Méandres

2030. Après le désastreux quinquennat Macron, la France a changé de visage. Elle a aussi changé de république. Il faut dire que la Cinquième avait fini par dégoûter tout le monde. Seuls quelques jacobins et une poignée de nostalgiques du gaullisme s’étaient battus pour son maintien, sans aucun succès. La Sixième République était devenue une nécessité. Pour beaucoup, elle représentait un espoir. Pour tous, elle fut vécue comme une grande désillusion.

Dans l’imaginaire populaire, la Sixième devait forcément être plus démocratique, plus écologique, plus sociale. Les Français ont confondu un numéro avec une promesse. La nouvelle république fut bel et bien installée mais on lui donna les yeux d’un charmeur de serpents et le sourire d’une ogresse.

À tous les égards, le nouveau régime parvint à faire pire que l’ancien.

En 2022, Philippe Douste-Blazy fut élu président de la République à la tête d’une coalition de souverainistes de droite et de gauche, profitant du chaos et de la défiance créés par la parenthèse macroniste. Après cinq ans la tête sous l’eau, l’arrivée de la nouvelle majorité fut vécue comme une libération nationale. On chanta à tue-tête dans les rues pour célébrer le départ de l’usurpateur comme l’agneau se réjouit de ne plus entrapercevoir le loup caché derrière son arbre. Durant ces jours de liesses, les Français semblaient réclamer pour tout programme politique la tête d’Emmanuel Macron et de sa femme Brigitte. Ils ne les obtinrent même pas.

Après des législatives victorieuses, le gouvernement se mit au travail pour réaliser la promesse la plus importante de son programme : une nouvelle constitution. Pour cela, des états généraux furent convoqués partout en France, mais quand les premiers articles juridiques fleurirent à l’automne 2022, les esprits les plus alertes ne tardèrent pas à y voir une odieuse arnaque. En effet, loin de rompre avec la tradition monarchique du régime précédent, le projet constitutionnel renforçait les pouvoirs du chef de l’État. Pire : il entérina la suppression du Sénat et de nombreux autres contre-pouvoirs comme le Conseil d’État. D’une manière tout à fait cocasse, ces suppressions furent supportées par une partie de la population, et notamment par la gauche et les progressistes qui voyaient ces institutions comme autant d’archaïsmes inutiles.

La nouvelle constitution décida également de la création d’une assemblée populaire, vieux désir des démocrates de tous bords. Après les ravages du macronisme, le mot “expert” était devenu honni de tous, c’est ainsi que cette assemblée n’accueille aujourd’hui que des novices, incapables de prendre des décisions autonomes. De ce fait, elle est largement contrôlée par le nouveau pouvoir.

Voici pour les réformes institutionnelles.

Du côté de l’idéologie, la continuité avec les politiques en cours depuis longtemps a été assurée, mais elle a été savamment maquillée pour éviter de nouvelles éruptions du volcan populaire. Avant la crise du Covid 19, le précédent quinquennat avait été marqué par des mouvements sociaux continus. Ils avaient été tenus en échec, mais ils étaient très déstabilisants et désagréables, c’est la raison pour laquelle la nouvelle coalition appliqua dès son arrivée la logique bien connue du diviser pour mieux régner. Les failles coupant la société étaient si nombreuses que l’opération ressembla à un jeu.

Dans un premier temps, le gouvernement décida d’augmenter le salaire minimum de 200 euros, ce qui fit hurler la droite et fit maugréer la gauche qui dénonça une politique de la poudre aux yeux. Cette mesure eut principalement pour effet de calmer une partie des prolétaires du pays qui s’étaient bien ébouillantés entre 2017 et 2022. Elle permit aussi à Douste-Blazy de s’acheter une image de gaulliste social à peu de frais, d’autant que l’inflation continuait à grimper.

Puis arrivèrent rapidement les premières réformes libérales, assénées unes à unes comme des coups de canon. L’Éducation nationale, quasi-détruite par le ministre Jean-Michel Blanquer lors du précédent quinquennat, fut soumise à un chantier de nouvelles privatisations. Les concours furent supprimés pour tous les personnels des établissements. Seuls les concours de haute administration furent sauvegardés après une fronde inédite des rectorats.

En 2025, le ministre de l’Écologie, Antoine Petitpas, annonça une nouvelle mesure-phare du projet gouvernemental : la privatisation de tous les parcs nationaux. Les éléments de langage du ministre furent soignés aux petits oignons : l’écologie était une problématique globale qui regardait tout le monde. Les finances désastreuses de l’État français le poussaient à abandonner une partie de ses attributions et à opérer un repli stratégique. La gestion des parcs serait désormais l’apanage des entreprises. Par contre, l’État demeurerait en charge de la sécurité et de la maintenance, et distribuerait les amendes.

Dans cette même logique, les arguments les plus fallacieux furent employés : les citoyens furent montrés du doigt, jugés irrespectueux de l’environnement. On parla d’opération de responsabilisation, on accusa les promeneurs d’être à la source des dégâts de la faune et de la flore. On fabriqua l’image d’une nature immaculée, au sein de laquelle on ne pouvait laisser pénétrer n’importe qui, et l’on se servit de cette même image pour équiper les parcs d’installations bien peu naturelles. Face à des masses urbaines acritique, cela fonctionna comme sur des roulettes.

Longtemps, le mouvement écologiste a cru qu’il était naturellement de gauche ; il ne s’est pas vu évoluer sous les coups de marteau des idéologues. Le jeu politique aidant, 2022 accoucha donc d’une authentique forme écologique libérale-conservatrice, davantage tournée vers l’économie que vers le respect du monde vivant. Ces écolos-là étaient davantage des paysagistes, mais peu y virent clair à l’époque. Vidée de sa substance et transformée en argument électoral, l’écologie politique abandonna les rives rouges et noires pour aller verdir le bleu du capitalisme national, dans une perspective avant tout morale.

La morale, voilà d’ailleurs un sujet qui occupait la coalition au pouvoir : après le confinement, les publications liées à la collapsologie et à la décroissance avaient explosé, entraînant une colère toujours plus franche au sein de la population. Tous ces livres mentionnaient la nécessité, pour désintoxiquer le monde du capitalisme et de la société de consommation, de transformer au préalable les imaginaires. Le conseil fut écouté par les politiciens de l’époque qui, aidés des industriels, s’empressèrent de construire un nouveau discours sur le monde à l’apparence désirable, en prenant soin de ne pas remettre en question les affaires en cours.

