À six heures du matin, le bus partit du dépôt. À son bord, Brahim Zerbouche tenait la barre et s’apprêtait à accueillir ses premiers passagers. Brahim était chauffeur de bus depuis 1990, et aussi incroyable que cela puisse paraître aux yeux des nombreux urbains allergiques aux transports en commun, cette routine lui convenait parfaitement.

Débarqués en France de Tunisie en 1955, les parents ne connurent jamais la destinée de leur enfant : en effet, un triste accident de train sur la ligne Paris-Toulouse avait provoqué leur mort à tous les deux une année avant sa majorité. Des années après, Brahim en était toujours très affecté : il pensait quotidiennement à Nouria et Saïd. Leur disparition avait créé un grand vide dans son âme. Cependant, il n’en avait jamais tenu rigueur à la locomotive folle. Son plus grand souci depuis lors était de conduire le plus prudemment possible son véhicule afin d’éviter un sort similaire aux fidèles des transports franciliens.

Dans tout Paris et même au-delà, il était de notoriété publique que Brahim était un conducteur sécure et que ses voyages sur les lignes 27, 85 et 153 se déroulaient sans le moindre soubresaut fâcheux. De ce métier héroïque il avait fait un sacerdoce. Il veillait à respecter le bien-être de chacun de ses usagers, il refusait de baisser les yeux lorsqu’il essuyait une incivilité, et il rouspétait lorsqu’un de ses collègues avait le malheur de se vanter devant lui d’avoir appuyé un peu fort sur la pédale de vitesse.

Ce matin-là, les nuages et une faible pluie pisseuse accentuaient les traits dépressifs de Paris. Après un café un peu fort, Brahim alluma la radio pour écouter les nouvelles. Il aimait bien être au courant des choses du monde, Brahim, ça permettait de faire passer ses tournées plus vite et ça occasionnait des conversations plus longues avec les passagers, les amis ou les femmes. Sur Europe 1, un triste bulletin météo annonçait les sempiternelles turpitudes de l’hiver approchant : neige fondue, refroidissements, grêle, et peut-être cinq minutes de soleil en fin d’après-midi. Une annonce fort attendue, en somme, mais qui ébranla un il ne savait quoi chez le conducteur. Le timbre de voix sembla à Brahim moins enjoué qu’à l’ordinaire: il était plus grave, comme si de petits sanglots naissants s’interposaient entre le professionnalisme et les profondeurs sentimentales de la présentatrice. Viviane Clanche buta même sur le mot atmosphérique, qu’elle prononça « atphosmérique » avant de se dédire et de faire un nouvel essai plus réussi. Cela n’était pas dans les habitudes de Mme Clanche, et il pouvait l’attester du haut de sa position d’auditeur fidèle.

Quelques secondes plus tard, l’étrange pressentiment trouva une justification rationnelle : les informations générales avaient pris le relai et une nouvelle speakerine s’empara du micro. Sans crier gare, celle-ci annonça la mort de Johnny Hallyday. Johnny Hallyday, le chanteur de rock adulé par quatre générations, l’idole des jeunes des années 50, le dernier monstre musical d’un pays en larmes, presque une icône post-biblique, à dire vrai, la Bernadette Soubirous d’outre-Lille. La nouvelle enregistrée, ce furent les premières pensées qui irriguèrent les canaux cérébraux de Brahim. Pourtant, il avait toujours cordialement détesté Johnny, sans même savoir pourquoi : étais-ce à cause de l’allégeance du barde de cuir à son ami Nicolas Sarkozy durant la campagne de 2007 ? Était-ce à cause de sa méconnaissance quasi-totale de l’oeuvre du musicien, qui l’empêchait de saisir le génie Hallyday ? Ou simplement un agacement continu face à l’aura de ce demi-dieu défraîchi, désormais réfrigéré ad vitem aeternam ? Les pensées défilaient plus vite que les rues, et un petit sourire apparut sur les lèvres de Brahim en même temps que sur son rétroviseur, petit sourire qu’il effaça à la va-vite.

