de l’hiver firent place au printemps, qui s’illustre dans la montagne par le début de la fonte des glaces, l’augmentation du débit des rivières, l’invasion des fleurs sauvages et le retour du gibier. Comme chaque année, Albertin et sa famille virent d’un bon oeil le retour du soleil en son royaume, à la différence près qu’aucune pénurie ne les avait touché durant les deux derniers mois. Pour tous les autres, le soleil invaincu arriva comme une fête, car toute la campagne alentour avait connu une rude saison. Cependant, l’allégresse fut de courte durée. Cette année-là, la fonte des glaces eut lieu, les fleurs se remirent à émerger de terre, mais les animaux des plaines, de la forêt et des sommets se firent très peu nombreux. Alors que la chasse devait être plus aisée, le peuple de la montagne resta impuissant à débusquer la moindre belette à des lieux et des lieux à la ronde. Les plus grands experts de la traque de bêtes sauvages se relayèrent et parcoururent monts et vallées pour débusquer les sangliers, les chevreuils et les rapaces peuplant traditionnellement le coin, mais durent, au bout de quelques semaines, témoigner de leur insuccès auprès des commerçants et des suzerains locaux. Pour ajouter à l’accablement général, le froid reprit rapidement ses droits, tuant et brûlant de ses doigts gelés les diverses récoltes qui avaient entamé leur longue croissance quelques jours avant. Très vite, ce fut la famine dans les campagnes environnant le hameau de Albertin, Fanchon et Marsou, qui continuaient, eux, à vivre placidement grâce à leurs réserves inépuisables de poisson.

À la mi-avril, alors qu’Albertin sciait le bois à l’extérieur, le feu brûlait encore dans l’âtre de la cheminée familiale. Un soir particulièrement froid, on frappa à la rude porte en bois de chêne. Fanchon se leva pour ouvrir et, surprise, elle tomba nez à nez avec Yvonne, une veuve qui vivait à 200 mètres du hameau avec son fils et qu’elle n’avait pas vue depuis deux bonnes saisons. Famélique, celle-ci lui demanda quelque chose à manger pour elle et son enfant. Elle venait trouver Fanchon car elle avait aperçu Albertin marchand près de chez elle, muni d’un sac rempli de denrées alimentaires deux jours auparavant.

Ennuyée, Fanchon n’eut pas le coeur à refuser d’épauler sa voisine. Malgré l’absence d’Albertin qui l’en eut peut-être défendu, elle se rendit rapidement dans le garde-manger de la maison et saisit un demi-poisson saumuré, qu’elle tendit à Yvonne. Après que cette dernière eut lancé une myriade de remerciements, Fanchon lui fit jurer de n’en rien dire à son mari. La femme repartit. Elle ferma la porte, traversée par les sentiments contradictoires de l’inquiétude et de la fierté d’avoir accompli une bonne action. Albertin rentra quelques minutes après sans poser de question et sans rien remarquer d’étrange dans le comportement de sa compagne. Cette nuit-là, ils dormirent sur leurs deux oreilles.

*

Au fil des jours, force était de constater que les glaces refusaient de céder leur place à l’ivresse printanière. Peu à peu, la disette coula dans les plaines et les vallées alentours; il se disait alors que de Clermont à Aorlhac, femmes, hommes et enfants mouraient de faim. Mystérieusement, les plus habiles pêcheurs de la région ne parvenaient plus à débusquer de poissons autres que rachitiques. Dans le même temps, Albertin connaissait toujours, où qu’il aille, le même succès avec sa mouche.

Bientôt, une rumeur courut à travers tout le pays: il s’agissait d’un pêcheur miraculeux, capable de nourrir de sa seule canne des centaines de bouches affamées. Dans son sillage, les sollicitations se multiplièrent: de nombreuses âmes en peine venaient toquer à la porte d’Albertin, Fanchon et Marsou. Face aux réclamations multiples, le père de famille avait été clair avec sa femme et son fils: « Même si cela nous déchire le coeur, et même si nous devrons nous en mordre les doigts jusqu’à la fin de nos jours, nous ne pouvons pas donner notre poisson à quiconque le réclame ». Tandis que les cadavres se multipliaient par monts et par vaux, la maisonnée devenait peu à peu une enclave d’opulence pleine d’amers remords. Face à cette situation ignoble, Fanchon repensait souvent à Yvonne, mais garda le secret, par peur des réactions de son propre compagnon.

