L’exode

Quand j’ai quitté Paris

C’était un vendredi

J’ai pris la direction de l’est

Personne ne va jamais à l’est

J’étais à la recherche

D’une femme enivrée

Enivrante vérité

J’ai quitté les faubourgs

Par ennui, par dépit

Partant à la recherche

Des sources de la grâce

Au sources du malheur

Une brusque épidémie

A fossilisé mes désirs, mes envies

Elle a ratiboisé les rues de la capitale

Redonnant les clés de la ville au règne animal

Et peu à peu, j’ai vu les canards, les pigeons

Les mouettes et les ragondins

Les moutons, les chevaux

Les chèvres et les chevreaux

Les chiens et les chats délivrés de leurs maîtres

Les reptiles et les singes

Envahir ma maison

Démonter les palais, les statues, les musées

Coloniser les places, les salles de concert

Prendre leurs aises aux abords des quais

J’en ai tiré une conclusion

Cette ville n’était plus pour moi

Et je rumine, l’esprit vengeur

L’idée de reprendre les bois

Après tout, si les animaux s’invitent chez moi

Pourquoi n’aurais-je pas le droit de m’inviter chez eux

J’ai pris mes jambes et mes bras

Pour aller le leur dire

Et depuis plusieurs jours

Je marche seul dans la campagne

À la recherche d’une compagne

Avec un bâton pour seul ami

Comment est-ce possible

Serais-je le seul à avoir eu l’idée

Avant-gardiste

Ni héros ni police

Il n’y a plus de sauveur dans cette humanité

J’ai traversé la Champagne

À présent je dois être

Sur le plateau de Langres

Des lumières brillent dans la nuit noire

Une cité clignotante

Perdue au milieu du désert

Pervertie par le règne animal

Sous les moqueries des mouettes égarées

Sous l’oeil impréparé de nos autorités

Les zoos ont débordé

Les bêtes ont repris leur liberté

Elles ont rouvert les bars et les restaurants

Elles cuisinent du gigot et des lèvres de clients

Elles fabriquent des cocktails et font des réceptions

Dont nous sommes exclus

Bien entendu

Un pas de plus dans l’obscurité

Et je percute une pierre qui geint

Dans la surprise, je sursaute

Je tombe à terre et la pierre

Se transforme en femme

Elle a trop bu, elle a trop froid

Elle aussi fuyait le virus

Elle a quitté Strasbourg voilà dix-douze jours

Peut-être un petit peu plus

Elle est belle même dans le noir

Et j’interromps ma course

On s’allonge dans l’herbe

Au-dessus, la Grande Ourse

Semble nous demander de nous tenir au chaud

Nos quatre yeux crevés par le noir de la nuit

Semblent se regarder, semblent se retrouver

Semblent dire « je t’ai cherché et tu es là »

D’un commun accord, sans un mot

Nous décidons de nous arrêter

Nous décidons de vivre ici

À la lisière d’une forêt

Nous construirons notre amitié

Loin des zoos urbains

À l’abri des persiennes aux yeux de crocodiles

Nous ferons du plateau de Langres

Notre Atlantide, notre île.

2020-05-02T16:05:06+02:00

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