Les heures se succédaient et les passagers passaient : le deuil national était en cours. Tous avaient entendu la funeste nouvelle, et tous faisaient grise mine. Personne ne bronchait, personne ne parlait. Brahim, quant à lui, s’interrogeait : est-ce que ces gens étaient tous des fans du cheucheu blond aux idées courtes ? Quel pouvait être le rapport qu’entretenaient ces dizaines d’individus avec le défunt ? Il se surprit lui-même à entretenir des interrogations aussi saugrenues, persuadé que l’unanimisme béat entretenu par les médias avait eu raison de sa conscience. Il commença même à douter de sa propre inébranlabilité : allait-il pouvoir demeurer le conducteur adroit et sûr qu’il était depuis tant d’années au cours de cette journée ? Brahim préféra garder ces errements pour lui de peur de froisser, mais tout était clair dans la tête de ses fidèles passagers qui ne sous-estimaient pas sa réputation et l’avaient déjà vu relever d’autres défis. Car voyons, le conducteur avait déjà été mis à rude épreuve plus d’une fois, et le sérieux avec lequel il menait sa mission de service public avait toujours été infaillible. Brahim avait tenu le volant le jour de la mort de Lady Di. Il avait tenu le volant le 11 septembre 2001. Il avait poursuivi sa course quand Le Pen était arrivé au second tour face à Chirac l’année suivante. Il était même resté tout à fait stoïque et n’avait pas prononcé un mot lors des attentats qui touchèrent la France en 2015-2016. Mais là, il s’agissait de Johnny. Johnny, Johnny, Johnny…

L’heure avait tourné, et Brahim avait pris place dans un second bus pour sa deuxième tournée de la journée. Devant lui défilaient les rues fourmillantes, les immeubles immobiles et les grands monuments parisiens. Alors qu’il s’engouffrait dans la rue de la Tour d’Auvergne, il vit un passant coiffé d’une banane, enrobé dans un perfecto noir et un bloudjinze, avec des yeux de lion et un sourire carnassier. Croyant à une hallucination, il cligna des yeux et manqua de secouer le derrière d’un camion qui roulait lentement devant lui. Freinant d’un coup sec, il avait occasionné une secousse dans tout le véhicule, brinquebalant ses passagers, les obligeant à tenir de leurs mains pures les ignobles barres d’appui que lui-même redoutait de toucher. Il avait cru voir Johnny Hallyday marcher nonchalamment sur le trottoir. Reprenant son souffle, Brahim regarda droit devant lui en laissant échapper un juron. Ses réflexions avaient fini par déranger tout son attelage. Personne ne soufflait mot, mais une grand-mère aurait pu s’effondrer de déséquilibre, un passager aurait pu se rayer une dent sur son voisin ou pire, un jeune aurait pu profiter de la situation pour pelotter une demoiselle ou lui prendre sa carte de crédit. Cette histoire allait décidément trop loin.

Plus tard, alors qu’il avait dépassé la petite ceinture, Brahim accueillit un homme et une femme d’une trentaine d’années dans son bus à l’arrêt Michelet-Rosiers. Les deux jeunes personnes s’installèrent à l’avant du véhicule et entreprirent une conversation qui, bien que banale, suscita l’intérêt du chauffeur. Les échanges portaient bien évidemment sur le fait d’actualité du jour.

– Je n’ai jamais aimé Johnny Hallyday, dit la femme, cependant, je crois qu’aujourd’hui, la France a perdu une partie de son âme. Il n’est pas possible que la mort de Johnny ne se passe sans ébranler les villes et les campagnes de notre beau pays. Il était aimé par tant de nos concitoyens… Tu me connais, moi je suis plus Joan Baez ou The Strawberry Alarm Clock si on doit se replonger dans les années 60, mais je crois qu’il faut s’intéresser à la mort des célébrités dès lors que ces célébrités participent d’une forme d’habitus ou de sens commun. Qui mieux que Johnny savait faire retentir le cri français ?

– Pfiouuu…N’aie crainte, des braillards, il y en a beaucoup, et il y en aura encore bien assez pour nous casser les oreilles après la mise en bière.