Pour les besoins de la cause, on exhuma une vieille citation de André Malraux, génie français : “Le XXI° siècle sera spirituel ou ne sera pas” devint vite le credo du nouveau régime. La formule avait pour avantage d’entrer en écho avec les aspiration d’une large majorité de la population, pour des raisons toutefois très diverses. Elle plut évidemment aux croyants des trois religions monothéistes, mais aussi aux bouddhistes, aux néo-païens, aux écologistes de droite comme de gauche, aux gaullistes et aux anarcho-mystiques.

À ce bloc électoral conséquent vinrent s’adjoindre très vite les nationalistes, les perdants de la mondialisation et les confusionnistes de tous les bords, échaudés par les théories du complot fabriquées par les experts en propagande des réseaux sociaux. La majorité électorale de Douste-Blazy s’obtint sur un malentendu général. Grâce à une citation toute simple, le Président était parvenu à parler à toutes ces sensibilités comme on charme un serpent.

Ce coup de poker gagnant ne fut pas la seule rupture avec le précédent quinquennat : Macron et la technocratie étaient si honnis qu’il fallut donner des gages. C’est ainsi que Didier Raoult fut nommé à la tête de la Santé pour mener une politique de rupture à l’égard de la médecine traditionnelle. Le ministère fut d’ailleurs déplacé à Marseille. Il fut chargé de libéraliser la médecine en lui donnant des airs antisystème. De nouveaux marchés très juteux se développèrent, et une médecine à deux vitesses vit rapidement le jour en France, comme c’était déjà le cas depuis longtemps en Amérique du Nord.

Les pouvoirs de toutes les villes de province furent renforcés grâce à quelques libertés accordées par la Constitution, mais surtout grâce aux nouvelles technologies. Dans cet élan faussement décentralisateur, les grandes agglomérations devinrent des lieux de vie de plus en plus désagréables et oppressifs. Les flics, toujours plus nombreux, continuaient à taper et à s’autonomiser. Un système de notation basé sur l’acte répressif devint la norme pour les commissariats. Les campagnes, elles, demeurèrent des zones relativement libres, excepté dans le périmètre des parcs nationaux.

La majorité de 2022 avait été élue sur l’idée d’un “juste milieu”, un programme attrape-tout empli de promesses démocratiques et sociales. Personne, hormis quelques marxistes peu écoutés, n’avait compris qu’il s’agissait là d’une lutte entre deux versions du capitalisme. Dans l’apathie générale, elle paracheva sous un autre nom l’avancée du rouleau-compresseur macronien.

Nadia

Je dois être une des dernières de ma promo de l’époque à continuer à exercer le métier d’enseignante. Si l’on peut continuer à l’appeler comme cela… Depuis quelques années, chaque matin est une épreuve. Je retourne dans mon collège sans passion, face à des élèves qui semblent désabusés à treize ans.

La dernière fois que j’ai vu ma mère, elle m’a trouvée pâlichonne, sans énergie.

– Pourquoi tu ne prends pas un arrêt ?, m’a-t-elle dit.

– Mais maman, c’est terminé depuis la loi de refonte du service public, les arrêts de travail comme on veut à l’Éducation nationale.

Je vis à Saint-Denis dans le 93. Au centre de Paris, les loyers baissent, chez nous, ça augmente. La banlieue nord s’est étendue et a bien changé. Forcément, depuis le grand ménage des Jeux Olympiques de 2024 et l’arrivée des nouvelles lignes de métro… Je n’ai clairement plus les moyens de m’autoriser à prendre un arrêt-maladie quand je le veux.

En 2022, j’ai voté Douste-Blazy. La connerie de ma vie, mais je pense que l’on dit cela à chaque élection depuis un certain temps. Après les ravages du macronisme, nous avons tous été hypnotisés par le ronron rassurant des souverainistes. Ils ont pris la vague et se sont contenté de glisser. C’était leur heure. Après tout, ils ne pouvaient pas faire pire, pas vrai ?

Eh bien si, ils l’ont fait. Le pouvoir a cette capacité fascinante à toujours creuser plus profond. Personne n’a rien vu venir, peut-être qu’on n’a pas voulu voir. Ça a commencé avec la réforme constitutionnelle. Une belle arnaque que cette nouvelle république composée du pire de la Cinquième conjugué à l’air du temps. Ces vingt dernières années, les petits dictateurs ont poussé comme des champignons dans le reste du monde. Une occasion en or pour les relativistes : il n’est pas difficile dans un contexte autoritaire de pousser vers toujours plus d’autoritarisme en faisant mine d’appuyer sur le frein. Une simple histoire de rapport de force et d’opportunisme. Toute l’histoire de la politique, finalement.

L’éducation, quant à elle, avait déjà été sévèrement pilonnée sous les précédents quinquennats. Après tout, on doit à l’affreux Blanquer la première loi-bâillon dirigée contre les fonctionnaires du ministère. On lui doit aussi la mise à l’écart de la parole enseignante dans toutes les instances de décision et des préconisations pédagogiques très réactionnaires, le tout enveloppé dans un discours moderniste obsédé par les nouvelles technologies et les neurosciences. À ce stade, les problèmes avaient déjà commencé à devenir aigus, mais c’était sans compter le coup de poignard définitif du ministre Lassault.

Édouard Lassault est l’ancien président du think tank libéral Opportunité Française et a été recteur de l’Académie de Dijon. Il me semble que c’est à peu près tout ce qu’il connaît de l’Éducation nationale. Dès sa nomination, les collègues avaient hurlé : une vidéo le montrant tenir des propos détestables avait circulé pendant quelques jours, avant d’être supprimée des réseaux sociaux grâce aux pouvoirs étendus du Président. Lassault s’adressait à David Pujadas en 2011, décrivant son parcours scolaire en ces termes :

– Vous savez, pour arriver là où je suis, je n’ai pas eu besoin de l’école. J’ai toujours été un cancre, j’ai lâché le système scolaire très tôt. J’étais venu pour apprendre des choses et on a voulu former mon esprit critique : cette injonction à l’esprit critique innerve notre système, je ne l’ai jamais comprise. Comment voulez-vous développer un esprit critique sur du vide ? Par ailleurs, j’ai toujours trouvé mes profs assez ignorants, pour ne pas dire incompétents. Si seulement le concours ne les protégeait pas, je ne donnerai pas cher de la peau de nombre d’enseignants français.