Au bout de quelques jours cependant, Albertin lui-même se révéla pétri de culpabilité. Les morts s’amoncelaient et la glace semblait consolider son empire de jour en jour. Il fut particulièrement heurté par une vision morbide qui s’imposa à lui alors qu’il rentrait d’une pêche. Cet après-midi là, il vit sur le bord de la route enneigée le cadavre d’un enfant à demi-enfoui sous les flocons. Le corps, atrocement mutilé, avait vraisemblablement été attaqué par quelque rat ou vautour. Les yeux du garçon ne brillaient plus dans ses orbites. La mort s’était emparée de ce petit corps frêle. Tremblant, Albertin reconnut le visage à demi-mangé de Gaspard, fils d’une veuve habitant le fond de la vallée. Gaspard avait été un compagnon pour son propre fils, et sa mère – Yvette, Yvonne, comment s’appelait-elle déjà? – avait toujours constitué un voisinage chaleureux et solidaire. Qu’était-elle devenue? Avait-elle succombé à la disette, comme Gaspard?

Pleurant de chaudes larmes qui se métamorphosèrent rapidement en de petites perles glacées, Albertin reprit sa route, plus meurtri que jamais. Arrivé à la chaumière, il poussa la porte et se retrouva devant Fanchon, à qui il narra la scène. Enlacés, ils pleurèrent ensemble. Reculant lentement, les yeux levés au ciel, le coupeur de bûches déclara alors: « Nous ne pouvons pas donner mes poissons à autrui. Mais peut-être pouvons-nous les vendre ».

*

Il fallut trois jours seulement pour que le petit hameau de Fanchon et Albertin apparaisse sur toutes les cartes. Le premier jour, Albertin emmena Marsou pêcher avec lui dans un ruisseau voisin. A eux deux, ils ramenèrent au soir, non sans s’endolorir les bras, une cinquantaine de kilos de poissons en tous genres: saumons, brochets, ombles et autres tanches furent plus que jamais au rendez-vous de Baphomet. Le second jour, un présentoir de fortune fut dressé par la famille devant la maison afin de recevoir les nombreux clients qui allaient bientôt débouler en courant des quatre coins de la vallée. Compte tenu de la quantité de marchandise, les fruits de la pêche étaient vendus à une somme très modique. Le bouche-à-oreille avait fait le reste, et dès le troisième jour, il avait fallu retourner glaner dans les eaux montagnardes.

De toute son histoire, jamais la vallée de Chaudefour n’avait connu un tel trafic: l’immense écrin rocheux était à l’écart des routes commerciales depuis toujours. Marchands, forains et autres saltimbanques déferlaient depuis une bonne semaine pour se charger de lourds sacs qu’ils entreposaient dans des attelages massifs plus ou moins écharpés par le temps. Les femmes et les hommes qui se succédaient paraissaient tous avoir eux-mêmes subi la crise alimentaire de plein fouet: les visages étaient émaciés, les peaux d’une blancheur effarante, les regards obliques. De nombreux manants, et même quelques petits bourgeois des grandes villes venaient eux aussi réclamer leur part contre quelque obole.

Dans les premiers temps, Albertin et Fanchon avaient décidé de vendre leurs captures à des tarifs tout à fait modiques: disposant d’une balance qui rendait commode l’ajustement des prix en fonction du poids, ils s’adaptaient tout autant à la tête du client selon l’état de dénuement supposé dont ils jugeaient sur pièce. Ainsi, deux livres de poisson séché étaient cédées aux alentours de cinquante deniers pour les marchands, ainsi que pour les clients les plus somptuaires, mais une ristourne considérable de trente deniers était accordée aux crèves-la-faim les plus déguenillés.

Lorsque Albertin allait à la pêche, le peuplement ichtyen des mares, des rivières et des cours d’eau ne désemplissait pas. L’arrivée récente d’espèces aquatiques jamais croisées auparavant dans les humidités auvergnates l’avait d’ailleurs surpris: deux mois après avoir récupéré la mouche de Baphomet, il parvenait à récupérer au bout de sa ligne des créatures dont il n’avait entraperçu l’aspect que sur les illustrations et les gravures qui émaillaient les livres d’histoire naturelle d’alors. Thons, dragonnets, rasons et autres daurades, tout un peuple méditerranéen ou atlantique ayant visiblement décidé de remonter les fleuves et les rivières jusqu’à lui. Dans le même temps, le désespoir halieutique des autochtones était au pinacle.