– Ça ne te fais donc rien…Sandro, tu es d’un tel cynisme, tu as un tel mépris pour les êtres humains. C’est de notre identité collective dont il est question, transfigurée par notre barde francophone. Je sens monter en moi comme un frisson de panique morale…

D’un regard appuyé, le garçon répondit :

– Tes études de musicologie conjuguées aux sciences politiques te font divaguer Estelle. Allons, sortons de ce bus, et allons prendre un brunch.

Navré de ne pas avoir pu tout saisir de cette conversation amusante, Brahim regarda le couple descendre à Mairie de Saint-Ouen. La deuxième tournée s’achevait : il était grand temps de remonter au dépôt prendre une pause dûment méritée.

Brahim descendit de son oblongue capsule francilienne et se dirigea vers la machine à café située dans la salle des communs du dépôt des Renouillères, à Saint-Denis. Le lieu, sinistre, était à peu près désert avant que la silhouette d’un homme se profile au coin d’une lucarne. Quelques minutes plus tard, la porte du local de convivialité s’ouvrit, laissant apparaître Matthieu, recrue fraîche de la RATP que Brahim avait auparavant déjà eu l’occasion de croiser deux fois. Sillonnant une mèche blonde qui lui tombait sur les yeux, recrachant ses écouteurs et verrouillant son cellulaire, Matthieu toisa le vétéran du regard en laissant s’exprimer toute la pétillance de ses yeux juvénile.

– Salut, l’ancien !, fit-il.

Brahim répliqua d’un signe de tête et du sourire le plus sincère dont il était capable, malgré les troubles du début de journée.

– T’es au courant pour Johnny ? Ça doit te mettre encore un coup de vieux, lança le jeune d’un air taquin.

– Oh, tu parles!, répondit Brahim en tournant la petite allumette de plastique dans son café.

– Quand j’ai entendu la nouvelle ce matin, j’étais encore chez moi. J’ai allumé mon PC. Et fait le tour de mes réseaux numériques. Une fois n’est pas coutume, j’aurai pas dû : c’est incroyable les kilooctets de conneries que peuvent déverser les gens dans ce genre de moment.

Brahim lâcha un « Ah bon ? » distrait en direction de son interlocuteur. Les réseaux sociaux demeuraient pour lui un univers inconnu, un monde parallèle aussi inutile qu’insondable. Il avait bien évidemment entendu parler de Twittère ou Ouate-sape, mais le simple fait d’utiliser ces plates-formes obscures lui semblait tout bonnement superfétatoire. Curieux, il se prit tout de même à écouter les paroles de son loquace collègue. Clairvoyant sur l’intérêt que lui portait Brahim, ce dernier renchérit :

– J’ai sept cent amis sur Fessebouque, et à chaque fait d’actualité, c’est autant de statuts idiots. Tout le monde y va de son petit commentaire, de ses petites névroses, tous essayent de plaquer leur lecture idéologique sur des petits faits égrainés à la petite semaine qui, à peine devenus jeunes pousses, ont tôt faits de passer sous la tondeuse de la mort célèbre suivante, de l’attentat suivant, de la prochaine loi inique. Par exemple, j’ai récemment ajouté une fille qui pige pour un grand quotidien national : à l’annonce de la mort de Johnny, la nana a sorti dans l’heure un statut long comme le bras dans lequel elle expliquait à ses contacts qu’il ne fallait pas polluer les réseaux à coups de « Rest in Peace » ou de clips vidéos parce que ça allait ostraciser tout le reste de l’actualité – tu me diras, et tu auras raison, qu’il ne se passe à peu près rien d’intéressant en ce moment, pourtant. Du coup, la meuf publie un statut sur Johnny pour demander à ce qu’on ne parle surtout pas de Johnny : drôle, non ?

– Sûr, répondit Brahim, amusé autant qu’intrigué.