Lassault n’a pas traîné pour passer à l’acte : en octobre 2023, il a fait voter à l’Assemblée nationale une loi permettant de recruter n’importe quel bac +2 à des postes d’enseignants ou d’administratifs, supprimant de facto les concours de l’Éducation. Il y eut bien quelques manifestations, mais les charmeurs de serpents réussirent à maintenir la population dans le calme, isolant les fonctionnaires dont le statut fut réduit à peau de chagrin. Ainsi, des managers issus du privé arrivèrent aux postes-clés et le taux d’enseignants contractuels devint vite majoritaire, ce qui permis un effritement rapide des quelques bases syndicales qui demeuraient actives sur le front de l’éducation.

Et moi, comme une conne, je suis restée pendant que tous les autres sont partis se reconvertir dans l’auto-entrepreunariat ou l’élevage de chèvres. Sans rire, je fais partie des derniers profs titulaires à y être encore. Je suis une espèce en voie de disparition.

Au début du XXIe siècle, on avait coutume de dire que l’école était devenue une garderie : c’était évidemment un abus de langage destiné à provoquer. À l’époque, un programme solide et ambitieux était encore transmis aux élèves de toute la France. Aujourd’hui, l’école est plus proche d’un centre de formation idéologique que d’une garderie. En 2023, elle est devenue facultative : j’entends par là que son rôle a été dévié. Les enfants issus des milieux les plus aisés ont été massivement invités à s’inscrire dans les écoles privées, à qui l’on a définitivement délégué le rôle de la transmission des connaissances littéraires, historiques et scientifiques, non sans quelques réajustements idéologiques. L’école publique, à l’heure où je vous parle, n’est plus là que pour diffuser la religion officielle d’État. Vous allez me dire que l’école n’est plus laïque, ce qui est faux : la laïcité a toujours cours pour les anciennes religions monothéistes et autres croyances ancestrales. Cependant, la morale républicaine, qui équivaut maintenant à une nouvelle religion qui ne dit pas son nom, est le centre du projet scolaire.

Dès son arrivée au ministère, Lassault a défini ce que devait être cette nouvelle morale publique : foi républicaine, comportementalisme et préceptes du nouveau régime sont devenus les pierres angulaires du programme. Il s’agissait, disait-il, d’encadrer les jeunes esprits issus des milieux populaires pour les empêcher de tomber dans la délinquance ou le rejet du système. C’est ainsi que l’école publique s’est vidée de ses élèves pour devenir une sorte de police de la pensée. Remarquez, les classes sont désormais moins chargées, ce qui est indéniablement un point positif. Cela dit, le programme, lui aussi, est beaucoup moins chargé.

Tout part de la devise que s’est donnée la Sixième république : “Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas“. Elle a fait hurler dans les chaumières, mais elle a été un coup de génie. Attribuée à André Malraux, l’une des plus grandes plumes du XXe siècle, elle place le nouveau régime dans une forme de tradition culturelle et littéraire dont les Français sont friands. Quelques formations politiques et syndicats ont bien tenté de s’opposer à cette tentative de cheval de Troie obscurantiste, mais ils n’ont pas été écoutés. Après tout, Malraux était un homme mesuré, aux multiples inspirations, très peu soucieux de l’orthodoxie religieuse, et il ne suçait pas que de la glace, comme on dit. Se placer dans ses pas ne pouvait pas être regardé comme du prosélytisme. Pour ma part, je me suis tout de même souvenue qu’il y avait débat sur la réalité de cette devise, réfutée par Malraux lui-même. Les régimes politiques sont ainsi faits : ils construisent des fictions qui s’échappent des livres…

Dans cet ordre d’idée s’est élaborée une véritable mystique républicaine, non plus assise sur la science et le bien public comme au XIXe siècle mais sur la croyance et les intérêts économiques. Si vous saviez, vous ne reconnaîtriez pas votre école : je vais vous donner quelques exemples. Tous les matins, avant de commencer la leçon, le professeur doit faire respecter la prière antivirus. Celle-ci a été instaurée en 2024, en continuité avec la politique dite “du souvenir” d’Emmanuel Macron qui avait souhaité réaliser un Mémorial des Victimes du Covid 19. Dans le sillage de ce bâtiment installé dans le Grand Est, des centaines de petits et grands musées locaux ont poussé comme des champignons, à l’instar du Musée des masques antivirus (que je suis d’ailleurs allée visiter avec une classe, gros projet pédagogique de l’année dernière). La prière, donc, est celle-ci :

Nature, Nature, épargne-moi

Ni la peste ni le corona

Ne franchiront ces quatre murs

Tant que Raoult veillera

Il faut répéter ces vers quatre fois de suite, puis la journée peut commencer. Cela doit vous paraître exubérant, vu de là où vous êtes… En toute honnêteté, cela l’est pour moi aussi, et je soupçonne les gosses de s’exécuter pour me faire plaisir. Ah, le lien affectif entre l’élève et l’enseignant…

Deuxième exemple : les sciences et vie de la terre, la physique-chimie et les mathématiques prennent désormais une place beaucoup moins importante dans les programmes. Ces anciennes disciplines ont été fondues dans un tronc commun de savoirs utiles et obligatoires avec les humanités. Le nouveau régime a décrété qu’il n’était plus possible de faire de différence entre sciences dures et sciences humaines : Lassault a procédé à un tronçonnage du programme allant en ce sens. C’est ainsi que l’on s’est mis à raconter l’histoire de France sous le prisme des grandes entreprises françaises, que l’on s’est mit à apprendre aux enfants à parler comme des publicitaires et que l’on a développé l’apprentissage de gestion d’un budget dès l’école primaire.

