AVERTISSEMENT: Le présent article est originellement paru, dans une version amputée, sur le défunt site Ragemag: il est le premier d’une série de trois textes publiés sur ce même site entre avril et octobre 2013. J’ai choisi de republier le texte tel que je l’avais envoyé à la rédaction, sans passage à la moulinette éditoriale, d’où les quelques informations à actualiser. Je précise d’ailleurs que pour coller à l’actualité de l’époque, j’y parlais beaucoup du groupe Ghost à l’occasion de la sortie de son deuxième opus, groupe devenu entretemps très célèbre.

En vous souhaitant une bonne lecture et en vous promettant, pour bientôt, des travaux plus récents.

Connaissez-vous Ghost B.C., jeune groupe suédois de revival hard rock fondé en 2008 ? Il se pourrait que non. Pourtant, nul doute que cette formation va très vite faire parler d’elle au delà des frontières de la communauté metal, et (peut-être) pas uniquement pour sa grande qualité musicale.

En plus de composer des pièces qui rappellent les meilleures heures du hard rock seventies, Ghost B.C. emprunte les codes satanistes et horrifiques qui ont jalonné l’histoire des musiques extrêmes, ce qui lui donne une esthétique déroutante. Certains détracteurs pourraient ainsi s’arrêter à l’aspect visuel et passer à coté d’une découverte musicale ravissante. Cette supposition est l’occasion rêvée pour nous replonger dans l’histoire de la musique metal et ses liens avec les idées satanistes: et si tout cela n’était qu’une grande cour de récréation?

Le rock et la Bête: des relations anciennes venues du blues

Adoptant une esthétique combinant éléments issus de la tradition catholique et clichés Black metal (comme le corpse-paint, maquillage noir et blanc destiné à produire un effet cadavérique sur le visage), le groupe Ghost B.C. perpétue une longue tradition rock n’roll, qui trouve ses racines dans le blues. Déjà dans les années 1930, le chanteur-guitariste Robert Johnson (1911-1938) avait fait beaucoup gloser en plaçant sa fulgurante progression musicale sur le compte de Satan : le bruit courait que le Diable en personne était sans doute le responsable du génie artistique de Johnson, qui lui aurait vendu son âme pour parvenir à dépasser son maître.

A l’époque, la pensée sataniste n’en était pourtant qu’à ses balbutiements, ce qui peut laisser penser que ce bruit, sans doute instigué par le bluesman lui-même, n’avait d’autre but que celui d’assurer sa notoriété: coup de pub génial s’il en est, mais surtout osé au regard de ce que sont les Etats-Unis au début du XX° siècle. Si la mort l’emporte à 27 ans dans des circonstances mystérieuses, le pari est pour le moins réussi post mortem, tant l’influence de Robert Johnson sur le rock énervé est encore constatable aujourd’hui. Pourquoi le blues, le rock, puis le metal ont-ils conservé ces relations avec le satanisme par la suite? Un retour vers l’histoire de la philosophie sataniste s’impose.

De l’ésotérisme au satanisme

Avant le satanisme, il y a l’occultisme, qui est une tentative d’étude des forces inconnues de la Nature et de l’Homme, dont le postulat de départ est l’existence d’un monde invisible, caractérisé par des fluides repérables par la magie ou l’astrologie. Ce gloubi-boulga de traditions païennes, de pensée magique et de théorie du complot suscite de nombreux émois à la fin du XIX° siècle, et de nombreux auteurs s’emparent du sujet: Edward Alexander Crowley (1875-1947), plus connu sous le pseudonyme d’Aleister Crowley, est l’un d’entre eux. Après une enfance passée au sein d’une famille protestante fondamentaliste, ce personnage truculent rejette sa foi et découvre l’occultisme grâce à une vision, se passionne vite pour l’ésotérisme et voyage, tout en écrivant des traités de magie, d’astrologie, de yoga, ainsi que des romans. Après une vie bien rock’n’roll (il fut alpiniste, peintre, poète, héroïnomane), il meurt à 72 ans, laissant de nombreux ouvrages derrière lui, qui connurent un lectorat étendu et lui assurèrent une postérité plus qu’acceptable dans la culture populaire (en 1980, un certain Ozzy Osbourne lui dédie une chanson).

