Dans la fleur de l’âge, à tout juste 28 ans, Robert Louis Stevenson, auteur anglais et voyageur infatigable, a entrepris de traverser le sud-est du Massif central, région qui reste aujourd’hui l’une des plus sauvages de la France rurale. Il y a quelques temps, je m’étais pris de passion pour le récit de cette randonnée au long court, publié en français sous le nom de Voyage avec un âne dans les Cévennes, ce qui m’a décidé à tenter l’aventure moi-même avec un groupe d’amis durant l’été 2017.

Aujourd’hui, le chemin de Stevenson possède un nom de code – GR 70 – et n’a évidemment plus tout à fait la même saveur que celui que traça, à la fin du XIX°siècle, l’auteur de Docteur Jeckyl et M. Hyde. Que reste-t-il alors de ce sentier légendaire ? Récit de ces dix jours passés en compagnie de la nature et des hommes, des monts du Velay aux portes de la Provence.

Jour 5 – De Luc à La Bastide-Puylaurent

Après une nuit à la belle étoile imprévue, Laura et moi nous réveillâmes vers les neuf heures, alors que nos compagnons étaient déjà sous la douche. La veille, en montant notre tente, nous avions malencontreusement brisé un arceau : il allait falloir désormais nous résoudre à dormir à la fraîche pour le reste du voyage. Tant mieux, tant pis, allez savoir.

Au départ de Luc (photo: Noé Roland)

Le temps de laisser notre linge sécher, notre équipe ressoudée démarra la marche vers dix heures, pour une étape plus courte que la veille, que nous allions néanmoins découvrir plus rude au fil des kilomètres. Les premiers pas se firent sous un soleil brumeux, le long d’une route nationale qui serpentait au bord d’une petite montagne aux flancs abrupts et arides, sur laquelle était inscrit en grosses lettres blanches le slogan lupophobe « Non au loup« . Il faut ici dire quelques mots à propos de la grogne qui concerne la récente réapparition de cette bête qui s’attaque traditionnellement aux moutons parmi d’autres animaux. En Lozère et dans son pourtour cévenol, certains éleveurs organisent régulièrement des manifestations pour demander l’éradication du loup de leurs campagnes, quand ils ne s’adonnent pas directement aux battues illégales. L’animal n’est plus redouté, comme à l’époque moderne, pour ses attaques contre l’homme, mais pour les manques à gagner qu’il occasionne épisodiquement en décimant ou en éparpillant les cheptels. Voici le point de vue local et humain sur la question, à côté duquel il est impossible de passer si l’on se rend quelques jours dans la région. On pourrait cependant lui rétorquer un point de vue qu’on pourrait qualifier de naturel ou d’écologique, selon lequel le loup a toute sa place dans les forêts et les étendues du Gévaudan, région qu’il a toujours arpenté, et que les lunettes de l’économie ne sauraient suffire pour déclarer son éviction programmée. Après tout, l’Homme n’aurait-il pas quelque chose à gagner, dans cette époque rationnellement anxiogène, à se replonger dans un environnement ensauvagé, repeuplé d’autres espèces, un monde qu’il cesserait de vouloir maîtriser totalement ?

Au bord de la route, sur la droite, nous repérâmes une balise nous indiquant un chemin en cuesta. L’ascension à travers bois nous fit le don d’une vue superbe sur le village de Luc et sur l’Allier que nous étions en train de traverser par le haut. Une fois de l’autre coté, nous nous dirigeâmes vers le village de Laveyrune, dans lequel nous escomptions bien trouver un café. Sur cette partie, le chemin était relativement plat et nous permit de nous détendre les muscles. Nous passâmes devant une somptueuse demeure qui nous fit tourner la tête et nous nous arrêtâmes devant un grand bâtiment aux murs jaunes et aux portes closes, qui s’avérait être une ancienne colonie de vacances tombée en désuétude depuis longtemps. Ici, nous croquâmes dans une pomme en discutant des fantômes et hypothèses du souvenir que nous procurait cette bâtisse : quels enfants avaient bien pu fréquenter ce lieu ? Quels étaient les activités proposées par les tenanciers ? Et n’existait-il pas de sombres histoires au sujet de cette ancienne colonie ? Aucune réponse à ces questions ne vint ce jour-là, et nous ne pûmes pas non plus pénétrer dans le lieu maudit, durement scellé depuis des lustres.