C’est par la littérature et la rhétorique que le modèle scientifique traditionnel est entré en concurrence avec tous les modèles dits “alternatifs” hérités de la vague new age des années 80 et des rites et croyances ancestraux de nos campagnes. En d’autres termes, la sorcellerie, la programmation neuro-linguistique et la lithothérapie ont été décrétées disciplines universitaires, au même titre que la biologie moléculaire, la géologie ou l’anatomie. Tout cela dans le but de stimuler la croissance et l’innovation. En ce qui concerne l’efficacité en terme de santé publique, je suis partagée…

Je vous donne juste un dernier exemple et puis j’arrête pour cette fois (je commence à être un peu fatiguée de parler boulot) : très tôt, les préconisations ministérielles sont allées vers une préférence de l’apprentissage par coeur, ce qui est cohérent avec les propos de jeunesse de Lassault. On n’apprend plus rien à nos élèves, on inflige, on assène. L’esprit critique n’est plus stimulé, et l’on passe sous silence les évolutions politiques qui ont conduit à l’instauration de la Sixième république, excepté le macronisme, étudié en tant que cauchemar sur terre. Un élève d’aujourd’hui ne saurait pas dire qui est De Gaulle ni parler du réalisme en littérature : ces vieilleries n’intéressent plus l’Éducation nationale.

Avec ces quelques explications, je pense que vous êtes en mesure de comprendre mon désarroi. Moi, prof de la vieille école formée dans les années 2010, je ne reconnais plus rien de ce pourquoi je m’étais engagée à l’époque. J’aime toujours mes élèves et je tente de jouer avec le peu de liberté qui m’est accordée, mais cette liberté a un goût de peau de chagrin. Voilà à quoi nous sommes réduits, petits fonctionnaires d’État devenus courroies de transmission des idées de quelques bureaucrates. Mais je vais arrêter ici de vous raconter ma vie professionnelle, car après tout, j’ai accepté ces missions et je les mène pour gagner ma croûte. Je ne suis pas la plus à plaindre. Comme on dit, il y a pire ailleurs…

Ministère de la culture, 30 mai 2030

– Allo, monsieur le Président ?

– Papin, je suis heureux de t’avoir au téléphone. Dis, il semblerait qu’on ait un petit problème…

– Je vous écoute.

– As-tu entendu parler du Collectif 1312 ?

– Cela ne me dit rien.

– Voilà un groupe qui m’inquiète. En terme musical, c’est pur, aucune influence étrangère, mais les paroles… Comment dire… Elles contournent nos lois de censure en utilisant un langage codé pour critiquer le pouvoir. Ils sont très populaires, les vidéos tournent beaucoup sur les réseaux… Et je vois que de nombreux concerts sont prévus bientôt. Il faudrait mettre un nouveau tour de vis… L’été approche… Les festivals aussi…

– Encore un ? Vous n’y pensez pas, Président ! Avec de nouvelles lois de censures, nous jetterions le peuple dans la rue à coup sûr !

– Vous n’avez qu’à calmer le jeu sur les musiques négroïdes, Papin. Ré-autorisez le reggae, peut-être ?

– Ah, si c’est du donnant-donnant… Mais quand même, nous avons déjà interdit toutes les paroles concernant le gouvernement et la Constitution, les mots “police “, “Douste-Blazy” et “corruption” sont proscrits de toute production intellectuelle…

– Je n’veux pas le savoir, Papin, contentez—vous d’appliquer et assouplissez le règlement sur les musiques négroïdes, entendu ?

– Entendu, Président.

Florian

Aujourd’hui, je me rends au sud du massif du Sancy pour une réunion au siège du Parc Naturel Régional des Volcans d’Auvergne. Ce genre de mission est de plus en plus rare. Désormais, le parc est géré à distance, surtout en télétravail. Les réunions en physique sont de plus en plus rares. Après deux mois, je suis content de revoir toute mon équipe. Quelle drôle d’époque.

Avant toute chose, je vais me présenter : je suis Florian Latour, co-directeur du parc des volcans auvergnats. Plus précisément, je m’occupe de planifier la gestion des monts du Cantal. Enfin, plus précisément, je m’en occupais… Désormais, je suis surtout occupé à rédiger des communiqués et signer des textes que je n’écris pas. Pas très sexy, n’est-ce pas…

C’était très différent à l’époque où j’ai pris le poste : d’ailleurs, j’étais moi aussi très différent. Quand je suis arrivé au syndicat mixte, je sortais d’études longues en géographie, spécialité écologie. J’étais idéaliste, jeune, frais, engagé. Bien sûr, j’ai dû rattraper un peu de retard sur l’organisation (le management était déjà entré de plain pied dans les structures publiques), mais j’ai été aidé par une équipe chaleureuse et motivée, partageant les mêmes valeurs que moi. Je garde d’excellents souvenirs de cette première période désormais noyée dans les eaux glacées du calcul égoïste.

À l’époque, les parcs nationaux, les parcs régionaux et les réserves naturelles étaient encore tributaires du domaine public, et personne n’aurait osé penser qu’ils deviendraient un jour une nouvelle manière de produire des richesses. Je pense que si l’idée avait été évoquée il y a ne serait-ce que vingt ans, elle aurait tout de suite provoqué une émeute sans précédent. Mais le vent a tourné, et il est difficile d’aller contre…

Quand les privatisations ont commencé, j’ai fait partie de la fronde à mon humble niveau. Le projet préparé par le ministre Petitpas allait totalement contre mes valeurs. Pour autant, en tant que directeur du parc, je ne pouvais pas descendre dans les rues de la capitale régionale avec ma pancarte pour m’opposer à une décision gouvernementale. Je suis fonctionnaire, et avec d’autres fonctionnaires, nous avons signé une tribune pour nous opposer à ce plan, sans succès. Avec le recul, je me dis que peut-être, j’aurais dû marcher avec la gauche et les écolos…

Quand Douste-Blazy a été élu en 2022, j’ai eu du mal à croire qu’il arriverait au bout de ses plans et surtout, j’ai eu du mal à croire que les gens adhéreraient autant aux discours de ces vieux politicards sur le retour. Je me disais : “Encore un quinquennat foutu, à serrer les dents, cinq ans de révoltes qui ne déboucheront sur rien, cinq ans de discours putrides sans actes réels”. Je me suis copieusement gouré. Visiblement, ces ancêtres ont plu massivement, puisqu’ils ont été réélus en 2027. Faut croire que placer un type grognon avec des cheveux longs à la tête d’un ministère, ça change tout. C’est incompréhensible. Qu’a-t-il bien pu se passer dans la tête des gens pour qu’on en arrive à ce niveau d’acceptation de la tyrannie ?