– Ensuite, y’a ce type que j’avais rencontré à la fin du lycée qui, lui, a pris le parti inverse. Un webmestre. J’ai même pas souvenir qu’il aimait particulièrement Johnny, enfin il était fan de foot donc il devait au moins connaître Allumez le feu par coeur, je suppose. Bref, il s’est empressé dès ce matin d’acheter le nom de domaine « johnnyjetaime.com », de façon à consacrer au musicien une sorte de mausolée numérique assorti d’une cagnotte participative pour envoyer une couronne de fleur géante à Saint Barth et payer les futurs frais notariaux des enfants Hallyday liés aux éventuelles querelles de succession sur l’héritage…Du moins c’est ce qu’il dit. Dans tout ça, moi, je m’en fous un peu, mais y’a quand même des limites à pas dépasser quand y’a un mort pour moi, tu vois.

– Y’a plus de respect, trancha Brahim.

– Ça non, y’a plus de respect, reprit Matthieu. Les gens sont fous. Les gens sont complètement fous, même. Moi-même, il m’arrive de me demander si je suis pas à moitié fou. Il faut être fou pour passer des heures à lire des conneries pareilles, tu crois pas ?

– Je sais pas, peut-être que ça passe le temps ?, interrogea Brahim.

– Ça fait plus que passer le temps, ça le dépasse. Grisés par les possibilités immenses de communication que les réseaux semblent leur octroyer, les usagers sont aux abois du moindre fait divers et se fabriquent à toute vitesse une pensée prête-à-jeter sur la voie numérique. Avec le fol espoir de briller aux yeux des colocataires de leur prison mentale. De spéculations en spéculations, s’en suivent un flot de discussions éreintantes dans lesquelles chacun ajoute sa petite nuance pédante à un édifice de merde intellectuelle, en mimant un dialogue constructif sous les yeux de milliers d’internautes inconnus qui font office de public passif face à ces pastiches de débat. Il ne vaut mieux se laisser happer par ces joutes verbales sans queue ni tête, parce que ton cerveau se retrouverait littéralement envahi par une armée de pensées contradictoires qui fourmilleraient dans ses canaux sans trêve. Et dire qu’on se laisse tous prendre au jeu, et moi le premier…

– J’imagine que ça ne facilite pas le repos de l’âme, répliqua Brahim, abasourdi.

– C’est tout le contraire, confirma Matthieu. L’âme humaine est morte avec l’arrivée du web 2.0. Nos pensées sont désormais publiables et cliquables en temps réel. Il n’est plus question de les garder pour soi, puisqu’on les déverse sans aucune pudeur à la vue du premier clampin venu. Je crois vraiment que les réseaux sociaux ont fait basculer notre civilisation de l’écrit dans une nouvelle ère. Désormais, on écrit comme on parle, et il n’existe aucun droit d’auteur encadrant nos errements. Par contre, le Droit continue de considérer que nos actions oralo-textuelles ont une valeur juridique, sans être capable de séparer correctement le sérieux de l’ironie. Nous sombrons à nouveau lentement dans la barbarie, Brahim…

– Je serai bien incapable de confirmer ton analyse, mais elle gagnerait à être connue, dit Brahim. Avec ton jeune âge, que fais-tu donc à la RATP ? Tu aurais sans doute une place toute chaude dans un département universitaire de sciences humaines, non ?

– Non. J’adore conduire les bus, ça passe le temps. Et le ronronnement du véhicule m’aide à affiner mes théories, conclut Matthieu.

Ils sortirent griller une clope et se saluèrent : l’heure de reprendre le service avait sonné.

19h. Il s’était mis à crachiner quand il avait écrasé son mégot. Dernière tournée de la journée

La porte de la Chapelle, le cimetière de Saint-Denis, le canal… La ligne 153 défilait lentement, morose, brumeuse, semblable au départ tardif d’un cargo de nuit vers un port à conteneurs. Une languette de 93 éloignée des cartes postales. Comme tous les soirs, on avait sorti le tapis gris. Dans le bus défilaient des passagers de toutes les couleurs. Sur les trottoirs passaient des réverbères monochromes éclairant des vendeurs à la sauvette. À l’arrêt Stade de France RER, une odeur de viande grillée se répandit dans le véhicule. Installés sous l’abribus, deux gusses encapuchonnés vendaient des brochettes de mouton. Dieu seul savait, sans doute, d’où provenait la viande.

