Dans la fleur de l’âge, à tout juste 28 ans, Robert Louis Stevenson, auteur anglais et voyageur infatigable, a entrepris de traverser le sud-est du Massif central, région qui reste aujourd’hui l’une des plus sauvages de la France rurale. Il y a quelques temps, je m’étais pris de passion pour le récit de cette randonnée au long court, publié en français sous le nom de Voyage avec un âne dans les Cévennes, ce qui m’a décidé à tenter l’aventure moi-même avec un groupe d’amis durant l’été 2017.

Aujourd’hui, le chemin de Stevenson possède un nom de code – GR65 – et n’a évidemment plus tout à fait la même saveur que celui que traça, à la fin du XIX°siècle, l’auteur de Docteur Jeckyl et M. Hyde. Que reste-t-il alors de ce sentier légendaire ? Récit de ces dix jours passés en compagnie de la nature et des hommes, des monts du Velay aux portes de la Provence.

Jour 8 – Du mont Lozère aux Cévennes

Sur les coups de neuf heures, nous entamâmes l’ascension du sommet du mont Lozère dans une atmosphère fantomatique et humide, quasiment écossaise. En commençant la montée sur une pente douce, nous dépassâmes Souchy et Voulzon, les deux randonneurs-photographes que nous avions rencontrés à plusieurs reprises lors des précédents jours. Nous les saluâmes en leur souhaitant bon courage après qu’ils nous aient confié être partis du Bleymard un peu plus tôt que nous. Ils étaient effectivement trempés.

Nos pas étaient toujours vigoureux et notre fatigue de moins en moins intense au fur et à mesure de l’entraînement de nos muscles, mais je broyai du noir. La vue fantastique qu’aurait pu nous offrir le mont Lozère allait être obscurcie par les gouttes, les nuages et le vent. Là-haut, il n’allait pas être possible de voir quoi que soit aux alentours, ce qui voulait dire qu’il fallait faire le deuil des trésors panoramiques du point culminant de notre randonnée.

Bientôt, nous nous retrouvâmes sur une sorte de lande arrondie, parsemée de granites sculptés et allongés, qui ressemblaient à de petits menhirs. La pluie s’intensifia et quelques éclairs intermittents provoquaient par moment des sortes de bulles de lumière sur notre courte horizon. La montagne est parfois capricieuse, et quand elle exprime sa colère, elle devient dangereuse : nous accélérâmes le pas en prenant toute la mesure de notre frustration à venir. Sous ces cieux noirs, le chemin que nous gravissions m’apparut comme la liaison directe entre le monde connu et l’un de ces mondes souterrains ou occultes imaginés par Lovecraft.

Au bout d’un certain temps, alors que nous étions toujours sur le sommet nu et mouillé de la montagne, nous vîmes un panneau annonçant le pic de Finiels, point culminant du mont Lozère. Celui-ci prévenait les marcheurs qu’il valait mieux ne pas tenter l’ascension par mauvais temps. Nous nous arrêtâmes une minute pour boire et nous concerter, et nous décidâmes d’un commun accord, la mort dans l’âme, qu’il valait mieux renoncer pour cette fois-ci à gravir cette excroissance, d’autant que la vue demeurait totalement bouchée. En lieu et place, nous nous engouffrâmes dans une forêt aux couleurs chaudes qui marquait le début de la descente du versant sud. Abrités du vent et de la pluie, nous nous mîmes tout de même sur nos gardes : les pierres sur le chemin étaient détrempées, et de nombreuses racines tentaient de nous administrer des croches-pieds.

Mont Lozère (photo: Noé Roland)

Nous parvînmes au bout d’un moment sur une route goudronnée d’où nous pûmes apercevoir le hameau de Finiels ainsi que le versant sud du mont Lozère, inattendu et impressionnant morceau de pierres et de bruyères éparses, disposées aléatoirement sur une immense prairie qui aurait explosé. Arrivés à Finiels, nous ne trouvâmes rien à boire ou à manger, mais nous pûmes apercevoir de nombreuses tombes disposées directement dans les jardins des habitants. Le protestantisme avait longtemps dominé cette région du sud du Massif central : en reste de nombreux souvenirs liés notamment au passé camisard du coin, mais aussi certaines coutumes insolites de ce genre.

Peu à peu, le temps se dégagea, nous permettant de mieux observer les flancs de la montagne et son écosystème original. Bientôt, nous étions assez descendus pour apercevoir Pont-De-Montvert, village important et première vraie étape de notre huitième jour de marche. Mais notre proximité avec le bourg était un trompe-l’oeil, car nous mîmes encore une bonne demi heure avant d’en atteindre les premières maisons, ce qui nous permis de grappiller quelques mûres arrivées à point et de rencontrer quelques chevaux lozériens sur notre passage.

Descendus de la vallée d’où le Tarn forme sa trajectoire, nous arrivâmes dans un charmant village typique des Cévennes, qui semblait ne pas avoir changé fondamentalement de morphologie depuis deux bons siècles. Arrivés devant une boulangerie dont les murs semblaient dater de l’Ancien régime, nous eûmes envie d’aller y chercher des pâtisseries.