Je vis à Clermont-Ferrand depuis quelques années. Avant cela, j’étais à Condat dans le Cantal nord, ce qui me correspondait beaucoup mieux, à vrai dire. J’aime la tranquillité des vallons et l’éloignement de la civilisation. Mon déménagement n’a pas été un choix. Il s’est effectué à la va-vite, dans le sillage de la loi de refonte de la fonction publique obligeant les fonctionnaires-cadres à vivre dans leur métropole de rattachement. Voilà pour la petite histoire. J’ajoute que Clermont est une jolie ville. Je ne me plains pas, cela aurait pu être pire. En voiture, il ne faut pas quinze minutes pour sortir du centre en vue de sillonner la campagne.

De fait, je suis toujours fonctionnaire, et de fait, être fonctionnaire me place dans la situation de travailler pour le secteur privé. C’est un tiraillement perpétuel. J’ai l’impression de renier mes valeurs quatre fois par jours, et pourtant, je continue. Dans la bataille, j’ai perdu quelques amis… Certains de mes proches m’en veulent beaucoup. Pourtant, je n’ai pas le sentiment d’avoir changé : j’entretiens toujours cet amour pour la nature qui me guide et me permet de rester debout. Je continue à apprécier mes longues randonnées dans le Cézallier et la chaîne des Puys. Je vote toujours à gauche. Je suis un type humain, j’essaye de mettre un soin particulier dans la direction de mon équipe. Rien n’y fait, mes comparses randonneurs m’en veulent, surtout parce que j’étais aux commandes à l’époque où tous nos parcs ont été privatisés. Je ne l’ai pas été de gaieté de coeur, croyez-moi. J’ai avalé des couleuvres, moi aussi. J’ai été régulièrement écartelé entre mes positions personnelles et ce que l’on me demandait de faire. Las, j’ai appris à séparer ma vie privée et mon rôle social. On s’arrange tous comme on le peut avec notre conscience. J’ai ma propre manière de résister, elle est bien à moi et je n’aime pas la brandir comme une fierté. Je préfère la maintenir bien cachée.

D’une certaine manière, et en essayant d’être le plus objectif possible, je me préfère au poste que j’occupe qu’un autre. Les mauvaises lois le sont moins lorsqu’elles sont appliquées par un idéaliste. Parfois, je prends mes liberté avec ce que l’on m’impose. Aux quelques amis randonneurs qu’il me reste, j’ouvre le Parc des Monts du Cantal gratuitement lorsque je le peux. Ils peuvent s’adonner à la marche sans avoir à payer le moindre écot, et ma conscience peut se rasséréner. Une sorte de deal tacite. Certes, ce n’est pas grand-chose, mais c’est déjà quelque chose.

De la même manière, pour tout ce qui concerne l’installation d’infrastructures touristiques dans le Parc : ma position me donne droit à un veto systématique sur les prises de décision collectives. J’ai refusé que l’on construise une nouvelle autoroute à travers la montagne pour permettre une meilleure desserte de spots importants comme le Puy Mary ou la vallée de Mandailles. Dans certains autres parcs français, ce n’est pas le cas : tenez, mon collègue des Vosges, un type sans scrupule, a autorisé l’installation d’une grande roue en face du Ballon de Guebwiller. D’autres ont fait tailler le roc de leurs monts pour l’incliner et le rendre plus accessible aux marcheurs, afin de développer le tourisme vert. Ce n’est pas l’idée que je me fais de la rencontre avec la nature. Le fait de payer est déjà trop, mais je n’ai pas eu mon mot à dire. Alors je freine tout ce que je peux des quatre fers… Je ne sais pas si je pourrais continuer cela longtemps… Dire que l’on a réélu ces types… Mais enfin, je ne suis pas dans la pire des positions, je ne peux pas vraiment me plaindre…

Ministère de l’Intérieur, 25 juin 2030

– Maintenant que tout le monde est là, on peut commencer la réunion.

– Madame la Ministre, pardonnez-moi de vous interrompre…

– Je vous en prie, Bruno.

– Je voulais ajouter un point à l’ordre du jour.

– On vous écoute.

– J’ai terminé mon analyse prédictive des risques de conflits sociaux pour ces six prochains mois, quelques points chauds se dessinent… Il faudrait que nous parlions notamment de la situation problématique de villes comme Caen, Toulouse et Nantes.

– Mais qu’est-ce qu’il se passe, encore ? Je pensais la situation sous contrôle dans ces métropoles. On a rééquipé les forces de l’ordre il y a à peine deux ans… Et l’installation des nouvelles caméras de surveillance à reconnaissance faciale dans toutes les grandes villes l’année dernière… Ça ne suffit pas ?

– Non, Madame la ministre. Ces métropoles sont au bord de la sécession républicaine. Une partie de la bourgeoisie a pactisé avec le noyau dur des manifestants. La révolte est imminente, et nos services de renseignements sont maintenus en échec par le refus des populations de collaborer…

– Où voulez-vous en venir, Bruno ?

– Madame la Ministre, pour garantir le calme à Caen, à Nantes et à Toulouse, il faudrait que nous discutions de la possibilité d’un recours exceptionnel à l’une de nos lois d’exception…

– Des déplacements obligatoires sur le territoire national ? Vous n’y pensez pas… C’est la dernière carte dont nous disposons ! Nous ne pouvons nous permettre de la risquer sur des suppositions. Peut-être que la situation de ces villes n’est pas aussi chaude que vous le pensez ?

– Les informations dont nous disposons indiquent le contraire…

– Mais enfin, qu’est-ce que foutent nos équipes sur place ? 3000 agents par métropole, ça n’est encore pas assez ?

– Envoyer des renforts ne changerait strictement rien, Madame la Ministre : vous n’êtes pas sans savoir qu’au-dessus d’un certain seuil, le coût sécuritaire est trop élevé. Nous ne pouvons plus nous permettre de créer des postes.

– Et ces déportations… Pardon, ces déplacements… Peuvent-ils être réalisés dans la discrétion la plus totale ? Aurons-nous une nouvelle fois à subir les foudres des médias et des observateurs étrangers ?

– Si nous optons pour cette solution, il faudra faire en sorte de faire taire quelques voix. Veillons surtout à ne pas créer de nouveaux foyers de contestation dans les territoires ruraux qui sont calmes pour le moment.