L’un des nombreux lecteurs de Crowley, tout particulièrement, se révèle intéressant pour notre sujet: Anton LaVey (1930-1997), personnage tout aussi haut en couleurs que son maître à penser, est en effet le fondateur de la première Église de Satan. Tout jeune, le petit Anton se plonge déjà dans des lectures sur les mystères de la nature motivées par la recherche d’une nouvelle spiritualité résultant de sa vision pessimiste des croyants américains. A ce sujet, il raconte un souvenir de ses seize ans dans son ouvrage La Bible satanique : « le samedi soir, je voyais des hommes convoiter des femmes en train de danser à demi-nues, et le dimanche matin, […] je voyais ces mêmes hommes assis avec leurs femmes et leurs enfants, demandant à Dieu de les pardonner et de les libérer des désirs de la chair. Et le samedi suivant, ils recommençaient […]. C’est là que j’ai compris que l’Église chrétienne prospère sur l’hypocrisie, et que la nature charnelle de l’homme est indéniable ». Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur La Bible satanique, œuvre principale de Lavey, ou il expose sa philosophie que l’on peut rapprocher en bien des points à une sorte d’athéisme résidant dans la proclamation de l’humain comme valeur supérieure. Le satanisme laveyien, qui n’a rien à voir avec un culte dogmatique de Satan, prône la croyance en l’ego et en l’individualisme, c’est à dire qu’il invite le lecteur à croire en lui-même,et rien d’autre. Cette pensée qui emprunte à Nietzsche et à Stirner fait donc de l’homme son propre dieu, réutilisant la symbolique du mythe de Satan, vu comme l’incarnation des instincts charnels humains et de la volonté humaine (d’où l’opposition à l’Église chrétienne, qui a plutôt tendance à prôner la retenue et l’effacement de l’animalité). Ainsi, l’homme, malgré son degré d’évolution, sa culture, reste un animal, et en cela, les relations humaines sont régies par la loi du plus fort.

En somme, si l’on peut définir le satanisme laveyien par une croyance en la puissance individuelle humaine et un hédonisme proche de celui du philosophe allemand Max Stirner, on peut conclure, en observant son curriculum vitae, qu’Anton LaVey a lui-même modelé sa vie en fonction de sa pensée. Il suffit de citer certaines des nombreuses activités qui l’ont occupé (il fut par exemple dompteur de fauves, chasseur de fantômes ou encore criminologue) pour prendre conscience de l’éclectisme et de la polyvalence du personnage. Publiée en 1969, à une époque ou les questions de foi et de spiritualité déchainent les foules, La Bible satanique et la personne de son auteur ont durablement marqué le paysage du rock’n roll et du metal, grâce à des admirateurs comme les Rolling Stones, Van Halen ou King Diamond, pour ne citer que les plus célèbres. Aujourd’hui encore, de nombreux artistes restent fascinés, tel Rob Zombie dont la filmographie des débuts constitue un hommage à peine voilé au satanisme laveyien.

Le « True Norwegian Black Metal »: une (relative) tendance à la radicalisation

Cependant, on assiste depuis deux bonnes décennies à une radicalisation du propos instigué par LaVey chez certains groupes, tant dans le fond que dans la forme. Le cas du Black metal est intéressant à cet égard: cette scène née en Norvège à la fin des années 80 revendique dès ses débuts une esthétique décadente et une philosophie élitiste aussi extrême que la musique qu’elle produit. Des groupes comme Mayhem, Darkthrone ou Gorgoroth se sont construits dans cette logique et jouissent aujourd’hui encore d’une réputation sulfureuse dues à un son très violent et à une série d’événements morbides bien connus (meurtres, incendies d’églises…). Ces groupes autoproclamés True Norwegian Black Metal, conservent la tradition laveyienne dans leur musique brute, sale et mal produite, sensée être un retour aux sources, à l’animalité de l’homme. D’ailleurs, les concerts parlent d’eux-même: à leurs débuts, les membres du groupe Mayhem se plaisent à arriver sur scène grimés en morts-vivants, hurlant leur haine et jouant avec des viscères de porcs. Gorgoroth est interdit de concerts dans plusieurs pays, dont la Pologne, pour avoir empalé des têtes de moutons sur des piques et simulé la crucifixion de figurants durant leurs représentations.

Ces ambiances live ne sont cependant pas révolues, puisque de nouveaux groupes, fleurons de la nouvelle scène « True Black » scandinave, ont pris la relève : on peut citer le cas du groupe Watain qui réutilise un discours sataniste classique dans ses paroles et joue une musique proche de celle de Mayhem ou Darkthrone. Sur scène, la formation déploie une imagination grand guignolesque pour parvenir à dégoûter le spectateur qui demande toujours plus de sang et affiche un sérieux à toute épreuve, sur lequel ironisent les durs à cuire. Ce jusqu’au-boutisme musical jamais franchi précédemment est une des meilleures traductions artistiques de la philosophie laveyienne, qui est alors le cadre idéologique de toutes les outrances de cette scène.

