L’arbre ankylosé

///L’arbre ankylosé

La crise est un fruit mûr

Elle s’écroule d’un arbre ankylosé

Le jus collant se répand au sol

Il le tâche

Il le rend adhésif

Nous n’avons qu’à nettoyer

Facile à dire

Car l’arbre a disparu

On sent l’odeur de la colle mais

On ne le voit plus guère

Nichés dans nos chaumières

Et les fruits continuent de tomber

Sans que l’on aie le temps de les cueillir

D’en faire des confitures

Déconfiture de fruits contrits

Dans ce confinement qui pourrait se terminer

Par un confinement de toutes nos libertés

Si l’on n’y prend pas garde

Si on laisse pisser

 

Les Cassandre ont bien essayé

De grossir ce futur à la loupe

Mais elles naviguent à vue

Elles ne voient pas plus loin que le bout de leur nez

Elles supposent

Elles supputent

Elles conjecturent dans le désert

Elles écrivent l’Histoire à rebours

Talentueuses romancières

À l’évidence elles aiment l’outrance

On ne les écoute plus

Elles posent de bonnes questions et répondent à côté

Et pendant ce temps-là

Caché derrière un masque

L’arbre pousse toujours

Il pourrait lui-même devenir un voile

Occultant la forêt des possibilités

La forêt de nos joies et de nos peines

Et les fruits de cet arbre s’annoncent

Mécaniques, numériques

Destinés à reproduire

Des portes enfoncées, des fenêtres fermées

Les seules graines qui en tomberont

Seront des zéro et des un

Par dizaines de milliers

Nous ne sommes pas capable de produire assez de masques

Mais malheureux que nous sommes

Nous achetons des drones et du gaz

En prévision des jours heureux

 

L’arbre pousse en ce printemps que lui seul connaît

C’est une plante inquiète

Autant qu’inquiétante

Elle supplante la sève

De ce qui nous ferait un jour heureux

Et nous persévérons à l’arroser

Par dépit, par ennui, par habitude

Pas le choix ? Pas sûr

Mais aucune des flèches de mon carquois

Ne peut atteindre son écorce

Percée de ramifications électroniques

Illogiques, anxiogènes

Un Tantale 3.0 n’y survivrait pas

Peut-être sommes nous

Des millions de Tantales

Face aux fenêtres numériques

Rien d’autre que des zéros et des uns

On vous l’assure

Qui s’agglomèrent en petits riens

Dans un élan tout dystopique

Big Brother is watching you

En vérité

C’est nous qui regardons Big Brother

C’est nous qui l’écoutons

Et non l’inverse

Il s’exprime ce soir à vingt heures

Sa besace emplie de promesses

Et derrière son dos l’arbre invisible

Quoique bien arrosé

Continue de s’élever

Au bruit des micro-ondes

Et du flot de liquides coulant dans les éviers.

2020-04-16T18:09:53+02:00

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