– Vous m’en demandez beaucoup, Bruno. Bien, ajout d’un point “sécurité des métropoles” à l’ordre du jour…

Joël

Depuis quelques années, l’été normand ressemble à s’y méprendre à l’été espagnol. L’herbe roussit à partir du mois de juin à une vitesse toujours impressionnante. Nos pommes ont changé de goût. Un ami producteur fruitier m’a dit il y a quelques jours qu’il parvenait à avoir des abricots et qu’il n’avait jamais eu autant de figues. Et moi, je marche en rase-campagne sur un chemin à peine ombragé, sans savoir où je vais dormir la nuit prochaine.

Cela faisait six semaines que j’étais posé au squat de Croisilles, en périphérie de Caen. La ville a bien changé. En dix ans, elle a pris 75000 nouveaux habitants et a avalé de nouveaux pans de plaine. L’urbanisation est continue jusqu’à Amayé désormais. Aux portes de la Suisse normande, on est un peu plus au calme, malgré les travaux sur la route. J’ai le malheur d’avoir une vie d’urbain tout en préférant la campagne. Forcément, quand on n’a pas le sou, cela n’aide pas à se sédentariser.

J’ai vécu à Caen pendant longtemps mais c’est marre. Maintenant, j’essaye de naviguer entre les différents lieux de vie qui ont essaimé entre Cherbourg et Alençon. j’ai rencontré un tas de gens grâce à mes pérégrinations, et j’ai recroisé un paquet d’anciens camarades pas vus depuis belle lurette. Le plus drôle, c’est que les exilés ruraux étaient souvent les plus attachés à leur petite ville. Dans les années 2010, Caen était encore une ville agréable, une sorte de grand village où tout le monde se connaissait. Il était facile de faire des rencontres intéressantes et la vie en solitaire était proscrite. Et puis il y a eu les années de plomb, ce nouveau gouvernement, l’arrivée de milliers de parisiens exilés après la crise du Covid 19… L’ambiance en ville est vite devenue détestable avec cette marée de nouveaux bourgeois, les loyers ont augmenté, les pauvres ont continué à être dégagés dans la périphérie sud tandis que l’accès à la mer au nord est devenu chasse gardée. Les caméras de surveillance se sont mises à pousser comme des champignons et un couvre-feu à 23h a été instauré suite à des manifestations étudiantes qui ont dégénéré en 2025. De ce que l’on m’a dit, c’est pas mieux à Rouen ni à Rennes, mais je ne suis pas allé jusque là-bas pour vérifier…

On me demande souvent quel est mon métier : je dois vous avouer que je n’en ai pas. Je suis une sorte de couteau-suisse, capable de tout faire, surtout de la guitare et des amitiés. Quand elles se défont, en général, je n’y suis pour rien… Voilà longtemps que je ne m’étais pas fait virer d’un squat. Habituellement, je pars de mon plein gré quand j’ai envie de nouveauté, mais là, je me suis fait dégager proprement. La communauté a jugé que je n’aidais pas assez. On m’a traité de tire-au-flan et on m’a demandé d’aller ailleurs. Je reconnais que je suis un peu flemmard, mais en général, on m’aime comme ça. Bon, c’est vrai, ça faisait plusieurs fois que j’avais esquivé la vaisselle, mais je sais cuisiner, je leur ai concocté de bons petits plats avec les légumes du jardin ! Et je leur ai chanté des chansons plusieurs fois ! Mon répertoire est varié, je connais tout Brassens, tout Cat Stevens, tout Gainsbourg. Je me démerde pas mal en country music et en stoner rock, j’ai quelques facilités pour le reggae, mais ça, je le dis pas trop, car on ne peut plus en jouer depuis quelques années. Ils ont été un peu ingrats avec moi, mais que voulez-vous, on ne peut pas plaire à tout le monde…

Je ne crée plus, je ne fais que des reprises. Avant tout ça, j’ai eu plusieurs groupes. J’ai de nombreuses expériences musicales à mon actif, faut pas croire. Et si j’ai arrêté, pour le coup, ce n’est vraiment pas par flemmardise, mais plutôt à cause de la politique culturelle de l’autre enfoiré de Philippe Papin. C’est arrivé du jour au lendemain, on n’a rien compris, le mec s’est mis à tirer sur toutes les communautés de zicos françaises. Le gouvernement a jugé que la créativité musicale et poétique allait trop loin, qu’on pouvait bien tout stopper pour se concentrer sur les corpus déjà existant pour quelques années (mais pas tous, loin s’en faut). On n’a pas compris, c’était si soudain, moi, on m’avait toujours dit que les artistes étaient un bien précieux, un poumon de la démocratie, qu’ils peuplaient le monde de leur art et que cela était bon.

Bref, tout cela fait que je marche à travers la campagne depuis une bonne heure, profitant des odeurs humides et bucoliques des bords de l’Orne. J’arrive dans le bourg de Thury-Harcourt, tous les restaurants sont ouverts, mais inutile de m’arrêter, je suis sans le sous. Les autres ont pas été chiens, ils m’ont laissé un casse-dalle pour la journée, une belle saucisse traditionnelle parfumée à la coriandre et entourée de salade dans un réceptacle de pain. Au moins pour cela, je les remercie. J’ai connu des situations plus difficiles, il m’est arrivé de ne pas manger pendant quatre, cinq jours. J’ai jamais été bien gros ni très gourmand, mais dans ces cas-là, il faut prendre son mal en patience.

J’ai quitté le bourg pour prendre la direction de Clécy. D’après ce que j’ai vu sur Internet avant de partir, il existe une communauté solide et accueillante dans ces encablures. Je devrais y être avant la nuit, c’est l’été, je ne m’inquiète pas trop pour ça. Hors de question de retourner vers le nord, je mise la solidarité des gens du coin pour me couvrir pendant quelques temps. S’ils ont une guitare chez eux, je pourrai les convaincre… Ils en auront une, je n’ai aucun doute là-dessus.

En revanche, ça fait quelques jours que je n’ai pas pris une trace ou fumé un petit joint, et je dois dire que cela me manque cruellement. J’ai très peu de chance de trouver de la coke dans le bocage, mais tout le monde y fait pousser de l’herbe. Nous verrons cela à Clécy. Quelque part, je préférerais ne pas en trouver afin de commencer ma désintoxication. Cela fait des années que j’essaye, mais dans mon milieu, c’est impossible : tout le monde fume. Les campagnes sont remplies de cannabis. Dans ces conditions, comment pourrais-je espérer sérieusement m’arrêter ?