A force de remerciements, au gré des sourires, et constatant le rosissement des joues de la populace qui se pressait à son portillon, Albertin commença à se laisser gagner par le contentement. Cette humeur nouvelle lui donnait satisfaction, le laissant croire à un destin plus grand que celui qu’il croyait s’être donné ad vitam aeternam, plus grand que celui d’un anonyme et modeste scieur de long perdu dans les grands espaces. A l’évidence, sa demeure était devenue un carrefour de ravitaillement important, appelant les montagnards et les montagnardes de la Combraille aux confins de la grande chataîgneraie cantalienne. Alors que les affaires florissaient à la mesure du dépérissement des bourgeons morts-nés de la campagne, il eut un soir une discussion avec Fanchon. Constatant qu’Albertin s’était ragaillardi, sa femme lui proposa d’augmenter les prix de leur poissonnerie improvisée. Tels furent ses termes:

« Mon ami, vous partez à la pêche avec notre jeune fils trois à cinq fois par semaine. Au péril de votre vie à tous les deux, vous traînez sur des dizaines de lieues des poches lourdes comme le plomb et remplies à détricotter les mailles les mieux tressées. Nous sommes les seuls, à perte de vue dans ces contrées froides, à pouvoir nous enorgueillir de disposer d’autant de réserves de chairs en ce pauvre printemps. Il me semble avoir vu encore cette semaine un vellave qui a traversé les monts du Forez en cinq jours pour parvenir jusqu’à nous afin de ravitailler les siens. A mon humble avis, notre petite affaire nous coûte encore trop cher pour ce qu’elle nous rapporte. Albertin, tu t’es défendu et tu m’as défendu de donner du poisson à qui le demandait, mais il me semble que nous le donnons encore. Par justice avec nous-même, pour ôter tout mépris à notre travail, parce qu’un bonheur ne dure jamais cent ans et qu’il nous faut penser à de meilleurs jours, nous devons augmenter nos prix« .

Cela fut fait dès le lendemain.

Et malgré un passage de vingt-cinq à cinquante ou soixante-quinze deniers à la livre selon les espèces, malgré la fin des ristournes, le poisson se vendait toujours.

*

Toutes les mauvaises choses ont une fin, et le printemps finit par gagner sa guerre sur l’hiver à l’approche du mois de mai.

Entretemps, l’aisance s’était invitée dans le petit hameau de la vallée de Chaudefour. Albertin et Fanchon étaient devenus riches. L’enfance de Marsou culminait dans son insouciance. Les villageois étaient envieux mais rassasiés, ce qui verrouilla toute velléité de vengeance à l’encontre de cette famille qui, a elle toute seule, avait permis la survie de bien des modestes âmes. De plus, le gibier était revenu peupler plaines, vallons et forêts, améliorant considérablement la vie des montagnards. La période de disette était une page définitivement tournée. Yvonne, la discrète voisine à laquelle Fanchon avait apporté son aide était d’ailleurs reparue dans le voisinage. Son fils était mort de froid quelques semaines auparavant: à la pensée traumatisante de la petite dépouille gelée, Albertin tressautait encore.

Deux semaines passèrent, et une funeste découverte fit pleurer le hameau une seconde fois. Yvonne fut à son tour retrouvée morte devant la porte de sa maison: elle ne portait aucune plaie, pas même une égratignure. Aucun signe de lutte ne pouvait témoigner d’un quelconque assassinat. Faute de spécialiste dans le coin, la cause du trépas ne put pas être déterminée: on s’imagina alors qu’une soudaine et vilaine maladie avait frappé la pauvre femme.

Quelques temps plus tard, le voile blanc de la Mort saisissait à nouveau la campagne: de nombreux décès inexpliqués intervinrent dans tout le pays. Sans crier gare, des hommes, des femmes et des enfants passèrent de vie à trépas dans de nombreuses paroisses. De la Tour d’Auvergne aux abords du Puy, de la Combraille aux confins de l’Artense, des sombres vallées qui reverdissaient aux plus hauts amas de pierre sombre, aucun lieu de vie du Massif central ne semblait être épargné. Dans le hameau d’Augustin, ce fut l’hécatombe: après le décès d’Yvonne, de nombreux autres voisins rendirent l’âme de manière expresse, quoiqu’irrégulière selon les jours. La faux n’épargnait personne, pas même les rares enfants qui subsistaient encore en ces lieux désolés.