Après avoir posé le pied sur l’accélérateur, Brahim ralluma la radio. Retentit dans ses oreilles l’information selon laquelle le président Macron souhaitait donner au bon peuple, quelques jours plus tard, des funérailles nationales pour la mort de Johnny Hallyday. Le chauffeur bougonna un bon coup et changea de station. Radio Nostalgie jouait Noir c’est noir, et il laissa ronronner la musique dans le poste. Durant les trente premières secondes, il se surprit à apprécier la chanson. Derrière, les passagers s’étaient tus, concentrés sur le titre du défunt, comme s’il s’était agi d’une messe dominicale. A l’approche de Stains, Johnny chantait toujours.

« Oui gris c’est gris, je n’veux plus d’ennuis oh oh oh,

ça vaut le coup de sauver notre amour ».

Brahim, le coeur et les yeux abîmés par les rues blafardes de la banlieue, se mit à pleurer. De lourdes larmes perlaient sur ses joues, des larmes venues d’il ne savait où, gouttant sur son volant avec la constance d’un stalactite en train de fondre. Il y avait bien dix ans qu’il n’avait pas pleuré. Et il avait fallu attendre qu’un illustre blouson noir claque pour cela ! La vie était décidément pleine de surprises. Les torrents lacrymaux ne cessaient pas. Brahim tentait de mettre des mots sur sa peine quand un choc fit rudement tanguer son bus par la droite.

Le trouble des larmes avait obscurci le champ de vision du conducteur, qui avait fini par griller un feu rouge. Une première dans sa carrière, une tâche indélébile sur sa réputation jusqu’alors sans faille. Un motard s’était encastré dans le véhicule. Brahim s’était garé en urgence auprès du premier trottoir venu. Les quelques passagers du bout de ligne avaient été secoués, mais la peur dominait le mal. Tremblant de la tête aux pieds, il sortit du bus pour aller à la rencontre de sa victime fortuite, déjà entourée de quelques passants au regard inquiet, venus lui porter assistance. Approchant, il entendit la voix haut perchée du motard.

– Merci, merci m’sieurs-dames, mais je crois que je n’ai rien !

En direction de Brahim, regard désapprobateur de la populace, déjà bien occupée à tisser le scandale de la journée.

– Ca va monsieur ?, héla Brahim. Oh putain, oh putain, je suis désolé, désolé. Tout ça, c’est mézigue. On rédige le constat sur le champ, et je prends tout pour ma pomme. Je reconnais tous mes torts, monsieur.

La petite foule se faisait plus oppressante.

– Du calme, m’sieurs-dames, du calme, on n’est pas là pour faire une seconde victime, tout de même. L’accident s’est déroulé entre l’gars de la RATP et moi, permettez-nous de prendre congé de votre gentillesse un moment pour régler ça entre hommes.

– Vous saignez, monsieur, fit remarquer une des passantes. Vaudrait p’t’être le coup de vous conduire directement à l’hôpital.

– À l’hôpital ? Grand dieu, non !, dit le motard en posant la main sur son genou râpé par le bitume. C’est rien qu’une éraflure, y’a pas mort d’homme. Ma bécane est morte elle, mais ça, c’est une autre histoire…Laissez-nous régler ça à l’amiable, ma bonne dame.

Le gros des curieux commença à tourner les talons. Brahim proposa son aide, mais l’homme de cuir lui assura d’un hochement de tête qu’il était apte à marcher en enfilant des « c’est rien, c’est rien ». Ils revinrent tous les deux vers le bus enfoncé et s’assirent dans l’herbe humide. Entre temps, l’humidité des yeux de Brahim n’avait pas tellement diminué.

