La montagne a cela de séduisant qu’elle offre comme cadeau une infinité de points de vue à chaque fois inédits : on n’a jamais totalement terminé de la parcourir, et les milliers de photographies mentales qu’elle fait couler en cascade peuplent à jamais mon imaginaire.

Lorsqu’il pense au bonheur, un homme ne peut penser qu’à la montagne, cet être naturel et irrégulier, imparfait comme l’espère humaine, magnifique comme les récits de légende qu’on lui contait dans sa prime jeunesse.

Assurément, ceux qui n’aiment pas marcher ou qui avouent en rougissant ne jamais avoir entreprit une randonnée de leur propre chef n’ont jamais pu connaître la félicité extrême du marcheur seul en milieu semi-hostile. Il faut prendre la première chicane venue, parcourir des distances plus ou moins longues, et surtout prendre grand soin de rester attentifs au rares balisages lorsque ceux-ci existent. En respectant ces quelques principes, on parvient rapidement à se faire une bonne idée du bonheur.

L’important n’est jamais dans le but à atteindre en soi : on essayera toujours de vous le faire croire, mais il n’y a rien de plus faux. Certes, la vision de telle cascade devant vos yeux, l’arrivée en haut de telle proéminence terrestre et la contemplation de tel paysage de fin de parcours vous procurera une sensation complète, mais ces éléments de détail sont toujours rattachés au fait que vous les avez mérité, que vous avez fourni un effort préalable avant d’y goûter. La pérégrination est primordiale : vous peinerez, parfois, mais vous découvrirez une faune et une flore insoupçonnées, de voluptueuses odeurs et un sens à votre vie.

Rien de tel qu’une bonne marche pour décoincer une réflexion : car durant l’effort, on cogite sans s’en rendre compte, et ce mouvement agréable du cervelet vous rend une infinité de services. La randonnée est sœur aînée de la littérature : elle peuple votre esprit et l’habite à jamais. A vous de voir si vous décidez tôt ou tard de coucher cet esprit sur papier. Pas facile de coucher le mouvement des arbres qui poussent, les ronces éternelles et l’esprit des oiseaux, pas vrai ?

Un jour, alors que je marchais, je me suis rendu compte que je m’étais perdu. Je ne voyais plus aucune balise, je divaguais dans une forêt aux chemins quasi-sauvages, et je commençais à manquer d’eau. Ce fut le plus beau jour de ma vie. Je réussis malgré tout à m’en sortir sous un soleil de plomb, qui contribuait à augmenter ma sensation de laisser-vivre. Durant une heure ou deux, pas plus, j’ai quitté la quiétude, et cela avait un goût de reviens-y.