Curés, vicaires et autres mystiques furent bientôt débordés: les registres paroissiaux s’emplissaient à une vitesse phénoménale d’écrits mortuaires, le petit peuple de la montagne ne savait plus à quel saint se vouer, et les survivants les plus pieux accouraient aux messes et aux confessionnaux pour implorer leur Dieu de leur garantir non plus une existence décente, mais une existence tout court. Les morts poussaient comme des champignons, emplissant les fosses communes, désemplissant les maisons, sans laisser de trace derrière eux. Aucune goutte de sang n’avait coulé pour cela: le caractère énigmatique des trépas ne lassait pas de faire s’affronter les meilleurs spécialistes et les pires oracles. Des personnes de toutes les conditions y passaient, des plus riches aux plus démunis, et chaque jour qui passait était la garantie de nouvelles morts inexpliquées. L’épée de Damoclès gouvernait toutes les âmes, et même les pires mortifications ne purent garantir la vie sauve aux meilleurs croyants. L’un de ceux-là se jeta un beau jour dans les ronces et y resta dormir toute une nuit, lacérant les chairs de son corps sous le clair de lune: il mourut lui aussi quelques jours plus tard, en l’absence manifeste de jugement du Très-Haut. L’affaire défiait les lois du Seigneur comme celles de la raison: aucune explication n’avait été trouvée à ce que l’on appela à l’époque – hâtivement, sans doute – les Derniers Jours de l’Auvergne.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Albertin Fanchon et Marsou demeurèrent en bonne santé. Un nouveau sentiment de culpabilité naquit de cette surprise qui paraissait de moins en moins divine, alors que les amis de toujours, les présences rassurantes des environs tombaient uns à uns et que la rumeur lointaine d’une situation semblable dans d’autres contrées parvenait à leurs oreilles effrayées. La famille continuait ses pêches, mais elle avait interrompu son activité commerciale: l’homme, la femme et le garçon se terraient dans leur mansarde qui, peu à peu, devenait le seul bastion intact de la vallée.

*

Au fil des jours, le nombre de morts devenant de plus en plus important, les sectes proliférant dans les villages et le millénarisme galopant dans les campagnes les plus reculées, les autorités du rois furent poussées à agir. En effet, les Derniers Jours de l’Auvergne s’étaient ébruités dans une grande partie du royaume de France, et des phénomènes similaires avaient même pu être constatés dans certaines zones géographiquement éloignées des montagnes austères du centre. Des décès brutaux et inexpliqués avaient pu être constaté jusque dans le Quercy et dans un ou deux villages du Morvan. Les seigneurs locaux, d’une diligence plus ou moins affûtée, s’intéressaient tous au phénomène sans parvenir à lui trouver une solution digne de ce nom. Que peut-on faire face à la Mort lorsque celle-ci apparaît dans toute sa brutalité, lorsqu’elle se décide à se déchaîner cruellement sans attendre les ordres du Père, Père censé être le garant des pouvoirs du suzerain lui-même?

Le 30 mai, le roi Louis XV en personne somma la noblesse auvergnate de mener l’enquête. Il chargea Jean Bruel, un robin local, de prendre la tête des investigations, en vertu du fait que le seigneur à la réputation inflexible et au blason cerclé de blé avait toujours loyalement servi le royaume et que son domaine, qui s’étendait des Monts Dore à la Limagne, correspondait exactement à la zone la plus touchée par les morts inexpliquées. On confia à l’escouade une somme copieuse permettant de quadriller un vaste territoire, et Jean Bruel rassembla autour de lui toutes les forces disponibles dans les divers pays concernés. Des guerriers furent appelés des bans et des arrière-bans, mais on convoqua également des thanatologues, des naturalistes, des curieux et des connaisseurs de toutes les sortes. Une partie de la noblesse ayant été décimée, la troupe se composait d’hommes et de femmes de toutes conditions, roturiers, clercs ou petits seigneurs locaux. De sombres anachorètes et de maudits guérisseurs qui, en d’autres temps, auraient pu finir sur un bûcher étincelant, furent également appelés dans ces circonstances exceptionnelles afin de prêter main forte aux investigateurs.

La campagne fut battue et passée à la loupe, et un examen approfondi de toutes les hypothèses, des plus rationnelles aux plus farfelues, fut mené avec énergie, foi et constance durant vingt-huit jours, dans toutes les demeures, sur tous les corps et jusqu’au moindre bosquet. L’été était arrivé et malgré tous ces efforts, le caractère infructueux de l’enquête dû être constaté. Comme par un fait exprès, Jean Bruel trouva la mort à son tour dans des circonstances énigmatiques par un beau matin de la fin du mois de juin, alors qu’il venait de communiquer à Louis XV un terrible bilan: l’affaire des Derniers Jours d’Auvergne restait irrésolue.