À la suite de cet arrêt, nous empruntâmes un sentier difficile car tout en pente raide. Peu à peu, l’environnement se mit à changer. Des bois dorés typiques de ce creux entre Lozère et Ardèche, nous passâmes rapidement à une forêt sombre toute plantée de pins, une forêt comme on peut en voir plus au nord, sur les flancs des hautes vallées auvergnates, signe que nous avions franchi un étage dans la montagne et que nous prenions de l’altitude depuis le matin. Cette côte se terminait par un long chemin pierreux montant sur un sommet criblé de câbles électriques : ce fut alors certainement le passage le plus difficile de la randonnée depuis le début. Maints efforts furent indispensables pour grimper ce chemin instable qui nous hissa à quelques 1400 mètres au-dessus du niveau de la mer, et nous dûmes faire plusieurs arrêts avant d’en venir à bout. Arrivés en haut, nous étions trempés de sueur, et nous contemplâmes le mont Lozère qui, au loin, signait sa massive présence sous de rares nuages. Ici, nous entraperçûmes également les premières rondeurs des Cévennes, monstres de pierre apaisés par l’usure du temps. Véritable régal pour les yeux qui nous fit vite oublier notre peine, ce point fut le plus haut à franchir de la journée. Nous décidâmes de prolonger de quelques minutes ce doux séjour sur le sommet.

Sommet (photo: Noé Roland)

La suite de la journée fut plus douce mais assez pénible parce que le paysage resta le même pendant un long moment : une route en pente faible descendant à travers une forêt noircie de conifères. Deux heures nous séparaient de l’abbaye Notre-Dame-des-Neiges. Pour rendre la marche moins monotone, j’allumai mon baladeur pour écouter un album du groupe de black metal Behemoth, une bande-son idéale pour ce genre d’environnement. L’effet de la musique fut immédiat : il me remit en jambe et bientôt, je m’isolai sur le chemin, devançant mes compagnons de route, afin de trouver un peu de solitude.

Après avoir bien tourné dans les bois, nous arrivâmes en ordre dispersé à la plus haute abbaye de France : Notre-Dame-des-Neiges, perchée à mille mètres d’altitude. Fondée en 1850, elle brûla malencontreusement à la veille de la Première guerre mondiale et fut reconstruite juste après, ce qui fait que nous n’y vîmes pas les bâtiments où Stevenson avait eu le plaisir de séjourner de longues heures. L’écrivain de vingt-huit ans était resté plusieurs jours dans ce pays froid où tombe la neige pendant cinq mois de l’année, prenant le temps de discuter longuement avec ses hôtes, ce qui donna à son Voyage avec un âne dans les Cévennes quelques pages très savoureuses dans lesquelles il esquissa une critique irrévérencieuse de la religion, confiant au lecteur, en bon esprit voyageur, avoir tout fait pour refuser la conversion proposée par sa communauté religieuse d’accueil.

De tout ça, nous ne pûmes rien voir, juste imaginer quelle pouvait être la vie des moines du XXIème siècle : était-elle si différente des trappistes du XIXème ? Il aurait fallu que nous eussions fait la même expérience que Robert Louis Stevenson pour le savoir, et nous n’en avions malheureusement pas le temps. Nous ne pûmes qu’imaginer les anciens locaux de Notre-Dame-des-Neiges en pleurant leur perte, car ils ne pouvaient qu’être plus majestueux que les sobres et fades constructions qui se présentaient ce jour devant nos yeux. Nous laissâmes derrière nous le temple perdu, avec quelques regards émus, en passant, sur les champs cultivés et jalousement gardés par les saint hommes qui y vivaient toujours. Non loin de là, dans le village thermal de Saint-Laurent-Les-Bains, l’activité touristique devait battre son plein.

À nouveau, je partis devant en solitaire pour la fin de notre marche quotidienne : il s’agissait alors de rejoindre le village de la Bastide-Puylaurent, qui figure à la limite entre l’Ardèche et la Lozère sur les cartes de géographie. Une heure de marche entre route goudronnée et petits chemins forestiers nous suffirent pour l’atteindre. Là-bas, nous allions non seulement établir une longue pause dans notre marche, mais aussi retrouver notre amie Marion, qui comptait se joindre à nous pour les derniers jours du Stevenson.

J’arrivai avant mes compagnon à l’entrée du charmant bourg de la Bastide-Puylaurent, et pour prendre mon mal en patience, je m’installai à la terrasse d’un café pour siroter un demi. Vingt minutes plus tard, alors que mon verre était vide, Laura, Manon, Iris et Martin arrivèrent et s’installèrent auprès de moi pour manger. La fortune fit qu’il était trop tard, malheureusement, pour nous commander un repas dans cet établissement-là, ce qui nous conduisit à effectuer un premier tour complet du village pour nous mettre en quête d’une autre auberge.

Nous ne mîmes que quelques pas à comprendre que comparé à Luc, la Bastide-Puylaurent, c’était Byzance. Nous comptâmes trois restaurants dans le bourg, ainsi qu’une supérette proposant des produits de dépanne : pain, crème de marron, fromage, légumes, bière artisanale et autres victuailles. Laura, Manon et moi nous asseyâmes sur la terrasse d’un restaurant tenu par un homme dédaigneux et malhonnête. En effet, nous voyant installés à trois sur une table de six, celui-ci nous demanda de nous décaler sur une table de quatre, prétextant que toutes les tables plus grandes étaient réservées. Nous lui avions pourtant dit que nous attendions d’autres camarades, mais notre parole apparaissait visiblement comme douteuse à ce commerçant scrupuleux. Iris et Martin, qui étaient partis acheter un journal, nous rejoignirent quelques minutes plus tard, un temps suffisant pour que nous nous rendions compte que les tarifs de la carte étaient fort élevés, voire à la limite du vol légal. Comme par magie, à ce moment-là, une table plus grande se libéra et le gérant de l’établissement nous intima l’ordre de nous y installer. Énervés par les prix, par les mensonges et par le ton chafouin de l’aubergiste, nous prîmes ensemble la décision de payer nos boissons et de nous diriger vers le troisième restaurant, où nous fut réservé un accueil bien plus chaleureux. Ce fut durant notre repas que Marion nous rejoignit, accompagnée en camionnette par son amie Ambra.

Luc au loin (photo: Noé Roland)

Nous profitâmes de l’arrivée de Marion pour passer une douce après-midi dans un parc bordé d’arbres et rempli de jeux pour enfants, où baignait un petit cours d’eau. Nous consumâmes ces heures perdues avec un flegme constant et une grande joie de vivre, mais les kilomètres avaient eu raison de deux d’entre nous : Iris et Martin déclarèrent qu’ils avaient décidé de quitter le chemin, et qu’ils rejoindraient Alès en stop dès le lendemain. Notre petit groupe se fissurait et je ne m’y attendais pas du tout, ce qui conféra encore plus de beauté à cette après-midi de repos éphémère. L’adorable compagnie de Marion fut ainsi interprétée dans mon esprit comme une injection salvatrice de sang neuf pour nous donner la force de continuer notre minuscule aventure.

Nous passâmes aussi un peu de temps à discuter avec le fameux couple Nuit de noce qui arriva à la Bastide-Puylaurent par le parc, quelques heures après nous. L’homme et la femme se rendaient dans un gîte où ils avaient réservé une chambre afin de passer une meilleure soirée que celle de la veille : ils furent étonnés, mais également débordants de bienveillance et d’encouragements quand nous leur confiâmes que nous comptions passer une nouvelle nuit à la belle étoile.

Après un bon repas, quelques verres et maintes et maintes discussions, alors qu’un vent frais venu de la forêt commençait à nous chatouiller, nous décidâmes d’aller nous coucher. Nous utilisâmes l’eau de la rivière pour nos modestes besoins d’hygiène et les jeux pour enfant à disposition comme abris en cas de pluie. Durant cette nuit à la belle étoile, la pluie ne vint pas, mais je connus en revanche un coup dur mémorable. Je pris conscience que le départ de Iris et Martin m’affectait, et que j’avais du mal à me voir continuer sans eux alors que nous étions partis tous ensemble du Puy-en-Velay quelques jours auparavant. C’était, quelque part, la fin d’un esprit de groupe qui avait plutôt bien fonctionné et auquel je m’étais habitué. On ne prend pas la mesure, si l’on ne l’a pas vécu, de la fatigue accumulée sur une marche de plusieurs jours et de son effet amplificateur sur n’importe quelle petite contrariété. Pas de bol, car au cours de la même nuit, je fis d’atroces cauchemars, rythmés par le cri lointain de loups que je m’imaginais venir nous dévorer vivants dans nos sacs de couchage, dans cet espace peu familier, loin de chez nous. Dans ma position vulnérable, éclairé par un clair de lune rougeoyant, je fantasmai aussi sur l’arrivée de malfrats nocturnes qui pouvaient venir nous détrousser ou pire, nous violenter dans le silence et les ténèbres. Les idées noires poussaient dans mon esprit comme des champignons, m’incitant moi aussi à arrêter de marcher, et je ne peux aujourd’hui m’empêcher, rétrospectivement, d’interpréter ces songes comme autant de cruelles prémonitions.

Jour 6 – De La Bastide à Chasseradès

Je m’éveillai cependant indemne le lendemain, et j’appris plus tard que nous avions dormi à proximité d’une réserve de loups : les cris entendus, bien réels, n’étaient décidément pas ceux d’une meute se déversant sur de pauvres marcheurs perdus. Avant de reprendre la route, nous nous rassemblâmes tous ensemble une dernière fois pour un petit déjeuner commun lors duquel nous nous souhaitâmes mutuellement un bon courage et de beaux jours jusqu’à la prochaine rencontre. Nous commençâmes la marche par une montée éreintante qui nous conduisit à un sommet voisin de la Bastide-Puylaurent, qui offrait une belle vue sur le village. S’en suivit une longue descente à travers une forêt dans laquelle je semai à nouveau mes camarades. Seul, fatigué et rendu quelque peu triste par ma nuit agitée, je traversai le bois pour arriver sur une nouvelle hauteur quelque peu aride, un chemin entouré exclusivement de ronces et de fougères. Là, je continuai à marcher jusqu’à apercevoir, sur le coté droit du bord de la route, un monticule blanc qui s’avérait être une tombe. Je m’arrêtai net. Celle-ci était gravée d’inscriptions étranges – peut-être de l’hébreu – qui restèrent impossibles à déchiffrer. Je repris ma course et cette vision fit son effet : je me mis à pleurer à chaudes larmes, un torrent irrépressible qui vint se mêler à ma sueur. J’étais parvenu à me couper de la réalité durant plusieurs jours, et voici qu’elle revenait au grand galop, mélange des symboles qui me venaient à l’esprit après avoir rencontré cette tombe et de l’inquiétude liée à l’état de santé de mon oncle et de mon grand-père. Je ne parvins à m’arrêter qu’au bout de quelques centaines de mètres, saisissant le caillou que j’avais mis dans ma poche au début du voyage et l’utilisant pour essuyer mes larmes. C’est à ce moment là que Manon me rattrapa, et nous pûmes discuter en attendant Marion et Laura qui marchaient quelques mètres derrière nous.

Au sortir de Mirandol (photo: Noé Roland)

À nouveau, l’étape du jour ne fut pas très longue, ou plutôt : nous la réalisâmes plus rapidement, ayant fortifié nos muscles et adapté notre respiration lors des cinq premiers jours, ce qui nous permit un rythme relativement soutenu. Marion, qui ne marchait que depuis quelques heures, eut du mal à nous suivre durant cette journée, c’est pourquoi nous convînmes de ne pas faire trop de bornes pour lui permettre de se reposer. En milieu d’après-midi, nous arrivâmes à Chasseradès, village situé aux portes des Cévennes, entouré d’un écrin de prairies et de champs. Après avoir bu un verre et acheté quelques provisions, nous nous mîmes en quête du camping municipal indiqué dans notre guide, ce qui fut fastidieux. Nous apprîmes plus tard qu’arrivés du mauvais côté du village, nous n’avions pas eu accès aux indications les plus claires, ce qui expliquait nos trois quart d’heure de recherches infructueuses. Heureusement, en franchissant le portail du camping, nous pénétrâmes dans un endroit charmant, couplant emplacements pour les dormeurs et parcelles cultivées. « Un vrai petit paradis« , selon les mots de ses habitants estivaux, dont certains nous confièrent venir depuis plus de vingt ans. Mais on nous confia lors de la même discussion une nouvelle plus sombre : la veille de notre arrivée, un habitué de ce lieu de villégiature avait trouvé la mort par l’infarctus. Connu des campeurs, il fut dignement évoqué, fêté, et pleuré tout au long de la soirée.