Au fil des méandres de l’Orne, j’ai fini par arriver à bon port. Clécy a bien changé. Je me souviens d’un charmant village dépeuplé, c’était il y a dix ans. Maintenant, c’est animé comme un village de montagne pendant la période du ski, le fric et les apparats en moins. Des boutiques ont ouvert, des slogans et banderoles tapissent les murs et les toits. Une tribu de babos s’est visiblement monté sa petite communauté dans le bourg. Il semble faire bon vivre, ici.

Je suis l’Orne comme on me l’a indiqué à Croisilles de façon à tomber sur une péniche jaune à cinq cent mètres du panneau indiquant la fin du village. Heureusement que j’ai tracé, car il est presque 20h et le soir tombe. Dans quelques minutes, on ne saura plus reconnaître le rouge du vert dans l’obscurité. Enfin, j’aperçois la péniche à l’horizon. Il était temps. J’ai les pieds en compote et l’estomac creux.

*

J’ai frappé à la porte. Une jeune femme de dix ans mon aînée m’a ouvert, avec un grand sourire. C’est alors que je me suis mis à pleurer.

– Hello, je m’appelle Joël et je n’ai nulle part où dormir cette nuit. Je viens de Croisilles où l’on m’a dit que je trouverais un peu d’hospitalité ici. Si vous consentez à m’accueillir, je me tiens à votre disposition pour quelques jours. Demandez-moi ce que vous voulez

– Entre, camarade, nous étions justement en train de préparer le souper. Tu dois avoir faim. Aide-nous à disposer la table et tu y trouveras une place méritée. Mais d’abord, peut-être souhaites-tu un apéritif ?

– Volontiers. J’espère que je ne dérange pas.

– Tu es ici chez toi. Monte !

J’ai passé une délicieuse soirée en compagnie de charmants convives. Peut-être est-ce le début d’une nouvelle vie. Terminé les conneries, c’est promis. Il faut que j’honore l’hospitalité de ces gens. Dès demain, j’emprunte une guitare et je pars faire la manche au centre-ville afin de leur faire un plein de courses. Quelle chance j’ai eu de tomber sur eux ! Ce soir, c’est une certitude, il y a plus malheureux que moi.

Mende, 1er octobre 2030

Mes chers compatriotes,

Dans les temps troublés qui sont les nôtres, vous êtes nombreux à vous inquiéter pour notre avenir. En effet, malgré les efforts du gouvernement pour maintenir la cohésion sociale et la bonne entente entre nos concitoyens, certaines poches de résistance demeurent de manière complètement anachronique et contre-productive. La renaissance républicaine est au coeur de notre projet politique, elle est au centre de nos préoccupations depuis que le peuple m’a fait la grâce de me conduire à la fonction suprême. Chaque décision, chaque loi, chaque décret pris depuis mon arrivée à la présidence de la République en témoignent.

J’ai été élu pour mettre fin aux errements du passé et pour reconstruire la grandeur française. Le chemin, j’en suis conscient, est semé d’embûches. Rappelez-vous, il y a quelques années, lorsque la précédente majorité – avec toutes ses limites – s’était attaquée au séparatisme et aux ennemis de la République : cela n’avait été ni de gaieté de coeur, ni facile. Aujourd’hui, face à vous, je m’inscris dans la continuité de cette lutte contre les séparatismes quels qu’ils soient, à commencer par le séparatisme le plus banal et, en apparence, le plus naturel qui soit : je veux parler du séparatisme d’extrême-gauche.

Augmentation des squats anarchistes, villages autonomes, délit de solidarité… : aujourd’hui, sous nos yeux, et depuis de trop nombreuses années ont lieu des phénomènes sociaux et communautaires que la République ne peut plus tolérer. La République ne tolérera pas que l’on vive dans les marges ; elle ne tolérera pas que l’on prenne le prétexte de la pauvreté pour alimenté des réseaux clandestins échappant à la puissance publique ; elle ne tolérera pas non plus que l’on échappe au devoir citoyen de l’impôt ou des taxes en construisant des yourtes partout dans la campagne. La République, ce sont certes des droits, mais ce sont aussi des devoirs : à ce titre, aucun citoyen ne peut se jouer d’elle, car la République, c’est l’égalité pour toutes et tous devant la loi.

C’est pourquoi je propose qu’à partir de maintenant soit déployée une police de la campagne pour lutter contre les sectes d’extrême-gauche qui s’y installent. Par ailleurs, je réaffirme haut et fort le droit de propriété et ordonne l’expulsion de toutes les demeures squattées. Enfin, je rappelle que le budget de l’État ne permet pas actuellement de tout voir, de tout contrôler, c’est pourquoi j’incite fortement les Françaises et les Français à faire preuve de civisme et à nous épauler dans notre mission du maintien de l’ordre, la Sécurité étant la première des libertés fondamentales. […]

Anyssa

Je n’arrive pas à me concentrer ce soir. Déjà deux verres de renversés. Heureusement, j’ai évité le client à chaque fois. Oh, une tâche de bière sur une chemise, ça n’aurait pas été si grave… De toute façon, je suis dans l’incapacité d’être à ce que je suis. Je fulmine trop. J’ai envie de tuer le président de la République.

Il est 21h à Clermont-Ferrand. La rue des Gras se remplit d’étudiants et la Micheline n’a plus un siège vide. La Micheline, c’est le bar où je bosse en tant que serveuse depuis deux ans. D’ordinaire, j’aime bien servir des coups, bavarder nonchalamment avec les clients, me foutre un peu de leur gueule car ils sont souvent plus jeunes que moi. J’ai pas l’air, mais j’ai pris trente ans cette année. Quand on est enfant, on se fait tout un monde de l’âge adulte, mais je ne me sens pas tellement différente qu’à mes douze ou mes vingt ans. On ne change pas tant que ça en vieillissant. Cela dit, je ne suis pas vieille, je suis dans la force de l’âge, comme on dit. On pourrait aisément me confondre avec une vingtenaire, mais si l’on regarde assez profondément dans mes yeux, on y verra trop de mélancolie pour une si jeune femme. La profondeur du regard, c’est ce qui sépare les vingtenaires et les trentenaires. La précision de la pensée, aussi.