Aussitôt, les grands du pays durent s’activer pour trouver un remplaçant au seigneur défunt. La tâche n’était point aisée, car Jean Bruel n’avait pas d’enfant; dans le même temps, tout ce que le Massif central comportait de robins pressait le portillon, sans qu’aucun choix ne put être déterminant. Vint alors au pays un noble au sang bien bleu issu d’une contrée lointaine. Profitant de la confusion, il déclara sa candidature aux suzerains locaux, tous bien fidèles au roi: le dénommé comte de Scaramèze, dont l’arbre généalogique faisait remonter la noblesse à la Nuit des temps, parvint, par le plus grand des miracles, à prendre assise sur les Monts Dore et sur la Limagne. Malgré de belles paroles et de bonnes manières, son accession au pouvoir n’avait rien d’évident: en effet, le nom de Scaramèze, quoique sonnant très bien, était inconnu au bataillon. De farouches montagnards auraient pu croire qu’il était celui d’un usurpateur si le comte n’avait pas amené avec lui de nombreux documents prouvant ses possessions, situées dans le Piémont italien, et les liens de son sang avec celui des plus grands princes d’Europe de l’ouest. Le désordre aidant, personne ne vint contester l’arrivée de ce sire occulte dans la région: tous étaient au contraire rassurés, car Scaramèze s’était engagé à conduire une nouvelle enquête après l’insuccès de son prédécesseur.

*

Loin des tourments politiques qui secouaient le pays, Albertin avait tout de même, par le bouche-à-oreille, eu vent de l’agitation qui parcourait les notables, les clercs et les têtes couronnées de sa contrée. Terré dans la demeure familiale depuis une demi-douzaine de jours, terrassé par la peur, il attendait en tremblotant la venue des hommes missionnés par le roi, redoutant de leur part un interrogatoire musclé. Les nuits courtes de ce début d’été étaient pour lui sans sommeil, ou quand il le trouvait, peuplées de cauchemars qui se révélaient être une véritable torture. Une culpabilité écrasante s’était emparée de son esprit, et même s’il n’avait pas concrètement agi avec mauvaiseté, les mauvais pressentiments enflaient dans son coeur avec la vigueur des poussées de champignon sous les dernières ondées de septembre. Après tout, il avait peut-être désobéi à l’homme qui s’était présenté à lui comme le Diable en faisant commerce de ses captures.

D’étranges songes nocturnes venaient le tourmenter de façon récurrente: il rêva plusieurs fois d’un brasier sans limite qui courait sur le pays, transformant en fumée le moindre buron isolé sur les hauts pâturages pentus. Des incantations diaboliques résonnaient dans l’air, et d’obscurs dieux païens venus du fond des âges donnaient blandices au maître des Enfers. La générosité et l’avidité, la quiétude et l’angoisse, l’arrogance et la tempérance, l’intelligence et la bêtise, toute une somme de sentiments contradictoires fonctionnant en couple et s’annulant pour ne produire que le vide du désespoir s’accumulaient comme autant de personnages allégoriques menaçant de faire sombrer l’auteur de ces rêves dans une folie paranoïaque. Une nuit, ce fut la mouche de Baphomet qui entra en contact avec lui, précipitant Albertin dans un gouffre sans fond dans lequel il lui sembla rencontrer l’ensemble des créatures lacustres et marines qu’il avait attrapé avec sa canne depuis l’hiver, suivies d’une armée d’outre-tombe composée de gens du commun, de bourgeois, de roturiers, de clercs et même de nobliaux. Il se réveillait alors parcouru de spasmes, expulsant toute l’eau de son corps, en proie à une panique aigüe. La récurrence de ces crises nocturnes n’échappa pas à Fanchon, qui demanda à Marsou de continuer à ravitailler la maisonnée à la place de son père.

Malgré cela, les enquêteurs du roi avaient repris leur marche, et personne n’était encore venu frapper à la porte. Alors que les rêves continuaient à nourrir sa culpabilité, l’étonnement parvint à gagner le coeur d’Albertin. Comment les hommes de Bruel et ceux du nouveau seigneur avaient-ils pu omettre toute visite en leur demeure, alors même qu’ils vivaient dans un village dévasté par la mort? Comment avait-on pu les oublier alors même que leur hameau était devenu une place forte durant la disette? Existait-il au-dessus de son foyer une quelconque protection, un masque de brume, un sort d’invisibilité? Lui et sa famille étaient-ils toujours soumis à la loi des hommes, ou étaient-ils déjà passés sous une juridiction supérieure?