– C’est pour moi que tu pleures, m’sieur ? Mais faut pas pleurer pour ça. J’ai rien du tout. Solide comme un roc. Et te fais pas de bile pour ma Harley, elle était bien vieille, j’en prendrai une autre, si j’décide de rester en vie d’ici là…

– À la vérité, je pleurais avant de vous renverser. Je sais pas ce qui m’a pris, j’ai jamais enfreint une seule fois le code de la route, je me suis laissé distraire, et puis les larmes sont venues. C’est seulement après que j’ai grillé le feu. Pardonnez-moi pour tout, monsieur, j’vous rembourserai jusqu’au dernier centime pour votre moto et pour vos blessures !

– Et qu’est-ce qui a pu te distraire à ce point là ?, interrogea le motard.

– Ben, c’est que j’ai honte d’en parler, prononça Brahim dans sa moustache. Y’a eu la mort de Johnny ce matin, et ça m’a tout chamboulé. Je sais pas pourquoi, ça m’a mis un trouble. Et puis tout à l’heure, y’a eu cette chanson à la radio…

Le motard leva les yeux au ciel.

– Foi d’Henri, je partage ton malheur, coupa le motard. Je suis effondré depuis ce matin. Johnny était tout pour moi. Je l’aime de tout mon coeur depuis que j’ai touché terre pour la première fois, et maintenant, il est mort. J’ai plus de raison de vivre, m’sieur. J’en arrive même à croire qu’en temps normal, je n’aurais jamais foncé comme ça dans ta tôlerie, même si faut bien avouer que selon la loi, t’es le fautif. Au moment de l’impact, une pensée m’a même traversé l’esprit : et si je rejoignais Johnny au Paradis ? Ca aurait peut-être pas été plus mal comme ça. Tout compte fait, si on résume la scène à cette demi-seconde, le seul tort que tu peux endosser est de pas avoir eu une carrosserie assez costaude pour m’envoyer au Paradis moi aussi.

– Mais vos blessures, la moto…tenta Brahim.

– T’occupes pas de ça, trancha le motard. L’accident c’est rien face à cette tragédie. J’ai de l’argent, j’ai beaucoup d’argent même, et c’est pas ça qui rend heureux. Une mob, j’pourrais bien m’en repayer une quand j’voudrais. Maintenant, j’ai plus que mes disques et mes posters pour pleurer.

Et il fondit en larmes à son tour. La scène était surréaliste. Brahim se demandait bien ce qui lui restait à faire. D’abord hésitant, puis d’un mouvement franc, il prit l’homme dans ses bras, et ils sanglotèrent ensemble pendant de longues minutes.

Finalement, Henri accepta tout de même que Brahim le dépose à la clinique la plus proche. Les plaies véritables se voient à l’oeil nu, mais les blessures psychologiques sont insondables. Tout au long de ce trajet imprévu, le bus roula au pas, et il n’excéda pas 40 km/h pour revenir au dépôt.

Brahim sortit en trombe de son véhicule en claquant la porte. Plusieurs minutes, il resta sous la bruine qui luisait, ocre, illuminée par les lumières de la ville, en fixant le ciel opaque. Il dégaina une seconde clope qu’il porta à sa bouche et l’alluma d’un geste désinvolte, en ressassant les événements de cette fâcheuse journée. Puis, il se décida à pénétrer dans le dépôt. Il avait l’intention d’y trouver Yves Descombes, son chef, et de tout lui dire. Il fallait pour cela traverser l’immense garage par la gauche pour entrer dans un couloir sombre et jalonné de dizaines de portes. Celle de son supérieur était la sixième à gauche. Il frappa à la porte estampillée « Responsable dépôt », et Yves Descombes lui ouvrit.

– Tiens ! Zerbouche ! Comment va ?…Allez, entrez Zerbouche, faites pas cette tête-là…Alors, racontez moi tout ça ?

Brahim regarda Descombes droit dans les yeux. Il prit tout son courage en une aspiration et se mit à raconter sa journée de long en large, n’omettant aucun détail. Il raconta comment il avait appris la mort d’Hallyday ; il raconta comment il était passé du rire aux larmes en quelques heures, comment il avait pilé rue de la Tour d’Auvergne, manquant de blesser ses passagers, comment il avait été troublé par une conversation incompréhensible avec son collègue et comment, enfin, il avait fini par broyer la Harley Davidson d’un motard contre sa tôle. Tout cela, il parvint à le dire avec juste ce qu’il fallait d’assurance, sans trembler, sans bredouillages, mais avec le regard droit, la sincérité du juste et la conscience de son éthique professionnelle.