Il faut alors que je vous confie l’un des plus grands désarrois que j’ai connu sur le chemin de Stevenson. Cela faisait quelques jours que nous étions en quête d’une tarte aux myrtilles, délicieuse spécialité de cette partie du Massif central. Or, chaque tentative récente s’était soldée par une série d’insuccès. Lors des premiers jours, nous avions franchi le seuil de maintes boulangeries, mais celles-ci ne proposaient jamais de tartes aux myrtilles. Au Bleymard, après lecture d’une réclame annonçant la vente sûre et certaine de ces produits, nous avions cru toucher au but, jusqu’à ce que la boulangère nous dise que toute les tartelettes avaient été emportées au petit matin par les autochtones. Et enfin, à Pont-de-Montvert, nous trouvâmes ce que nous cherchions : d’appétissantes tartes aux myrtilles en abondance, survolées par des guêpes sous leur vitrine. Ni une, ni deux, nous nous emparâmes de trois de ces gâteaux en plus de nos traditionnelles baguettes de pain. Enfin, nous étions en possession des précieux sésames. C’est alors qu’en sortant de la boulangerie, empressé par la faim, je commençai à déballer ma tarte, qui tomba par terre, laissant les trois quarts de ses fruits au sol. Le coeur serré, je me résolus à attendre de trouver un siège dans un café afin d’en déguster les pauvres restes, sous les quolibets et les rires de mes compagnonnes. Nous passâmes ensuite faire quelques courses dans une épicerie, et le début du franchissement du massif cévenol pu démarrer non sans une petite peine pour ma part.

Vers Pont-de-Montvert (photo: Noé Roland)

L’entrée dans les Cévennes était en fait un petit lacet sinueux grimpant sur une colline surplombant Pont-de-Montvert. La pluie continuait à tomber alors que nous éprouvions la seconde grosse suée de la journée sur cette discrète chicane, qui nous mena sur un sommet large comme un plateau, au commencement du massif du Bougès. Entourés de bruyères, de sapins et de pierres, cernés par la brume, nous marchâmes à travers une étendue paraissant avoir été engendrée par une union contre-nature entre les Higlands écossaises et le pastoralisme méditerranéen. Là s’étendaient les « Cévennes des Cévennes » comme les a surnommées Stevenson, jalousement gardées par les nombreux oiseaux de proie qui en frôlaient les sommets.

« Et baisser les yeux au niveau de ces masses abondantes de feuillages ou voir un clan de ces bouquets d’antiques châtaigniers indomptables, « pareils à des éléphants attroupé » sur l’éperon d’une montagne, c’est s’élever aux plus sublimes méditations sur les puissances cachées de la nature »

Nous traversâmes cette première étendue sans difficulté avant d’emprunter un chemin dévalant vers une vallée sur un dénivelé d’une centaine de mètres. Nous nous trouvions dans le Bougès, un massif dont la géographie est d’une grande beauté et l’histoire richement dotée. Parsemé de lieux de mémoire camisards, celui-ci semble avoir été forgé par le Créateur pour permettre aux hommes de se cacher des regards. Nous longeâmes une petite route de goudron, puis le balisage rouge et blanc nous indiqua que nous étions contraint de nous engager dans une remontée, qui s’avérait être celle de la plus haute montagne du massif. Le chemin boisé nous fit atterrir dans une petite clairière accolée à une grande bâtisse de pierre. Il pleuvait toujours et nos gourdes se vidaient. Nous étions à peu près les seuls à la promenade sous les denses nuages qui couvraient toujours le ciel. C’est alors que nous rencontrâmes un garde-forestier accompagné de sa chienne, un border-colley aussi affectueux qu’agile, pétillant d’intelligence. L’homme semblait heureux de croiser trois pauvres hères trempés jusqu’aux os dans ce coin désolé. Il nous parla d’une source qui faisait couler de l’eau potable à proximité de son poste et nous guida vers elle pour que nous puissions ravitailler nos outres. Heureuse rencontre, car la source perdue ne figurait pas sur les cartes et coulait sous un bosquet assez discrètement pour passer totalement inaperçue depuis le chemin. Nous fûmes à notre tour pris d’une envie de converser et nous restâmes quelques instant en sa compagnie, non sans balancer quelques bâtons à la chienne qui montrait un certain entrain à notre présence.

L’homme commença à nous parler de ses missions, et notamment ce qu’il nommait la DFCI : derrière cet acronyme se cache la noble tâche de la défense de la forêt contre les incendies, qui surviennent très fréquemment durant la saison estivale dans la France méridionale, y compris dans les Cévennes, malgré les fréquents et bien connus épisodes pluvieux dits « cévenols ». Lui avait la charge de plus de 2000 hectares de forêt, dont il connaissait chaque arbre, chaque arpent, chaque animal. La surveillance de la chasse était d’ailleurs sa deuxième mission importante. « Les chasseurs sont autorisés à venir en forêt durant les périodes de chasse, mais pas à faire n’importe quoi. S’ils tuent un animal, ils doivent d’ailleurs le payer. Ils ont ensuite le choix entre le garder ou le vendre à un boucher dans un temps imparti. Mais ce second cas n’est possible que si le gibier n’a pas été blessé auparavant sur certaines de ses parties, pour des raisons sanitaires « . Autant de gardes-fous rassurants, qui sont actuellement en train de sauter un par un sous l’impulsion des lobbies de la chasse et les ordres d’Emmanuel Macron, président plus saint-bernardesque que jupitérien qui a accompli la prouesse de faire passer la CPNT de 0,3 % à 24 % des électeurs. Nul doute que notre aimable interlocuteur, qui était aussi un garde forestier pédagogue et passionné, rêve à son tour la nuit de parties de chasse à l’encravaté.

Après cette pause sympathique, nous nous lançâmes dans l’irrésistible ascension du Bougès, qui s’avéra longue et fastidieuse. La langue de terre que nous empruntâmes dévalait une forêt en colimaçon sur plusieurs kilomètres : pour nous, la pente était douce, mais à l’usure, elle devint un véritable test psychologique pour nos trois personnes. Nous avançâmes d’un pas lourd tout au long de la côte, usés par l’humidité causée par la constance du crachin qui rythmait la journée. Mais peu à peu, alors que nous atteignions le faîte de la montagne, le ciel se découvrit et nous offrit une fin d’ascension étincelante, forgée dans la pierre. Le sommet du Bougès est une sorte de petite clairière circulaire entourée d’arbres, dégagée en direction du mont Aigoual qui s’étend juste en face, tel une péninsule rocheuse parsemée de bruyères en fleurs, facilement atteignable en suivant une mince crête offrant une perspective tout à fait réjouissante sur des dizaines de monts voisins. Nous passâmes sereinement d’une montagne l’autre après avoir bu un coup.