Longtemps encore, Albertin, Fanchon et Marsou attendirent, et personne ne vint, jusqu’au premier orage d’août, qui vint clore ce cycle infernal. Alors que la pluie s’était invitée dans la vallée de Chaudefour qui avait connu un matin brûlant, les vapeurs de l’humidité mêlée à un sol calciné enveloppèrent l’atmosphère, créant une purée de pois inextricable sur une cinquantaine de pieds. Marsou s’était dépêché de rentrer dans la chaumière par peur des éclairs. Trempé, il ouvrit la porte et tomba sur sa mère, qui vit une lueur de détresse dans son regard. Marsou expliqua alors qu’en plus de n’avoir pu éviter la pluie, il avait distingué dans le brouillard, au loin, alors qu’il courait, une ombre qu’il avait imaginé être celle d’un visiteur. Perturbé par sa vision, il avait laissé tomber dans sa course le contenu de son sac. Fanchon eut à peine le temps de se saisir d’un linge pour sécher son fils qu’on toqua à la porte. Le gamin partit immédiatement se réfugier dans sa petite chambre, et Fanchon héla Albertin pour qu’il vienne ouvrir.

*

Albertin clancha la porte, et un vent sifflant vint s’engouffrer dans l’âtre situé au fond de la pièce, revigorant les flammes qui étaient devenues rachitiques au fur et à mesure de l’après-midi. Sous la lueur blafarde des éclairs apparut alors un homme massif, richement apprêté, le regard clair, la teinte sombre et l’air affable. Glacés par l’horreur avant de découvrir leur hôte, Fanchon et Marsou se rassérénèrent aussitôt à cette vision rutilante. Albertin, quoique subjugué par l’apparition, demeurait pensif et craignait son heure venue.

Bonsoir, bonnes gens!, prononça avec enthousiasme le nobliau d’apparence. Veuillez bien m’excuser de me présenter chez vous à une heure si tardive et par une journée si lugubre, mais en tant que nouveau seigneur de ces contrées, et puisque je suis un homme avenant, je mène depuis quelques jours une tournée dans tous les villages des environs… Et je n’étais pas encore venu visiter le vôtre.

Un frisson parcourut l’échine d’Albertin, qui se rendit compte qu’il ne connaissait même pas le nom de son nouveau suzerain. Il tenta de faire bonne figure.

Bonsoir et bienvenue dans notre hameau, messire. En quoi pouvons-nous vous être utiles?

Oh, je ne suis là que pour me présenter et découvrir les territoires dont j’ai la charge, n’ayez crainte. Je suis le comte de Scaramèze, administrant depuis peu les étendues forestières et volcaniques qui nous entourent. Puis-je entrer? Il fait bien froid dehors.

Bien entendu, messire, dit Albertin, tendant la main vers la cheminée.

Scaramèze pénétra dans la demeure en offrant son plus beau sourire à ses hôtes. Une fois installé près de l’âtre, il quémanda un verre de vin que Marsou se dépêcha d’aller chercher dans le cellier. Après l’avoir bu d’une traite, il reprit sa conversation:

Je viens tout juste de Besse d’où mon cocher m’a accompagné ici. Je n’imaginais pas que votre hameau était aussi éloigné de la route. J’ai crotté mes bottes sur environ deux lieues, avec ce temps épouvantable! Je regrette de ne pas pouvoir contempler la vallée de mes yeux après ce périple: on dit qu’elle est magnifique.

Pour sûr qu’elle l’est!, renchérit Marsou. Il y fait très bon vivre, même si les hivers y sont parfois violents…

Albertin jeta un regard noir à son fils. Pris par sa propre maladresse, le garçon rougit de ne pas avoir su tenir sa langue. Scaramèze continua.

C’est une vallée sauvage qui, on me l’a dit, résiste aux affres du temps depuis toujours. On dit qu’elle est peuplée de gibier, que les baies n’y sont pas rares et qu’elle fournit une eau claire et limpide tout au long de l’année. En outre, ses meilleurs arbres et ses plus hauts sommets sont, paraît-il, un spectacle incomparable lorsque le soleil veut bien s’inviter à la fête. Ai-je raison, cher ami?

Oui, vous avez raison, répondit Albertin en souriant timidement.

Je ne puis m’empêcher de penser que vous vivez dans un petit havre de paix, l’un des lieux les plus doucereux que la terre ait porté, un lieu généreux, courtois et complaisant avec ceux qui l’ont élu pour terrier. En arrivant chez vous, j’ai croisé plusieurs maisons qui semblaient inhabitées, des puits bouchés, des jardins bien mal tenus et fort peu d’âmes qui vivent. Que s’est-il passé ici?

Scaramèze conservait son sourire, mais Albertin tressaillit à la question. Il décida de tenter une défense jouant la carte de l’honnêteté en même temps que celle de la naïveté.

Vous le savez sans doute mieux que moi, messires. Si vous êtes bel et bien le nouveau maître de ces terres, vous avez forcément été prévenu de la malédiction qui s’en est emparée à l’hiver dernier. Un froid mortel s’est abattu sur des lieues à la ronde et, de loin en loin, les cadavres ont commencé à proliférer. Même lorsque les beaux jours sont revenus, les corps ont continué à tomber, car certains des nôtres ont certainement été très affaiblis par la rudesse des glaces auxquelles nous avons été collectivement sujets.