En vérité, on peut deviner l’âge de quelqu’un rien qu’en jaugeant son niveau de conversation. Je me souviens d’un type, il y a six mois : il a essayé de me brancher à intervalles réguliers pendant une demi-heure, alors que j’étais de service. Quand on m’aborde, je pose beaucoup de questions et j’adore raconter des bobards. Je lui ai demandé ce qu’il faisait, il m’a répondu fièrement qu’il faisait du commerce, mais a refusé de me dire en quelle année. Je lui ai dit que j’étais catholique évangélique modérée, en insistant sur le fait qu’il m’arrivait de faire du prosélytisme mais à voix basse. Il a pas tiqué, il a continué à s’intéresser à mes convictions, mais sans poser de question, comme s’il avait honte de demander la définition d’un des termes que j’avais prononcé. À sa candeur touchante, j’ai tout de suite compris qui il était, quel âge il avait, d’où il venait. Aucune déconstruction chez lui, mais l’intrépidité des novices : une vraie coquille vide. J’avais parié sur un milieu de vingtaine, il m’a confié avoir vingt-deux ans : dans le mille, ou presque. Mes études de sociologie ne m’ont offert aucun débouché professionnel sérieux en dehors de bullshit jobs en entreprises, mais elles m’ont au moins donné cette capacité à voir à travers les yeux.

Bref, ce soir, c’est le rush et je n’ai aucune envie d’être ici. Ce salopard de Douste-Blazy vient d’éructer sur mes camarades, sur ma famille, sur moi dans son dernier discours. Si je pouvais les voir brûler sur un bûcher populaire, lui et son gouvernement… Je ne suis pas nostalgique de la guillotine, c’est un truc de facho, mais quand même, j’ai des poussées de haine qui me montent de temps à autre… Je suppose que c’est un truc dans l’air du temps. Et puis, contrairement aux vingtenaires, j’ai connu une plus grande liberté dans ma jeunesse. Je suppose que les quarantenaires d’aujourd’hui me diraient la même chose…

Pourtant, on n’était pas partis pour le détester, le président Philippe Douste-Blazy. L’élection de la majorité souverainiste en 2022 avait quand même remué un peu d’espoir chez les gens. À l’époque, je vivais encore en Normandie, je venais de passer mon bac et j’étais une ingénue, comme le reste de ma bande qu’on appelait “la Marmaille” pour rigoler. On détestait Macron de toutes nos forces. Cet enfoiré avait tout pour nous déplaire : une tête à claques, une morgue comme on n’en a jamais vu, des penchants autoritaires conjugués à un charisme de télévangéliste. Cette jeunesse-là a été très dure. Je me souviens de l’époque où on devait tous porter un masque… C’était le seum pour draguer, tiens ! Je me souviens aussi quand on s’est retrouvés très cons avec la Marmaille au début de l’été 2021, quand ils ont annulé les grands festivals d’été pour la seconde fois consécutive. C’est là qu’on a décidé de mettre en place notre petit festival perso à la maison, chez notre camarade Cristiano, afin de tous se revoir. On s’était manqués. Tout ça s’était terminé en grillades de voitures de flics dans la nuit. Un des plus beaux moments festivo-politiques de toute ma vie. Après cela, il y a eu des arrestations, un jugement et même de la prison ferme pour les parents de Cristiano, accusés d’être des criminels, pour deux bagnoles à gyrophares brûlées… Les flics n’avaient rien…

Bref, en 2022, il était clair pour nous que c’était “Tout sauf Macron”. Quant, après avoir siphonné les voix du RN, la coalition de Douste-Blazy est parvenue au second tour face à notre président mégalomane, on n’a pas hésité une seconde. Dans un premier temps, on pourrait dire qu’on a bien fait : l’une des promesses-phares du candidat souverainiste était de gracier une grande partie des prisonniers politiques du précédent régime. Et effectivement, quelques temps après, les parents de Cristiano qui n’avaient tiré que deux semaines de prison ont été graciés. Bon, ça, c’était seulement les six premiers mois. Ces dernières années, notre opinion à tous a eu le temps de changer radicalement…

Bref, je tire des bières et je prépare des cocktails pendant que mes camarades antifascistes collent des affiches sur les murs de Montferrand, de Cébazat et de Orcines. Je serai tellement mieux avec eux ce soir… Vous me direz, des affiches, j’en ai collé pas mal ces dernières années, et il serait bon de passer à autre chose. Mais à quoi ? Les gens sont tellement dégoûtés. Le tunnel est tellement long qu’ils ne se souviennent même plus avoir été heureux et insouciant par le passé. Par petites bribes, comme le bonheur, furtif, insaisissable, tel un archipel de petites îles noyées dans un océan de larmes (c’est en tout cas ma définition du bonheur).

J’ai ouïe dire que se préparait une grande manifestation pour contrer les nouvelles lois liberticides du gouvernement. Tant mieux, c’est un début. Ces dernières années, j’en ai fait des manifestations, mais on n’a jamais dépassé les dix mille personnes dans la rue à Clermont, avec des pics à huit cent mille sur tout le pays. Au jugé, parce qu’un peu découragés, on a arrêté de compter depuis les années Macron que l’on a renommé un peu trop tôt « les années de plomb ». On n’en est toujours pas sortis. Il y a une claire et franche continuité entre ce quinquennat et le précédent, entre la Cinquième république et la Sixième, entre les inégalités d’hier et celles d’aujourd’hui. Mais bon, tout changer pour que rien ne change, on connaît, on nous avait prévenu.

Tout ça pour dire que depuis lors, je suis devenue anarchiste. Je participe à toutes les actions et tous les mouvement que je peux, même les plus insignifiants, parce que c’est toujours quelque chose. Il y a dix ans à Caen, j’ai même participé à l’organisation de plusieurs manifestations illégales pendant le deuxième et le troisième confinement, sans jamais qu’on se fasse choper. Alors si j’entends qu’une manifestation est appelée par tous les syndicats, la majeure partie de l’opposition et de nombreux citoyens anonymes contre ce nouveau régime pourri, j’accours ! En espérant que la rue s’allie à la campagne et que l’on reprenne vraiment le dessus. Il faut qu’on carbonise ces médiocres. Il y a plus malheureux que moi, il y a plus malheureux que nous, c’est entendu, mais si on cherche bien, il y a toujours plus malheureux que nous, et cela ne peut plus être un prétexte pour attendre les élections !

Saint-Ouen, 14 novembre 2020

2020-11-14T16:51:08+02:00

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