Sur le chemin, un panonceau indiquait l’existence d’un lieu de mémoire camisard : je décidai alors de dévier quelque peu de mon chemin. Pour y accéder, il fallait s’enfoncer un peu dans une touffe forestière qui débouchait sur une minuscule clairière où, dit-on, s’est tenue, au début du XVIII° siècle, une réunion importante des Camisards, qui avaient pris le maquis pour résister à la toute-puissance de la royauté catholique. Des bosquets de mémoire, il y en a à la pelle dans ce coin de France, mais les parcelles d’histoire aussi bucoliques que celle-ci sont plus ardues à débusquer. Je partis arpenter ensuite les hauteurs fleuries et méridionales de l’Aigoual, rejoignant Laura et Manon qui déjà en redescendaient, après quelques secondes d’extase à la vue du sud cévenol. Dans la pente, nous vîmes une famille venue faire respirer à ses enfants l’air de la montagne. L’un d’eux, visiblement agacé de ce périple en hauteur, refusait de démarrer toute ascension, prostré contre une lourde pierre et ne retenant plus ses larmes. C’est ainsi que se manifeste la colère de l’adolescent du siècle lorsqu’il est contraint par ses parents à fréquenter sa nature : dans l’esprit d’un enfant né dans l’ère du pragmatisme-roi, de la vitesse-reine et de l’ennui terrassé, toute balade à pied ne peut être vécue que comme un anachronisme.

Sommet du mont Aigoual (photo: Noé Roland)

En les dépassant, nous nous enfonçâmes dans un nouveau bosquet par un sentier qui continuait sur les crêtes de la montagne, se transformant en un chemin ténu et pierreux dévalant sur des kilomètres, typiquement le genre de chicane qui, intervenant après des heures de marche, induit une foulée dont la prudence cède le pas à la témérité et où l’extase du randonneur n’a d’égal que sa fatigue – c’est d’ailleurs les raisons pour lesquelles ces chemins peuvent s’avérer dangereux. Il était dix-sept heures lorsqu’au bout d’un kilomètre et demi, alors que Florac était encore bien loin, nous décidâmes de nous arrêter. La veille, les deux randonneurs avec qui nous avions partagé la table nous avaient confié l’existence d’un refuge sur cette partie de la montagne. Aidés de nos cartes, nous entreprîmes de repérer l’abri, et nous finîmes par l’atteindre au bout de quelques minutes, au niveau du col du Sapet. C’était une cabane en bois fort bien tenue, rénovée de fraîche date. Nous n’avions plus d’eau mais par chance, une petite rivière invisible à l’oeil nu derrière les arbres coulait trois cent mètres en contrebas, comme nous l’avait indiqué le couple.

L’abri était presque vide, à l’exception d’une robuste table et d’un banc en bois massif. Il contenait cependant plusieurs objets et souvenirs qui témoignaient du passage de nombreux randonneurs : nous y trouvâmes par exemple des bâtons de marche dont l’un des embouts était sculpté, des stylos, des ouvrages, des cailloux, des coquillages, mais aussi un petit carnet dans lequel une succession de marcheurs avaient consigné des traces de leur passage. L’opuscule était emplit de petites notes et anecdotes amicales et bucoliques, qui se succédaient comme autant de petites prières et fragments épicuriens.

Nous commencions à installer sur le sol notre literie de fortune – tapis de sol et duvets à même le plancher, un véritable luxe au regard de certaines précédentes nuits – lorsque nous entendîmes une conversation entre deux voix féminines venue du dehors. Deux femmes d’un certain âge arrivèrent sans frapper dans notre précaire lieu de villégiature, apparemment surprises de nous y trouver. Tandis qu’elles lançaient un bonjour évasif ponctuant leur bla-bla, j’eus le temps de constater qu’elles n’étaient absolument pas équipées pour la randonnée. L’une des deux arrêta sa logorrhée pour nous expliquer la raison de leur venue. « On s’est garées sur le parking en bas pour venir ici, il paraît qu’il y a un petit carnet de notes qui traîne, où est-il ?« . Étonnés par cette recherche urgente, nous montrâmes l’opuscule posé sur la table, et les deux se mirent à en fouiller les pages de manière compulsive. « On nous a dit que Raymond Depardon avait fait le chemin de Stevenson il y a quelques semaines : vous le connaissez, non ? On l’adore. Qu’est-ce qu’il écrit bien, Raymond Depardon ! Des bruits ont couru jusqu’à nos oreilles comme quoi il aurait laissé quelques notes dans le carnet de ce gîte, c’est une amie à nous qui nous les a découvertes, elle s’est arrêtée là lors d’une balade il y a quelques jours !« . Nous laissâmes donc les deux groupies prospecter avec promiscuité, en nous lançant des regards amusés. L’idolâtrie renverse décidément les montagnes, jusqu’à pousser deux bourgeoises à faire quatre-cent mètres de dénivelé positif pour recueillir les écrits de leur saint-patron moderne. Malheureusement, l’entreprise ne trouva aucun succès, et nos colocatrices d’un quart d’heure repartirent déçues, mais sans taire un réel enthousiasme à la discussion.

Ayant fait des provisions à Pont-de-Montvert, nous nous livrâmes ensuite à un petit festin à base de pâté Henaff, de fromage de chèvre lozérien et de tomates-cerises. Avant de nous coucher, nous ressortîmes une dernière fois de la guérite pour contempler le coucher du soleil – car oui, le soleil attendu désespérément s’était tardivement invité dans les Cévennes ce soir-là. Vers vingt et une heure, nous dépliâmes nos duvets et nous couchâmes pour lire un peu. J’étais en train de terminer Un héros de notre temps de Lermontov à la lampe frontale, dans l’espoir de pouvoir embrayer dans la soirée sur Élisée Reclus, lorsque des cris semblant provenir d’une armée de collégiens en colonie de vacance retentirent de l’extérieur. Peu à peu, le calme revint, et nous entendîmes une voix d’adulte. La porte de l’abri s’ouvrit, dévoilant une huitaine de gosses, uniquement des garçons, qui paraissaient tous appartenir à la même famille, accompagnés de deux hommes. L’un d’entre eux, qui devait être le père d’au moins trois mômes, demanda le silence à ses ouailles lorsqu’il nous aperçut. « Voilà le lieu où vous allez séjourner durant une nuit« , dit-il, sans préciser quand. Nous commençâmes à tressaillir à l’idée d’une telle garderie, mais nous comprîmes vite que la cohorte n’était venue qu’en mission d’exploration pour s’emparer de la cabane une semaine plus tard. Calmement, les deux adultes montrèrent aux enfants, qui semblaient être de jeunes adeptes du scoutisme, les diverses possibilité d’hiberner sur les abords de la cabane le temps d’une nuitée. Ils insistèrent sur le bénéfice que cette nuit allait être en terme d’expérience, comme s’ils souhaitaient permettre à leur cohorte de passer une nouvelle étape vers l’âge adulte. Du bruit et des discussions parvinrent encore à nos oreilles durant un bon quart d’heure avant que la troupe ne se décide à lever le camp. Cette fois, nous étions bel et bien seuls dans le silence montagnard, protégés par des murs de bois pas si épais que cela. Tôt rattrapé par la fatigue, je n’eus pas le temps de finir mon livre, et je sombrai dans un sommeil qui, plusieurs fois s’avéra lâche dans cette obscurité aussi protectrice qu’inquiétante.

Jour 9 – Du col du Sapet à Cassagnas

Au petit matin, nous rassemblâmes nos forces pour nous lever sur les coups de sept heures, le corps et l’esprit affaiblis par huit jours de marche. Après avoir griffonné à notre tour quelques mots dans le carnet de souvenirs, nous sortîmes de la cabane et nous constatâmes qu’un pentacle avait été dessiné dans la terre sableuse juste devant l’entrée. Un coup bien peu chrétien des louveteaux de la veille, sans aucun doute. Ils auront attendu le départ précipité de leurs accompagnateurs pour nous jouer un vilain tour, pour nous forcer à faire fonctionner notre imaginaire grâce à quelques lignes tracées avec le pied. Sans doute, mais qui sait ? Après tout, peut-être qu’une force maléfique s’était discrètement manifestée durant la nuit. Un pentacle, cela valait sans doute mieux qu’une croix gammée. Nous n’en sûmes pas plus sur les auteurs du dessin.

Cabane du Sapet (photo: Laura Portais)

Partant d’un bon pied dans une matinée ensoleillée mais brumeuse à cause des pluies de la veille, nous dévalâmes pendant un certain temps la fin de la longue pente qui nous séparait du Tarnon. Sa fin, ou devrais-je dire plus justement sa suite, car culminant à des hauteurs raisonnables durant notre nuit, nous n’en n’avions accompli qu’un petit début. Et cette route étroite fut une nouvelle fois interminable, et non moins belle, mais sa beauté céda le pas au bout d’un temps à une certaine lassitude. Lorsque nous la quittâmes enfin, nous nous retrouvâmes cernés par les ronces sur les deux côtés, dans un chemin forestier en colimaçon qui dévalait l’autre versant du massif que nous avions grimpé la veille. Une nouvelle fois, ce fut long, d’autant que notre regard ne partait plus très loin. Notre arrivée auprès de la rivière en contrebas fut comme un ravissement. Le Tarnon déroulait ses eaux vives et bleues à travers ses gorges serrées et calcaires. Nous allions être conduits à suivre ce nouvel ami pour quelques kilomètres ensuite.

Bédouès fut le premier village que nous traversâmes de la journée : cette petite bourgade qui ne pourrait pas faire figure de banlieue à Florac respire une atmosphère agréable et paisible. Peuplée d’à peine 300 âmes, elle comporte trop de foyers pour ses habitants. Son église et son château ont gardé leur splendeur d’antan. Ils paraissent être des habits trop grands pour une si petite population. Après nous être arrêtés dans le charmant bourg pour recharger nos gourdes, nous continuâmes notre chemin en sous-bois, puis sur le bord d’une nationale.

Arrivés aux abords de Florac, nous tournâmes un certain temps pour en trouver le coeur où nous devions nous rendre pour casser la croûte. Depuis notre départ, je fondais de grands espoirs sur cette ville dont on m’avait dit le plus grand bien, mais après huit jours de marche, elle m’apparut comme une désagréable rupture. Ce n’est pas que Florac n’était pas belle, mais la ville était cette fois trop grande, la première aussi grande que nous rencontrions depuis Langogne. Elle était aussi traversée par un fourmillement continu de voitures dont la cacophonie, bien trop connue de nos services, nous fit horreur. Tout cela ne fut que trop le synonyme d’un retour à la réalité, une réalité que nous étions parvenus à fuir en tissant un cocon pérégrin depuis plusieurs jours, et Florac ne se transforma pas en un souvenir impérissable malgré la beauté de sa situation géographique, en bordure de l’immense causse Méjean crénelé de ses orgues.

Nous quittâmes la ville trop importante pour nous au bout d’une heure et nous nous dirigeâmes vers la vallée de la Mimente par une petite route départementale qui se prolongeait par un chemin montant. Béton et grand soleil : la première suée de la journée arrivait en même temps que la première côte. Nous finîmes par arriver sur une chicane en sous-bois qui nous offrit davantage d’ombre. Ce passage de la randonnée, aussi infime fut-il, m’est resté en mémoire à cause d’une grosse pierre posée sur le côté gauche du chemin, une pierre surmontée d’une chaussure. Une chaussure de marche de grande taille, ayant sans doute appartenu à un homme. Usée, elle avait été remplie de terre et transformée en pot de fleur, et sur sa partie droite, quelqu’un avait inscrit les mots cortège de tête 2016. Je fus profondément ému par cette stèle impromptue qui avait quelque chose des bornes antiques ou du mémorial de guerre.

Il faut ici dire quelques mots sur le contexte politique de 2016 afin de rappeler au lecteur que nous vivons bel et bien dans un monde où toutes les choses sont liées, émotions y compris. Quelques mois avant notre randonnée, le printemps avait été rythmé par des manifestations monstrueuses dans toute la France. En cause, le projet de réforme du code du Travail dit « loi El Khomri » porté par le gouvernement de Manuel Valls et la président François Hollande, qui donnaient alors le dernier coup de pelle à leur socialisme fictif. Le mouvement social, qui avait couru sur plus de trois mois, avait vu éclore les Nuits Debout, des assemblées populaires sur les places des grands centres urbains mais aussi un authentique black bloc – c’est à dire une somme de personnes venues de tous horizons (de l’anarchiste au social-démocrate en colère) qui se rencontrent, le temps d’une marche politique, pour l’animer, y ajouter une dose d’épices – comme il en existait déjà en Allemagne ou ailleurs. Le cortège de tête fait référence à ces black bloc qui, pour l’une des premières fois en France, étaient alors devenus massifs et visibles, prenant même la tête des manifestations devant les syndicats. Le 14 juin 2016 avait d’ailleurs été l’occasion de voir défiler à Paris une tête de cortège de plus de 12000 personnes non-syndiquées, non-encartées et très remontées, ce qui avait occasionné une série d’incidents suivis de saillies verbales outrancières de la part du Parti de l’ordre ainsi qu’une série de raccourcis de la part des hommes politiques comme de la plupart des grands médias. Il est vrai que quand des manifestants commencent à lâcher les drapeaux, les cortèges officiels et les mots d’ordre imposés tout en choisissant de se cagouler et de courir au lieu de marcher, les politiques comme les journalistes n’y comprennent plus grand-chose, et ils ne contrôlent plus grand-chose non plus. Arrivé à Paris de fraîche date et ayant participé à ces manifestations qui furent savamment écrasées par le gouvernement et le coup d’envoi de l’Euro de football, la vision inattendue de cette chaussure dans la forêt me ramena subitement à tous ces récents souvenirs engloutis par l’effort. Ainsi, notre lutte méritait déjà sa tombe, alors même que le quinquennat finissant voyait renaître l’extrême-gauche de ses cendres : à quand la prochaine ? Mais je ne m’étendrai pas plus avant ici sur les événements politiques et spectaculaires qui ont donné la Macronie et toutes les horreurs idéologiques du temps présent, car nous perdrions, lecteurs et lectrices, notre temps en commun, ce qui serait particulièrement regrettable pour vous comme pour moi.

En continuant à avancer sur notre chemin, j’éprouvai pour la première fois en neuf jours mes premières sensations de lassitude. Nous approchions du but, puisqu’il nous restait à tout casser trois jours avant d’atteindre Alès. Non seulement j’étais fatigué, mais j’étais aussi inquiet : je ne cessais de penser à l’état de santé de mes proches qui n’étaient pas si loin mais me paraissaient à l’autre bout de la terre, dans une direction qui n’était pas la nôtre. En réalité, le chemin était joli, et ma famille n’était qu’à l’autre bout du Massif central, mais ces soucis d’ordre personnel ne souhaitaient pas quitter mon esprit.

Photo: Noé Roland

Traversant la vallée, nous marchions en direction du village de Cassagnas. Aux abords de Saint-Julien-d’Arpaon, nous fîmes une pause : nous avions l’impression d’avancer depuis une éternité, sans réellement progresser. L’étape de la veille avait été si magnifique qu’elle avait rendu celle-ci fadasse. À notre grand dam, nous ne prenions pas de plaisir à marcher ce jour-là. Pour couronner le tout, je reçus un appel de ma sœur qui me dit que ma mère n’était pas bien. Elle souffrait de maux de tête très violents et s’était mise dans un état de grande fatigue en prenant sur elle les jours précédents, dans une ambiance tout à fait morose. Accablé, j’essayai plusieurs fois de joindre ma mère pour m’enquérir directement de son état, mais les endroits que nous traversâmes n’offraient pas une couverture réseau suffisante. J’eus un mauvais pressentiment et j’en fis part à mes compagnonnes : la dernière fois que ma mère avait connu un gros choc émotionnel, c’était quelques temps après le divorce de mes parents. Elle était alors tombée malade et avait ensuite enchaîné des problèmes de santé dont elle ne s’était jamais tout à fait remise. Les circonstances n’étaient, cette fois, pas plus réjouissantes pour elle : deux membres de sa famille proche étaient malades, et elle avait choisi de contenir sa tristesse.

Nous arrivâmes au bout d’un moment sur une longue voie ferrée désaffectée longeant la Mimante. Le cadre du chemin nous amusa tout d’abord, d’autant qu’il était jalonné de tunnels qui étaient devenus avec le temps autant d’abris pour les chauves-souris du coin. Mais au bout d’un kilomètre, nous nous sentîmes plongés dans un ennui mortel : aucun dénivelé, une route monotone à flanc de falaise et aucune échappatoire. Nous marchâmes encore trois kilomètres supplémentaires qui nous conduisirent aux abords de Cassagnas. En contrebas du village, nous réussîmes à trouver un camping. Là, j’essayai à nouveau de téléphoner à ma mère : toujours aucun réseau. Je fis part aux filles de mon agacement et de ma lassitude, liés à mon inquiétude, et je me rendis compte que mes camarades, elles aussi, étaient lassées. Le camping n’était pas à notre goût, trop cher, construit sur un terrain irrégulier et tenu par de tristes sires. Pour toutes ces raisons, nous n’eûmes pas envie de rester plus longtemps. Cependant, il nous était impossible de marcher encore longtemps : nous avions déjà franchi trente-deux kilomètres et nous nous voyions mal aller plus loin à pied pour la journée. C’est alors que nous prîmes ensemble la décision de nous débrouiller pour sauter une étape pour avancer d’un jour notre arrivée à Alès. Pour cela, il nous fallait faire du stop afin de rejoindre un autre village plus avancé, au plus tard à vingt heures.

L’escapade – De Cassagnas à Saint-Germain-de-Calberte

Après un coup d’oeil sur notre carte IGN, nous convînmes de rejoindre Saint-Germain-de-Calberte avant la nuit. Il était malaisé d’atteindre ce village en dehors de tous les grands itinéraires de là où nous étions. Sur le bord d’une route nationale à dix-huit heures trente, nous n’avions franchement pas choisi le meilleur spot possible : il s’était imposé à nous, dans un sale virage, à l’entrée d’une route secondaire bifurquant vers la forêt.

Mont Aigoual (photo: Noé Roland)

En trois quart d’heure, trois personnes s’étaient arrêtées, et aucune ne poursuivait notre itinéraire. À l’issue de la première heure, un professionnel des travaux routiers vint nous voir. Il nous avait observé du coin de l’oeil durant l’exercice de ses missions depuis son camion garé de l’autre côté de la rive routière, et il nous proposa de nous monter au col de Jalcrestre situé à quelques kilomètres. Cet embranchement avait un réel intérêt pour nous puisqu’une route, secondaire certes, y prenait source en direction de Saint-Germain. Problème : le bon Samaritain ne disposait que de deux places dans son camion. Je proposai alors aux filles de monter avec lui et j’attendis quelques minutes qu’un autre automobiliste accepte de s’arrêter. Par chance, cinq minutes après le départ de Laura et Manon, un couple s’arrêta et me monta au col.

Arrivé sur place, je rejoignis les filles dans un petit snack sympathique dans lequel je pus déguster une bonne limonade. Le patron, aimable et blagueur, nous choya comme de petits êtres égarés qu’il fallait protéger d’eux-mêmes. Avec lui, nous commentâmes l’actualité en regardant BFM TV d’un air hagard : la grande affaire qui défrayait la chronique était ce jour-là celle des burkinis. On ne sous-estime que trop l’importance de ces inconfortables maillots de bain en plein coeur du mois d’août : assurément, les burkinis méritaient de faire les gros titres, tout comme le second sujet d’information le plus important de l’été, j’ai nommé Pokemon Go. Sur ces considérations moqueuses, le tenancier ajouta : « De toute façon, ils disent bien ce qu’ils veulent et ils grossissent les faits comme ils l’entendent pour en cacher d’autres. Qu’en savons-nous du haut de nos Cévennes ? Et vous, qu’en savez-vous ? Que veulent-ils qu’on sache, en tous les cas?« . Comme un écho au mausolée-chaussure croisé quelques heures avant…

Le monsieur était charmant, mais nous n’avions pas le temps de nous attarder davantage : il fallait parcourir dix-sept kilomètres, et ce n’était pas à pied que nous allions pouvoir le faire. Nous nous postâmes donc à l’entrée de la départementale le pouce en l’air. Cinq minutes passèrent. Une demi-heure. Il commença à pleuvoir. Entre temps, j’avais à nouveau dégainé mon cellulaire et cette fois, je pus parler à ma mère. Je lui fis part de mes inquiétudes en lui demandant si elle souhaitait que j’écourte mon Stevenson et que je revienne. D’une voix douce, assurée et apaisée, elle me répondit : « Mais non, ne t’en fais pas pour moi, ça va, allez au bout de votre chemin« .

Rassuré, je rallumai mon pouce. Les filles n’y croyaient plus. Au bout de vingt minutes, une camionnette arriva dans notre direction. Les yeux implorants, je regardai le conducteur et sa compagne, deux baba-cools comme on sait si bien les faire à la campagne et, miracle, la camionnette s’arrêta. Deux visages souriants se penchèrent sur nous : « Vous allez où, les jeunes ? On rentre d’un week-end dans le Cantal, on va chez des potes plus bas dans la vallée mais on peut vous déposer queq’part. Pas facile de trouver des automobilistes sur cette route, alors on peut vous dépanner!« . Nous leur indiquâmes notre destination. « Saint-Germain ? Ah ouais c’est pas trop notre route mais on peut vous avancer. Montez !« . Et nous nous installâmes à l’arrière de leur beau van orange, tout aménagé à la mode revival des années 70. À l’intérieur du véhicule, une forte odeur de clope nous saisit tout de suite, et les deux tourtereaux nous proposèrent une bière que nous refusâmes poliment. La route étroite à flanc de montagne serpentait comme un lacet défait. Nous en profitâmes pour discuter avec nos hôtes : ces derniers étaient allés escalader le puy Mary, que nous connaissions bien pour l’avoir gravi nous-mêmes quelques années avant. Ils vivaient en Lozère, près de Sainte-Énimie. Passé le premier village, le conducteur nous dit d’un air blasé : « Bon, je pense qu’on va tracer jusqu’à votre destination parce que j’ai franchement pas envie de vous laisser mourir sur cette route sinistre à cette heure-ci« .

Arrivés à bon port dix minutes plus tard, nous lançâmes un chaleureux « Merci les camarades! » à nos deux bienfaiteurs. Ce ne fut qu’après le redémarrage de la carriole que je me rendis compte qu’en guise de paiement involontaire, j’avais oublié notre guide de voyage du chemin de Stevenson dans leur taxi de fortune. Tant pis pour nous, tant mieux pour eux, d’autant que l’évocation de notre périple semblait leur donner l’eau à la bouche.