Vos suppositions sont claires, mais d’après mes observations, il me semble que seule votre famille a survécu au drame dans la vallée, mon cher ami. Comment expliqueriez-vous cette bizarrerie?

Grâce à Dieu, sans aucun doute, grâce à Dieu…Et si je puis me permettre, messires, vos observations souffrent d’inexactitude, car nous sommes trois familles du hameau à avoir survécu, rétorqua Albertin. Une demeure située en fond de vallée tient encore bon, ainsi qu’un foyer situé à quelques arpents d’ici au sud.

À ces mots, Scaramèze dérida encore ses zygomatiques.

Ah oui? Alors pouvez-vous me dire quand exactement vous avez vu les deux autres familles pour la dernière fois, s’il vous plaît?

Hier matin, prononça Fanchon d’un air assuré.

Hier matin?, reprit Scaramèze. Mais c’était il y a déjà si longtemps…Une éternité, à vrai dire. Sachez que vous êtes à ce jour et à l’heure qu’il est les derniers survivants de votre petit village. Vous êtes les derniers habitants de cette vallée, car tous les autres sont morts, même s’ils ne sont pas encore tous enterrés.

Trois visages se décomposèrent instantanément. Personne n’arrivait plus à prononcer un mot.

Je ne les ai pas vus de mes propres yeux, mais j’ai la certitude qu’ils sont morts. De surcroît, ils sont morts par votre faute en premier chef, Albertin. Je vous connais et je sais que vous avez en votre possession un objet qui m’appartenait autrefois…

Le rutilant Scaramèze perdit alors la constance de son sourire. Il fit un geste de la main devant son visage qui se métamorphosa en celui d’un vieil homme aux yeux de feu, un vieil homme qu’il avait déjà rencontré auparavant, au lac de Sardinières, sous une nuit neigeuse et gelée de décembre.

Ce n’est pas le comte de Scaramèze que vous avez devant vos yeux, mes aimés…C’est le Diable!, hurla Albertin, emplit de stupeur.

Alors que Fanchon et Marsou commençaient à leur tour à paniquer, le Diable reprit calmement la parole.

Être le suzerain de ces terres en même temps que le seigneur des ténèbres n’est nullement contradictoire, mes amis. Rassurez-vous, je ne suis que le Diable: en tant que tel, je n’ai aucun pouvoir à part celui de corrompre le coeur des hommes et des femmes, et quelques autres fantaisies…Avec des adjuvants tels que vous, Albertin, il m’est assez facile de prendre possession des royaumes humains en économisant mes artifices. Voyez comme j’ai procédé ces derniers mois, mais votre petite famille est-elle seulement au courant de vos agissements? Est-elle au courant de notre pacte? Je vais tout réexpliquer depuis le début devant vous afin d’en être sûr: vous vous souvenez certainement, madame, de cette nuit de l’Avent où vous avez quémandé à votre téméraire compagnon de partir à la recherche de chairs capables de vous sustenter, vous et votre fils. Il faisait alors un tel froid que Dieu lui-même restait sourd à vos appels. Heureusement, je me tenais digne et prompt au milieu d’un lac qui se trouve à quelques lieues d’ici, attendant votre époux qui s’affairait à remplir ses devoirs. Sachez qu’après lui avoir révélé ma véritable identité, je n’ai même pas eu à le convaincre d’accepter mon cadeau…

Brandissant une main à sept doigts au-dessus de sa tête, le Diable fit venir à lui la mouche de Baphomet. Une fois dans la paume, celle-ci se mit à briller, découvrant en luminescence un antique et effrayant visage aux dents et aux cornes immenses.

Voici ce cadeau. Il provient d’une époque tellement reculée que votre système de comptage ne pourrait pas en venir à bout. Cette relique a jalonné toute l’histoire de l’humanité, mais elle avait déjà causé des sévices bien avant cela. C’est elle qui a décimé les anciens habitants de cette terre. C’est elle qui a séparé votre continent commun en le brisant en mille morceaux. Plus récemment, ce fut encore elle qui fit s’effondrer Lisbonne, après qu’un voyageur portugais l’ait retrouvé dans le désert de l’autre coté de la mer Méditerranée et l’ait rapporté dans sa capitale. À chaque fois, elle démontra sa puissance, et elle l’a encore démontré cette fois-ci. Vous souvenez-vous, mon ami, que je vous avais formellement interdit de faire goûter ses bienfaits à autrui?

Oui, Diable, je ne m’en souviens que trop bien, répondit Augustin.

Eh bien vous avez désobéi! Vous avez d’abord voulu jouer au partageux, vous vous sentiez coupable du succès de vos pêches, mais vous avez tenu bon. Votre femme, par contre, n’a pas résisté à ses bons sentiments: pendant votre absence, elle a donné du poisson à l’une de vos voisines, qui en a fait son affaire avec son fils. Eh bien, sachez que tous deux ont trouvé la mort exactement soixante-six jours après avoir ingéré cette chair maléfique…

D’un air de désarroi, Fanchon et Albertin se regardèrent. Ce dernier reprit:

Ce fut la seule fois, ô, Seigneur des Ténèbres. Nous avons toujours veillé, le reste du temps, à ne pas céder un seul poisson gratuitement. Nous étions en effet désireux de partager nos victuailles dans cette sombre période, mais nous l’avons fait contre de l’argent. Je vous en supplie, ô, Diable, veuillez avoir l’indulgence de ne pas nous punir pour cela!

Le poisson pêché grâce à la mouche ne pouvait finir que dans vos trois bouches. Il en est ainsi et pas autrement. Sachez que la totalité des créatures qui ont été vendues à d’autres par vos soins ont provoqué la mort de ces consommateurs soixante-six jours exactement après leur première ingestion. Je vous laisse tirer les sombres conclusions qui s’imposent à ce fait. D’autre part, vous avez été bien loin de vous cantonner à vos frêles appétits, puisque ma mouche me dit que vous avez vidé une très grande partie des cours d’eau du pays d’oc, mais aussi ceux des pays de langue d’oïl ainsi qu’une partie des réserves des côtes les plus proches de votre beau pays. Vous avez pêché avec une grande gourmandise, Albertin, et je vous rappelle que la gourmandise est l’un de mes royaumes. Vous avez empoissonné tout votre territoire, et vous l’avez fait à votre bénéfice, et à celui-ci seul. Non seulement vous m’avez désobéi, mais vous tentez en plus de m’apprendre que vous l’avez fait par compassion pour vos compatriotes! Quelle blague, quel toupet. Rassurez-vous Albertin, et rassurez du même coup votre petite famille, vous ne serez pas puni pour ces méfaits: en réalité, vous êtes déjà puni, et la pire des punitions est celle que vous vous administrerez tout seul!

Un grand rire se déploya de la gorge diabolique de l’usurpateur, qui ne ressemblait plus à rien d’humain. Le Diable claqua alors deux doigts de sa main gauche grâce auxquels il se volatilisa dans l’air. D’un seul coup, le feu s’éteignit dans l’âtre et l’orage s’arrêta, faisant place au soleil.

*

Après avoir dit au revoir à Fanchon et à Marsou, Albertin partit pour le lac de Sardinières. « Un dernier compte à régler avec moi-même », avait-il dit, assurant à sa femme et à son fils qu’il reviendrait rapidement dans la chaumière. Avant de partir, il s’était assuré que ces derniers n’allaient manquer de rien en retournant chasser le gibier et en reprenant son activité principale de scieur de long durant quelques mois afin de dégager un petit pécule. Il aménagea même en quelques semaines un potager à l’orée du bois, potager sur lequel ils avaient une surveillance aisée depuis chez eux.

Depuis que le père de famille avait pris conscience qu’il avait contribué à accomplir sur Terre l’oeuvre du Malin, lui confiant par là même les rênes du pouvoir, il était tombé dans un état dépressif extrêmement grave, qui le rongeait jour et nuit, soir et matin. Sans doute ne pensait-il pas mal agir lorsqu’il désobéissait aux ordres du Prince des Ténèbres, mais il avait fini par intérioriser que sa volonté de puissance, et elle seule, avait été le moteur du cataclysme qui s’était répandu dans le Massif central. Il ne put le supporter longtemps.

Cela faisait trois heures que Albertin marchait lorsqu’il aperçut enfin l’étendue lacustre. Le Sardinières était, sur sa rive sud, surplombé d’un roc de plusieurs centaines de mètres de haut donnant sur la cascade qui tombait dans le vide. Le scieur de long choisit de le gravir puis, une fois qu’il eût regardé une dernière fois le Sancy qui s’étendait de toute sa masse derrière lui, il se précipita dans le vide sans un cri.

Aujourd’hui, le fantôme d’Albertin rôde toujours dans les environs, et l’on considère encore le lac hanté par le Diable, duquel on met en garde les pêcheurs qui souhaiteraient y mener des affaires trop fructueuses.