L’un des cas les plus emblématiques et les plus intéressants de ce courant Black metal est celui du groupe suédois Dissection, qui en reprend les bases en les rendant plus mélodiques et surtout en fondant un nouveau sous-genre baptisé « Anti Cosmic Metal of Death », dont ils seront les seuls représentants. Ce groupe culte aujourd’hui disparu, adulé par des millions de metalheads en raison de la beauté et de l’épaisseur de sa musique est également connu pour l’idéologie ambigüe de son frontman, le chanteur Jan Nödtveidt. En 1995 est créé sous son impulsion le Misanthropic Luciferian Order (MLO), qui a pour vocation de parvenir au « chaos anticosmique » luciférien en régénérant par des rites magiques ou gnostiques le potentiel humain sensé alors pouvoir s’exprimer dans sa toute-puissance. Au delà de cette théologie pompeuse, le MLO a pu inquiéter en son temps par la détermination de ses adeptes à l’idéologie fascisante, bien qu’il soit toujours resté très minoritaire dans la scène black. Jan Nödtveidt, du reste, passa dix ans en prison pour complicité de meurtre, et utilisa toujours sa musique comme une arme de propagande. A sa libération, en 2006, il remotive ses troupes afin d’enregistrer un dernier album, Reinkaos, dont la sortie est suivie d’une tournée à l’issue de laquelle il se donne la mort, ce qui nous donne une bonne idée des pulsions morbides qui habitaient cet étrange personnage…

De ce dernier exemple, on peut retenir que certains acteurs de la scène metal, ont pu être très influençables et désespérés, mais que ce phénomène n’est en aucun cas la norme dans le milieu, qui se prête mieux à une outrance caricaturale et détachée de toute idéologie. Il vaut donc mieux garder en mémoire le souvenir de la discographie du groupe Dissection, surprenante et magnifique sur un plan strictement musical, que les frasques idiotes de son chanteur.

La marchandisation du cauchemar

Comme on a pu le voir précédemment, si quelques excités partent dans des délires extrêmes malsains (ce qui n’est d’ailleurs pas l’apanage de la scène metal), la plupart des artistes qui gravitent dans la scène hard-rock ressemblent plutôt à de grands enfants qui retrouvent les joies du déguisement et de l’exagération par le vecteur de la musique. Assurément, Ghost B.C. est de ceux là, et la part de mystère qui entoure les membres du groupe est là avant tout pour créer un effet esthétique puissant sensé amener l’auditeur à s’intéresser à leurs albums. Affublés de vêtements ecclésiastiques ils recyclent une tradition blasphématoire vieille comme la musique metal, et apparemment toujours très efficace, vu la popularité de ces musiciens. Seulement, tout cela n’est qu’une affaire d’image, car la musique de Ghost B.C., très accessible, s’avère être une sorte de hard-rock poppy très inspiré de Blue Oyster Cult, Black Sabbath, et même des Pink Floyd. Sur le plan musical, on est donc aux antipodes de la musique torturée des seigneurs du Black metal norvégien, alors que l’esthétique du groupe se rapproche de celle des groupes Mayhem, Darkthrone ou encore Satyricon. Finalement, comme d’autres styles musicaux qui fonctionnent sur des clichés vieux de soixante ans, le metal a ses propres codes recyclables à l’infini, dont les artistes se servent pour garantir le succès de leur musique. Les fans en demandent toujours plus, et l’offre s’adapte à la demande, ce que fait très bien Ghost B.C. : le groupe, fort sympathique au demeurant, utilise beaucoup de fioritures pour attirer le metalhead, alors que ses chansons peuvent très bien plaire à un amateur de rock lambda. L’esthétique metal, tout comme les paroles sataniques, servent bien ici à élargir un public déjà potentiellement grand.

Fenriz, VRP du black metal

Pour résumer, une grande part des bad guys de la scène Metal sont en réalité des produits marketing, qui vendent du cauchemar là ou le rock vendait du rêve (ce qui ne remet pas en cause la qualité de la musique proposée). D’ailleurs, même le Black s’éloigne aujourd’hui de ses origines clairement misanthropes et satanistes, la plupart des premiers musiciens Black metal étant désormais soit plus calmes, soit morts. Le True Norwegian Black Metal est devenu un argument de vente parmi d’autres et ne choque plus grand monde, et de nombreux groupes continuent leur carrière à prêcher Satan sans qu’on y croie vraiment. Dans le documentaire Until the light takes us réalisé en 2009 par Aaron Aites et Audrey Ewell, les nombreuses apparitions de Fenriz, frontman du groupe Darkthrone, en attestent, puisque celui-ci reconnaît être désormais intégré à l’idéologie dominante et accepte tout à fait l’idée d’une « mode » black metal. On peut également voir dans ce film le chanteur du groupe Satyricon se livrer à des automutilations face à un public, visiblement enchanté de ce recyclage de la souffrance humaine en direct qui n’a plus grand chose à voir avec la musique. Ajoutons que dans la foulée de la sortie de leur album, les membres de Ghost B.C. ont sorti des godemichés à l’effigie du groupe, et demandons-nous si tout cela a encore grand rapport avec le metal d’un point de vue musical.