À 21h, alors que l’on commençait à installer notre bâche sous un arbre pour installer notre sommeil, nous reçûmes la visite inattendue d’un couple de campeurs qui occupaient avec leurs amis la salle de convivialité, y faisant griller quelque viande et y sirotant quelque vin local. En voyant notre tente inutilisable pour seul abri, et alors que le froid tombait, l’homme et la femme nous pressèrent de venir nous abriter avec eux. Ils nous proposèrent un verre de vin que nous acceptâmes volontiers, et après la fin de leur repas, prirent congé, nous laissant seuls dans l’abri.

Ni une ni deux, nous gonflâmes nos matelas pneumatiques et enfilâmes nos duvets autour de notre corps. Drôle de jeu du sort, notre nuit entamée depuis vingt minutes ne dura pas, car nous entendîmes Marion pousser un cri, qui provoqua une réaction en chaîne : notre amie avait senti passer un petit être vivant non-identifié sous son oreiller. En allumant la lumière et en scrutant le sol, puis les murs, nous nous rendîmes compte que nous partagions chambrée avec une petite gerbille qui, discrète, agile et maligne, se promenait maintenant au-dessus de nos têtes. Après l’avoir observée quelques minutes en riant de notre frayeur injustifiée, nous commençâmes à nous dire que la douce bestiole ne pouvait raisonnablement pas passer la nuit avec nous. Connues pour une voracité comparable à celle des rats, les gerbilles sont maîtresses dans l’art des galeries creusées dans les tissus épais : visiblement affamée, la mignonne risquait de s’en prendre à nos affaires pour parvenir à ses fins. Nous inventâmes donc un stratagème : Marion se saisit d’un petit pot de pâté de campagne que semblait convoiter la gerbille et le plaça dans le couloir des douches communes, collé à notre abri. Nous attendîmes patiemment jusqu’à ce qu’un bruit de verre parvint à nos oreilles, et nous fermâmes la porte. Nous pouvions alors dormir tranquille en attendant de délivrer l’animal pris au piège de sa gourmandise au matin.

L’hôte imprévue (photo: Noé Roland)

Jour 7 – De Chasseradès au mont Lozère

Nous quittâmes Chasseradès aux alentours de sept heures pour affronter l’une des journées les plus ardues de notre périple : en effet, le sommet du mont Lozère, qui culmine à 1700 mètres, était notre prochaine étape, en plus du point culminant de notre parcours. En partant du village, nous nous trouvions à quelques 1150 mètres d’altitude : nous avions à franchir un dénivelé positif de plus de 500 mètres, une vraie barrière montagneuse pour une seule journée de marche.

Nous nous dirigeâmes plein sud et atteignîmes bientôt le ravissant village de Mirandol et son fameux pont ferroviaire en arches. Situé dans un creux contrastant avec la bonne tenue de la vallée que nous gravissions, la bourgade était un point froid, humide, mais aussi l’un des seuls espaces un tant soi peu anthropisés que nous allions croiser avant un certain temps. Au XIX° siècle, Stevenson mentionna l’endroit mais, curieusement, ne sut pas le nommer : « La route continua pendant un moment sur le plateau et descendit ensuite à travers un village abrupt dans la vallée du Chassezac. Son cours glissait parmi de verdoyantes prairies, dérobé au monde par ses berges escarpées. Le genêt était en fleur et, de çà de là, un hameau envoyait au ciel sa fumée« .

Montagne du Goulet (photo: Noé Roland)

En sortant du petit gouffre, nous eûmes droit à la première côte brise-mollets du jour, que nous entreprîmes d’un pas décidé. Marion, qui n’avait entamé la marche que la veille, ressentit la fatigue revenir : elle commença alors à avoir des doutes sur sa motivation à nous suivre jusqu’au bout. Nous nous retrouvâmes sur une route goudronnée en faux-plat sur laquelle nous ne vîmes aucune voiture, seuls dans un désert d’herbes brûlées et de parfums champêtres, excités par la lente fonte au soleil de la rosée du matin. Le coin était magnifique et permettait au regard de plonger très loin. En montant, nos yeux passèrent bientôt au-dessus de la côte boisée visible depuis Chasseradès et nous aperçûmes les colosses du jour : la montagne du Goulet, suivie du mont Lozère.

Bientôt, nous passâmes dans une forêt sombre qui nous fit emprunter un chemin abrupt sur quelques centaines de mètres, que nous montâmes avec peine, en prenant soin d’attendre Marion qui accusait doublement le coup. Radieuse, la montagne du Goulet s’offrait à nous avec quelques réticences. Ses bois mouillés peuplés d’animaux tapis dans la pénombre allaient être un bon entraînement pour l’ascension qui nous attendait quelques kilomètres après. Ils furent la goutte d’eau de trop pour notre camarade, qui décida tout de même de nous accompagner jusqu’au Bleymard pour y retrouver Ambra et partir se reposer. Je ralentis alors mon rythme de marche histoire de passer un peu de temps avec Marion avant qu’elle ne quitte notre savoureux itinéraire.

Après un long moment passé dans cette forêt marécageuse et labyrinthique, nous aperçûmes au loin Le Bleymard, merveilleux village médiéval traditionnel aux rues sinueuses et étroites, marquant la porte d’entrée nord du mont Lozère. Nous commençâmes à gravir ses rues à flanc de montagne avant de trouver un bistrot où un sosie de François Ruffin vint nous porter limonades et cafés sur une terrasse délivrant une vue splendide sur la campagne alentour, terrasse sur laquelle une escadrille de guêpes nous livrèrent d’ailleurs un combat sans merci. Le tronçon commun avec Marion se terminait là, et nous la laissâmes partir faire du stop pour rejoindre Les Vans, en Ardèche, où l’attendait Ambra. Ainsi, Manon, Laura et moi n’étions plus que trois à marcher, après avoir perdu notre sang neuf avant l’accomplissement du gros de la journée. Il nous fallait une carotte pour nous lancer dans l’ascension du mont Lozère : j’acceptai donc de prendre dans mon sac une bouteille d’hypocras pour réchauffer nos coeurs le soir venu.

Vue nord-ouest du mont Lozère (photo: Noé Roland)

C’est dans ces conditions et cet état d’esprit que nous quittâmes Le Bleymard pour nous lancer dans la montée la plus usante du parcours de randonnée. Une nouvelle fois, je me liquéfiai et j’eus besoin de m’arrêter à plusieurs reprises, non seulement pour souffler mais aussi pour contempler les étendues et les rondeurs qui s’étendaient comme une nappe montagneuse sur le pourtour de la masse que nous étions en train d’aborder. Durant l’ascension, je suai toute l’eau de mon corps et la musique fut une aide précieuse pour le maintien d’un pas décidé. La félicité du devoir accompli nous gagna lorsque nous entrevîmes les cimes des derniers arbres qui coiffaient le mont Lozère, dont la première marche était totalement colonisée par une station de ski. Éreintés mais heureux, nous pûmes jouir pendant un long moment en cette fin d’après-midi d’une vue imprenable sur tout le Massif central. J’en profitai pour tenter de repérer les monts du Cantal qui étaient désormais bien loin. Le soleil nous accompagna tout au long de la soirée, mais nous avions entendu lorsque nous étions plus bas que des orages s’annonçaient pour la nuit. Raisonnables, nous préférâmes nous mettre à l’abri, et nous demandâmes une chambre dans l’un des gîtes de la station.

Après une douche régénératrice, j’en profitai pour m’isoler et me dirigeai vers ce qui ressemblait à une maison abandonnée. Là, j’appelai ma mère qui fut heureuse de m’entendre au téléphone pour la première fois depuis mon départ. Elle me dit que Yves et mon oncle étaient très fatigués, mais me parla surtout de l’ambiance morose qui régnait alors dans le Cantal, à cause de l’inquiétude collective sur leur état de santé. Étrangement, je ne sentis pas au son de sa voix que ma mère elle-même semblait être affectée par tout cela : elle semblait prendre sur elle et s’occuper du malheur des autres, non du sien, me parlant d’une voix rassurante. Je regagnai le gîte après l’avoir embrassée.

Avant de partir du Bleymard, nous nous étions dit qu’après toutes ces péripéties, nous avions bien le droit de nous autoriser une soirée un peu plus confortable que les précédentes : dans notre sac, nous n’avions pas seulement embarqué de l’hypocras, mais aussi des pâtes, du fromage et de l’huile d’olive. Nous décidâmes donc de nous faire un petit gueuleton chaud pour rompre nos récentes habitudes.

La fréquentation de la cuisine du gîte nous donna l’occasion de rencontrer un couple de randonneurs et un cycliste parti en individuel. Venus de Grenoble, le couple s’avérait être une paire de baroudeurs comme on n’en fait plus beaucoup : durant leur vie commune, ils paraissaient avoir écumé la totalité des montagnes françaises et de nombreux autres monts extérieurs à nos frontières. C’est bien simple, il suffisait d’évoquer en leur compagnie n’importe quel coin un peu vallonné, ils semblaient le maîtriser de font en comble et ne tarissaient pas d’anecdotes. Ils nous conseillèrent de nous rendre sur la corniche des Cévennes, non loin de Barres, ce qu’à ce jour nous n’avons malheureusement pas encore pu accomplir. Ils papillonnaient dans les environs depuis une quinzaine de jours, connaissaient le chemin de Stevenson mais avaient décidé d’entreprendre des petits périples à la journée. Le cycliste, quant à lui, venait tout droit de l’Ardèche et détenait des mollets impressionnants. Il semblait avoir bien arpenté les environs lui aussi et nous parla, avec une certaine émotion, de Brahic, petit village ardéchois qu’il venait de visiter avant de se rendre sur le mont Lozère. « Cela faisait tellement longtemps qu’on m’avait parlé de cet endroit, je l’ai vu enfin de mes propres yeux« , nous confia-t-il. Nous partageâmes notre hypocras avec tout ce petit monde là, et à la fin du repas, le couple nous proposa une infusion de verveine fraîche, tout droit venue du Velay, que nous acceptâmes avec plaisir. Ce fut la meilleure verveine que je pus boire de toute ma vie.

Il existe entre les amoureux de la nature, chez les cinglés de l’effort, chez les crapahuteurs insatiables et chez les randonneurs éperdus une entente immédiate, une sympathie communicative, un véritable lien de fraternité qui se perçoit dans le fond des yeux. Ce soir-là, nous avons eu beaucoup de plaisir à échanger avec ces trois personnes plus âgées que nous, qui nous regardaient avec une grande tendresse, une grande émotion et un grand respect pour la simple raison que nous avions choisi de passer une partie de nos vacances à crapahuter nous aussi. L’homme et la femme qui formaient le couple quinquagénaire, tout particulièrement, semblaient voir en nos jeunes corps l’ancienne vigueur perdue dont ils avaient pu jouir durant leur propre jeunesse. Cependant, ils ne la regardaient avec aucune envie, aucune frustration: bien au contraire, ils paraissaient heureux pour nous que nos connaissances de la montagne soient encore incomplètes, quasi-vierge au regard de leur propre connaissance : cela voulait dire qu’il nous restait beaucoup à creuser. « Une vie passée à barouder, c’est tentant, mais ça doit terriblement marquer le corps« , souleva Laura avant que nous partions nous coucher. Les deux acquiescèrent, une lueur de nostalgie passant dans leurs pupilles.

La nuit passa vite, et malgré les retrouvailles avec le confort d’un lit, celui-ci ne me permit pas de trouver un sommeil franchement meilleur que celui de la veille, d’autant que l’orage était en train de donner un majestueux concert. Au fond de la couette, j’avais espéré que les nuages et la pluie cesseraient vite : le lendemain matin, nous allions comprendre avec chagrin qu’il n’en était rien. Pour notre huitième jour, et la première fois depuis notre départ, nous partions affronter un ciel noir, une température en-dessous des normes de saison et un air chargé d’humidité.

Pour lire la suite ou (re)lire le début:

Station de ski du mont Lozère (photo: Noé Roland)