Descombes jeta à Brahim Zerbouche un œil oscillant entre la surprise et la compassion.

– Aaah, Zerbouche, c’est plus compliqué que je ne l’imaginais…La responsabilité de la RATP risque d’être engagée dans les dégâts de la moto et les soins du cyclomotard…Ca va encore nous coûter bonbon…Il était colère, le mec, j’imagine ?

– Aussi surprenant que cela puisse paraître, il ne l’était pas, Monsieur. Il avait l’air surtout affecté, lui aussi, par la mort de Johnny. On n’a pas établi de constat d’accident, il a refusé. J’ai pourtant insisté, je tiens à le préciser, moi je veux pas d’histoire…

Là-dessus, Descombes écarquilla les sourcils, masquant comme il le pouvait un petit rictus mi-amusé, mi-emmerdé.

– Bon, Zerbouche, vous savez quoi ? C’est votre jour de chance. Affaire classée. Vous êtes un de nos meilleurs éléments, un véritable pilier de la boîte, et vous n’avez jamais failli au cours de votre carrière avant aujourd’hui. Aujourd’hui est un jour spécial, un jour de deuil national, et si même vous, Zerbouche, avez dévié de votre trajectoire parfaite, c’est qu’aucun autre conducteur de l’Île-de-France n’a dû passer une journée sereine. D’ailleurs, je ne vous cache pas que sur l’ensemble du réseau, nous avons enregistré pour cette seule journée d’aujourd’hui autant d’accidents graves que dans une années entière, c’est à dire une douzaine. Certes, l’image de la société va en pâtir, mais après tout, Johnny n’est plus. Et nous ne pouvons pas nous permettre de nous séparer d’un élément comme vous. Vous serez le rescapé de cette journée, Zerbouche, vous avez ma parole.

Un soupir de soulagement ébranla le corps de Brahim, mais il parvint à le tenir discrètement au fond de sa poitrine.

– Merci, m’sieur Descombes mais…C’est trop facile. Même les meilleurs un jour vacillent, et je tiens à être sanctionné pour mes écarts de la journée. Je n’ai pas su tenir mon rôle correctement ces dernières heures. J’ai mis en danger la vie de mes passagers et des usagers de la route. Et je me sens si mal pour cette raison que je ne peux pas accepter une telle mansuétude de votre part.

– Zerbouche, Zerbouche…sussura lentement Yves Descombes, en posant sa main sur le dos du conducteur d’un air protecteur. Vous êtes trop dur avec vous même. Attention à ne pas confondre votre rôle social avec votre être. Ne vous méprenez pas, vous êtes un homme bon. Vous mélangez votre place dans la Cité et votre personne, mais ces deux identités n’ont rien à voir. Votre travail ne vous définit pas, du moins pas dans votre essence. Ayez conscience de vous, Zerbouche, vous existez ! Et ne remisez pas votre individualité derrière votre mission, voyons ! Depuis le temps que je vous connais, vous êtes tellement plus que ça…Une sacrée personnalité, et robuste avec ça. Je n’ai d’ailleurs pas souvenir de vous avoir vu manquer le travail une seule fois en cinq ans…Vous êtes fidèle au poste tous les jours…Dites-moi, Zerbouche, je suis en train de me demander si vous avez seulement pris une seule fois des congés depuis mon arrivée…

– Les derniers remontent à loin…La dernière fois que j’ai fait une pause, c’était quand je suis parti une semaine en Normandie. Je crois que ça remonte à 2014.

– Quoi, 2014?!

– C’est cela, monsieur.

– 2014 ?! Vraiment ? Alors ne vous posez plus d’autres questions : vous avez un besoin urgent de vacances, Zerbouche…