De la parodie métallique: un genre caractérisé par son second degré

Si le Heavy traite souvent de sujets graves, il le fait généralement avec une remarquable légèreté : on aurait tort de ne voir que des ambitions sérieuses dans la fascination des groupes de metal pour Satan, mais aussi pour la guerre, la mort, le passé (et parfois même pour Dieu). Le fait que Ghost B.C. transforme ses concerts en messes noires ne fait pas du groupe une formation sataniste, par exemple, et l’histoire a déjà montré que de nombreux groupes doivent être pris au second degré. On touche ici à un autre aspect caractéristique de la scène Metal, celui de la parodie. Si Ghost B.C. blasphème à chaque concert, c’est avant tout pour répondre au besoin de s’amuser des metalheads, souvent connus pour leur second degré, voire leur débilité élevée en mode de vie. On est ici clairement dans le pastiche de cérémonie à la gloire de Satan, et ce second degré explique sans doute pourquoi le genre Heavy metal a tant de détracteurs, qui eux-mêmes n’ont pas un sens de l’humour très développé.

Parfois même, la musique metal a pu enfanter de sous-genres entiers voués à la déconne, comme le Goregrind, musique oscillant entre Death metal et punk, traitant exclusivement de sujets aussi profonds que les viscères déchiquetées, le cannibalisme ou le sexe hardcore. Tout cela est bien sûr une tentative de surenchère entre des groupes qui jouent à aller le plus loin possible dans le dégueulasse et la provocation et n’ont pour but que celui de s’amuser et de provoquer l’hystérie des fans pendant les concerts. On pourrait d’ailleurs établir une liste de noms de groupes qui, a eux seuls, sont plus qu’éloquents (Ultra Vomit, Dying Fetus..). On peut également parler du cas de certaines formations qui n’avaient pas le but avoué de faire rire au début de leur carrière et deviennent pourtant risibles avec le temps. Dans ce cas, deux choix sont envisageables: continuer l’air de rien et subir les quolibets des metalheads (c’est le cas de groupes comme Manowar ou Cradle of Filth), ou assumer sa propre médiocrité et en faire son fond de commerce, comme a pu le faire Immortal.

La musique heavy metal peut donc à bien des égards passer pour une vaste blague, ce qui permet de relativiser la surenchère dans laquelle s’engouffrent certains groupes et de se concentrer sur l’objet musical, finalement seul élément important une fois franchis les éventuels obstacles esthétiques élevés entre le fan et la musique. Les musiques extrêmes sont donc une vaste cour de récréation fragmentée en nombreuses tribus bigarrées, ou l’on trouve, comme partout, des bons, des moins bons, des terrifiants, des comiques, des génies et des salauds.

Les géniaux Gloryhammer jouent avec les codes du power metal en créant un délire médiévalo-spatial très second degré

Finalement, on peut définir l’esprit Metal comme un vaste défouloir poussé à son maximum, qui n’aurait sans doute pas déplu aux philosophes Nietzsche et Aristote par son aspect puissant et cathartique. Nous nous sommes ici attardés sur la figure de Satan, mais selon les groupes, les images fortes changent (les musiciens se réfèrent également aux figures de Thor, de Dieu, de super-héros pour se définir) : au sein de la scène heavy metal, l’homme est bien souvent mis en scène dans un combat contre des forces qui le dépassent, quelles qu’elles soient. De plus, l’adoption de codes souvent terrifiants ou dérangeants témoigne d’une musique qui se veut cérémonie d’inversion, comme a pu l’être le Carnaval à l’époque médiévale: on joue avec les forces obscures pour mieux s’en défaire ou, au contraire, en parler, les dédramatiser. Et Dieu n’est pas seul à savoir combien nous avons besoin d’une créativité aussi illimitée, d’une musique aussi puissante, d’une pareille désinvolture à notre époque désenchantée, obscurcie par un nuage néo-libéral qui ne laisse que peu de place à l’imagination.

 

Notes: