La Réalité me rattrape

///La Réalité me rattrape

J’imagine qu’elle existe. Je conçois qu’elle puisse parfois redescendre du ciel étoilé ou remonter de la terre brûlante pour s’inviter dans nos existences, qu’il faille alors la recevoir, la reconnaître à la seconde, sentir sa présence puis murmurer « bon sang, mais c’est bien sûr, la voilà », encore qu’elle ne puisse être absolue. Philosophes et écrivains ont usé leurs plumes et des litres de jus de cervelle en tentant de l’approcher, de la saisir par le bras, ils s’y sont cassés les dentines et l’ont trouvée à tous les coups défigurée par une fusillade survenue trop tôt. Quelques menteurs lucides peuvent se targuer d’une brève étreinte, ils peuvent se vanter de l’avoir connue et d’avoir tout fait pour qu’elle ne demeure qu’à eux. C’est bien tout le paradoxe de la Vérité.

Il est bien difficile de la pourchasser avec des mots : les uns diront que vous les avez mal choisis, les autres ne les liront même pas. Les derniers, une infime minorité, les accepteront mais en silence, sans jamais le dire. C’est que la Vérité est multiple : elle n’a ni classe, ni sexe, ni race, elle n’est ni blonde ni brune, elle est ici et ailleurs. Essayez donc d’en parler avec sincérité avec votre prochain : prenez alors soin de tourner vos phrases élégamment, offrez le meilleur (ou le pire) de votre marmelade d’esprit, soyez patients, et vous finirez toujours par douter d’elle, puis de vous-même. L’emballage a son importance. Le plus surprenant sera votre contradicteur qui lui, ne semblera douter de rien. Au contraire, il tournera les talons triomphalement, persuadé que c’est sa vérité, la sienne, qui a terrassé la vôtre.

Certaines vérités sont plus courues, plus populaires, plus limpides que d’autres, mais sont-elles pour autant « la Vérité » ?

Je repense souvent à ce film de Chris Marker, une courte pellicule de vingt-huit minutes tournée au début des années 60, succession d’images photographiques – mais est-ce encore bien un film, du coup ? – auxquelles se superposait une voix off racontant la terrible histoire d’un homme prisonnier d’un futur peu réjouissant. Cet homme était enchaîné à un lit duquel il ne ressassait qu’un seul souvenir : celui d’une femme, belle, radieuse, sur la jetée de l’aéroport d’Orly. On lui faisait revivre, à cet homme, différents souvenirs à l’aide d’un casque injectant des pensées dans la boîte crânienne comme on projette un film dans un cinéma. Grâce à ce dispositif, il pouvait apercevoir, entre autres choses, ce qu’il advenait de la vie humaine à l’extérieur. Le jour où il s’est retrouvé à nouveau sur la jetée d’Orly en songe, il a couru vers la femme de ses rêves et a pris conscience que cet instant correspondait au moment de sa propre mort.

Passé et futur s’accordent dans une conspiration contre le présent, l’insaisissable présent, l’ennemi à abattre. Peu à peu, l’étau se resserre pour que l’ici et maintenant devienne l’esclave de l’avant ou de l’après. Personne n’a jamais vécu le présent avec un peu de sérieux, un peu de grâce, personne n’a voulu lui laisser sa chance : pourtant quand on y pense, lui seul peut être le cadre d’une irruption de la Vérité.

Je suis au travail – disons, dans une sorte d’agence de voyage -, et mon supérieur m’intime l’ordre de mentir à mes clients pour écouler davantage de billets d’avion pour des destinations sans saveur. J’ai la possibilité de m’y opposer et de lui dire que ce procédé commercial est malhonnête, dégueulasse, mais je ne le fais pas : je pense à l’avenir et à ce qui m’en coûterait de dire la Vérité. La Réalité me rattrape.

Je ne supporte plus mon travail. Un soir, je me laisse entraîner dans un bar par un collègue. Le coup est prétexte à la discussion, et j’en profite pour lui confier mon désarroi, je lui parle de tout quitter, j’emploie des mots un peu forts comme « soumission », « aliénation » , « révolution », et je déroute mon camarade d’un soir qui me regarde, un sourire en coin, et me fait remarquer qu’il sera difficile de trouver une autre place, une meilleure place, en conservant le bénéfice de mes week-end et de mes six semaines de congé par an. « Ce qu’il vient de dire est vrai », réponds-je pour moi-même. La Réalité me rattrape.

Promu à un poste plus haut placé – disons, directeur des ressources humaines – quelques mois plus tard, je suis contraint et forcé d’annoncer un plan de licenciement à grande échelle sur mon entreprise pour répondre à la baisse drastique des bénéfices conjuguée à une hausse inexorable des matières premières. Je trouve cette idée purement immonde, proprement inhumaine, et je décide d’en faire part à ma direction. Mon supérieur me regarde fixement derrière son bureau. Il me demande si je me souviens bien des missions pour lesquelles j’ai été embauché. Il insiste sur les mauvais chiffres, sur les données factuelles, sans appel, qui obligent à des décisions difficiles qui profiteront in fine à la majorité des salariés. Confondu de remords, je fais fît de mes états d’âmes, j’acquiesce. La Réalité me rattrape.

Mais la Réalité n’est pas la Vérité : elle est tout son contraire. Elle est ce que le bon sens est à l’opinion, ce que le vêtement est à l’homme, ce que le vraisemblable est au vrai. Elle est aux fraises, la Réalité, mais elle s’impose, elle entreprend une invasion de tout l’espace jusqu’à rendre la Vérité marginale. Elle colonise les imaginaires et semble naturelle comme le passé et prévenante comme le futur. La réalité prend des précautions quand la Vérité fait irruption sans autorisation. Elle est le char d’assaut de la raison élevée contre la fleur déjà fanée de l’intuition. C’est pourquoi la Vérité pour ne pas mourir éternellement a besoin du courage. Sans lui, elle n’est jamais invitée, jamais convoquée, jamais anticipée. Cette rupture de l’ordre des choses ne peut être qu’un acte délibéré, un défaut de surmoi, un refoulé à qui l’on ouvre la porte à grands fracas.

Dire la Vérité, c’est déjà agir avec elle, c’est trancher net dans le lard de la Réalité. Bien souvent, on s’y perd, car la Vérité est si dangereuse pour l’ordre qu’elle devient également dangereuse pour celui qui l’énonce. Rupture de l’ordre autant que rupture pour soi-même, car lorsqu’elle retentit, bien peu sont les esprits préparés pour la voir, l’entendre et surtout l’accepter. Si redoutée, si détestée que beaucoup s’en protègent en ingurgitant des hectolitres de réel fictif dans les nombreuses salles de shoot conçues à cet effet.

Terrifiante, la Vérité, mais l’est-elle davantage que la Réalité ?

2019-03-13T15:00:50+02:00

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