Nous nous promenâmes d’un pas lourd dans Saint-Germain-de-Calberte, ravissante place forte semblant baigner encore dans son jus médiéval. Ce village demeure aujourd’hui célèbre pour avoir failli devenir une Rome protestante : on y trouve aujourd’hui de nombreux restes de ce passé Camisard, et notamment un grand temple de l’Église réformée juste en face d’un des plus beaux terrains de football de toute la ruralité française. Les bourgs cévenols du sud de la Lozère sont comme des habitats plate-formes, des écrins de vie : ils paraissent minuscules quand on en sort, mais ils sont labyrinthiques lorsque l’on s’y promène, bourrés de petits chemins insoupçonnés, de petites places abritées du regard par de grandes bâtisses agglomérées depuis des siècles. On s’y sent comme le coquillage dans sa carapace.

Coucher du soleil à Saint-Germain-de-Calberte (photo: Laura Portais)

Nous trouvâmes l’épicerie du bourg encore ouverte à notre arrivée. Nous rencontrâmes d’ailleurs dans ses abords une faune particulièrement originale, à commencer par un vieux monsieur faisant les cent pas. Nous demandâmes à l’individu s’il connaissait un lieu dans le village où nous pouvions nous restaurer. Celui-ci braqua vers nous un regard de demi-dément en criant : « Manger !? Vous cherchez à manger ici ? Mais vous êtes complètement malades ? Il n’y a absolument rien pour serestaurer, ici ! ». Agrippé par nos soins, le vieillard ne voulut plus lâcher le crachoir : il partit dans des discussions sans queue ni tête et des sous-entendus à l’adresse de mes compagnonnes d’où se dégageait une ostensible lubricité. J’observai alors à haute voix que sa voiture était immatriculée 971 et me mis à plaisanter avec lui de la distance relativement grande qui existait entre nos contrées lozériennes et l’île de Guadeloupe. Cela ne sembla pas le faire rire, et je finis par abandonner la partie.

Laissant Manon et Laura continuer la discussion seules avec ce monsieur dont l’esprit inquiétant était contrebalancé par la diminution de sa silhouette, j’entrai dans l’épicerie. Là, je me saisis d’un pain, de quelques pommes et d’une bouteille de vin. Au moment du passage à la caisse, je fus témoin d’une discussion pour le moins surréaliste. La tenancière du lieu dialoguait avec sa fille, dont l’âge ne devait pas excéder les neuf ans. Cette dernière lui rapporta que l’après-midi même, elle avait aperçu dans le village deux hommes en train de s’embrasser sur la bouche. D’une voix douce, la mère lui répondit : « Eh bien oui, ça veut dire qu’ils s’aiment, c’est tout à fait normal aujourd’hui et il faut respecter cela« . Le petite surenchérit : « Oui mais en plus, il y en avait un qui était noir et un qui était blanc !« , ce sur quoi la mère ajouta, plus brusquement « Ah bon ?! Ah oui, si en plus c’est entre races différentes, c’est vrai que c’est choquant !« . À l’heure qu’il était, et après la journée que j’avais traversé, je ne parvins même pas à être choqué par cet étourdissant raisonnement : j’étais bien trop heureux d’être arrivé à Saint-Germain-de-Calberte, perché sur les hauteurs d’une vallée de châtaigniers, à l’abri de tous les regards, le regard porté sur les splendeurs naturelles environnantes.

Cette petite enclave dans la forêt n’était d’ailleurs pas dépourvue de vie : la nuit de notre venue, on put y entendre un concert au loin, y manger auprès d’un petit camion-restaurant végétarien dépêché pour les mêmes festivités, y observer une poignée de gamins jouant au football sur le terrain municipal. Je me fis la réflexion que c’était certainement le plus beau village que nous eûmes visité sur notre route.

Pendant un instant, nous envisageâmes de dormir sur le terrain de football, mais les enfants qui y couraient ne souhaitèrent pas le déserter pour nous laisser la place. Nous fûmes contraints de redescendre un peu plus bas sur la route en empruntant une chicane à travers bois, afin de rejoindre le camping municipal. Les gardiens, jeunes et visiblement saouls, nous reçurent désappointés : il n’y avait plus de place. Nous insistâmes auprès d’eux, compte tenu du manque de solutions qui s’offraient à nous. Ils finirent par accepter de nous laisser dormir sur une petite parcelle inconfortable et accidentée, moyennant une petite ristourne. En nous couchant, nous entendions toujours, au loin, le feu de la fête, les basses et les cris qui réverbéraient sur les parois montagneuses. Cette nuit à la belle étoile fut à nouveau courte et rude et, nous ne le savions pas encore à ce moment précis, elle fut aussi notre avant-dernière nuit sur le chemin de Stevenson.

Jour 10 – De Saint-Germain-de-Calberte à Saint-Jean-du-Gard

Saint-Etienne-Vallée-Française

Vers huit heures, nous repartîmes fatigués de Saint-Germain-de-Calberte. Le premier tronçon de ce 11 août fut une succession de majestueux chemins forestiers qui nous firent faire le tour de la vallée par le haut, avant de descendre en direction de la première étape de la journée, au nom claironnant : Saint-Etienne-Vallée-Française, aux portes du Gard. Là, nous traversâmes par un pont une rivière totalement asséchée, approchant des premières lueurs du soleil provençal.

Nous avions franchi environ sept kilomètres et déjà, nos estomacs criaient famine. Nous tombâmes au bon moment sur une épicerie qui vendait des pâtisseries délicieuses et dégoulinantes de miel, avec notamment de superbes palmiers dont la taille dépassait tous les standards connus. Forts de ces trouvailles, nous nous dirigeâmes vers un troquet pour entamer un festin sucré mâtiné de café. Là bas, nous rencontrâmes de nombreux randonneurs et certains visages déjà rencontrés auparavant : Nus et Culottés et Lune de miel étaient attablés dans le même établissement. Nous en profitâmes pour discuter cinq minutes : à l’unisson, ils nous dirent qu’ils allaient arrêter leur marche au soir, lorsqu’ils seraient arrivés à Saint-Jean-du-Gard. À ce moment-là, nous comptions toujours aller jusqu’à Alès, mais ces déclarations commencèrent à ébrécher notre motivation en déclin. Rappelons que la veille, nous avions déjà franchi le Rubicon du stop : notre parcours était déjà déviant, peu orthodoxe depuis lors.

C’est lorsque nous dûmes monter la dernière côte importante de notre chemin que nous prîmes la décision d’arrêter au soir nous aussi. La fatigue, la lassitude, mais aussi l’envie de rentrer voir ma mère furent déterminantes. Pourtant, nous marchâmes ce jour-là avec tout autant de détermination que les jours précédents, et je puis dire aujourd’hui qu’avec la perspective d’un arrêt définitif arrivant, je pris beaucoup de plaisir sur les derniers kilomètres que nous parcourûmes à pied.

Après avoir franchi le col qui s’avérait être le point le plus haut de la journée, il nous fallait redescendre en direction de Saint-Jean par un chemin de pierre rose escarpé et difficile. Manon avait le vertige : lorsqu’elle vit la descente, elle choisit de rester sur la route qui serpentait sur dix kilomètres en direction de la ville. Nous convînmes de nous séparer pour quelques temps en nous donnant rendez-vous dans le bourg quelques heures plus tard, et Laura et moi nous élançâmes sur la piste rude.

Arrivés dans la vallée du Gardon, quelques centaines de mètre en contrebas, nous eûmes tôt fait de constater que nous n’étions plus du tout entouré du même écosystème qu’auparavant. Le climat comme la végétation avait changé, les portes de la Provence n’étaient plus loin, avec leurs odeurs enivrantes de figuiers. Nous cueillîmes d’ailleurs de nombreuses figues et quelques grappes de raisin sauvage en nous promenant doucement dans la ripisylve qui longeait le cours d’eau. Seuls trois kilomètres nous séparaient de Saint-Jean-du-Gard et nous prîmes notre temps afin de savourer ces derniers instants sur ce chemin doucereux et sucré, qui ressemblait à un itinéraire en ligne droite pour le Paradis.

Vers 14 heures, nous retrouvâmes Manon dans un bar du centre-ville de Saint-Jean. Là, nous croisâmes les affables randonneurs de notre parcours pour la dernière fois, et nous bûmes assez de verres pour fêter dignement la fin de notre infime périple de dix jours. Le soir, nous renonçâmes au camping trop éloigné, et nous dormîmes cette fois bel et bien sur un terrain de football. Avant de me coucher, je sortis le caillou que j’avais conservé depuis mon départ, et je le lançai de toutes mes forces dans le Gardon qui coulait non loin de notre bivouac.

Le lendemain matin, nous avons pris un bus pour rejoindre Nîmes. Manon allait y séjourner pendant quelques jours. Après un passage-éclair, Laura et moi, nous repartîmes en direction de Aurillac par la ligne de train touristique cévenole, qui franchit le massif de part en part, remontant la Haute-Loire par les gorges de l’Allier et trouvant son terminus à Clermont-Ferrand. Par la fenêtre, nous contemplâmes une dernière fois les paysage avec nostalgie, comme une succession de diapositives s’effaçant au fur et à mesure de leur projection. Après un changement à Arvant, nous arrivâmes à Aurillac vers 22h30 où nous retrouvâmes ma mère avec qui nous passâmes une courte soirée. J’eus le temps de lui montrer les photographies que nous avions ramené et de lui raconter que ces derniers jours m’avaient fait du bien, que la marche au long court représentait une pulsion de vie formidable qui allait sans nul doute me changer définitivement.

Le lendemain après-midi, ma mère est morte d’un accident cardio-vasculaire. Elle s’est évaporée devant mes yeux, sans que je ne comprenne rien à ce qui se produisait et sans que je ne puisse rien y faire.

Il est peu de dire que dès l’instant où j’ai pris conscience de la disparition définitive de ma mère, sans y être préparé, malgré les nombreuses intuitions qui m’ont poussé à renoncer à rejoindre Alès à pied pour la revoir une dernière fois, le GR 65 s’était comme transformé en un chemin maléfique. Pour autant, les souvenirs rapportés dans ce texte m’ont été salvateurs, ne serait-ce que parce qu’ils ont fait partie des derniers échanges que j’ai eu la chance d’avoir avec elle. Bien sûr, j’en ai perdu instantanément tous les bénéfices physiques et mentaux, mais après plus d’un an, je parviens toujours à m’y replonger avec une émotion et un intérêt profonds, à les séparer strictement de l’horreur absolue de la mort subite et du funeste avortement de ces vacances d’août. Aujourd’hui, le deuil est passé, même s’il ne sera jamais complètement terminé. Les plaies rejaillissent occasionnellement, quand on ne les attend pas. Restent les kilomètres qui défilent dans ma mémoire à travers la campagne, les plaines, les zones humides et les forêts, dans ce Massif central que j’aime toujours de tout mon coeur et qui est désormais l’abri éternel des restes de ma génitrice. J’aurai pu renoncer à la randonnée, j’aurai pu me mortifier de n’avoir pas passé plus de temps avec elle, j’aurai pu me laisser aller au dégoût et au désespoir, mais il était plus sage de garder précieusement les fruits de la mémoire de ce petit segment de vie – cette faille de vie -, qui fut notre dernier partage, et de reprendre la marche plus tard, lorsque cette étape allait être en voie de digestion. C’est chose faite. Ce texte est donc dédié à Agnès qui aurait eu 54 ans le 11 novembre 2018 et qui, fort heureusement, ne l’a pas emporté dans la tombe.

Pour (re)lire le début:

Agnès Meyroux à la gare d’Aurillac (photo: Noé Roland)