Qu’est-ce qu’on est bien…

En effet, qu’est-ce qu’on était bien, assis sur le flanc herbeux de ce sommet du Carladès, à contempler un paysage aux allures mongoles, en plein cœur du Massif Central. Devant nous, une pente douce, semées par de petits burons désossés, s’avançait vers un bosquet. Le calme était total, propice à la méditation, à condition d’accepter le frêle tintement des cloches pendues au cou des vaches avoisinantes. C’était le mois d’avril, et le soleil, fier, trompeur par son intensité, aurait pu nous faire croire que l’été était déjà là. Projetant sa lumière sur les quelques ruines qui nous entouraient, il leur redonnait vie en exhibant leurs colonisateurs requinqués par le printemps : arbustes, ronces, chats égarés, chauves-souris. Face à ce spectacle, nous étions touchés par une sorte de grâce que rien ne venait perturber.

Dix minutes étaient passées. Dix minutes lors desquelles nous n’avions pas décroché notre regard de l’océan montagnard qui s’étirait, rutilant, autour de nous. Seul le vent nous rappelait que le paysage auquel nous nous étions associé n’était pas une ancienne carte postale ; nous aurions d’ailleurs pu finir par le croire avant d’apercevoir, au loin, un véhicule serpentant sur un chemin qui passait entre les arbres. « Tu crois qu’il va vers nous ? », dit Anna, l’air ennuyé. « C’est difficile à dire à cette distance », lui répondis-je. Greg reprit : « Vu qu’il n’existe que des chemins herbeux par ici, ça pourrait tout à fait se diriger vers nous ». Moi, avec un léger sourire :« Et puis, c’est sans importance, aucun conte, aucun manuel d’histoire n’a précisé qu’la Bête du Gévaudan était motorisée ! »

Nous suivîmes sa trajectoire entre les monts en roulant des yeux, comme des enfants suivraient une bille s’aventurant sur une mini-piste bardée de tunnels obscurs. Durant cinq minutes, nous la vîmes à 500 mètres de nous, et l’instant d’après, elle continuait dans une direction opposée, plus bas, plus proche, cisaillant la montagne selon un plan en dents de scie. Au bout de dix minutes, elle avançait vers nous, incontestablement. Nous aperçûmes que sa couleur prédominante était un bleu qui se fâchait avec celui du ciel, et qu’elle était munie d’un petit gyrophare, avec le logo de la République. Qu’est-ce qu’une bagnole de flic venait donc faire parmi les vaches ?

Nous l’avons regardé encore quelques instants slalomer, jusqu’à ce que le bruit du moteur vienne troubler notre quiétude. La camionnette – parce que c’était bel et bien une camionnette – a monté péniblement la dernière cote, puis s’est garée à coté du buron le moins usé par le temps, juste au-dessus de nos têtes.

La porte claque. Anna esquissa un coup d’oeil par dessus son épaule : « C’est un homme seul. La cinquantaine. Moustache. Petit et velu. Un vrai Auvergnat », chuchota-t-elle. Mauvais pressentiment. Je commençais à trembler mais je n’en dis mot. Greg, lui, se mit debout pour attendre l’agent.

– Bonjour monsieur, on peut faire queq’chose pour vous ?

– Bonjour les jeunes, agent Boudeyroux, commissariat de Vic-sur-Cère. On m’a demandé de v’nir vous faire un brin de causette parce que vous déambulez sur un terrain privé. Bien entendu, c’est illégal. Papiers, siouplé.

Bref coup d’oeil en direction de Greg. J’avais peur de sa réaction : il a toujours détesté les flics, et tout ce qui touche à l’ordre en général.

– Mais on est à la montagne, elle est à tout l’monde, non ?, ai-je rappelé.

– Que tu crois, mon gars ! Vous voyez l’buron là-haut ? Eh bien c’que vous semblez ne pas savoir, c’est que c’buron-là, c’est l’avant-poste du commissariat de Vic dans ces encablures depuis deux ans. Toute la crête a été achetée par un hollandais y’a d’ça deux ans. Un certain Vanderburgger. On a été obligés. Protection des biens privés, qu’on appelle ça. Ca peut vous mener loin, loin, loin ça, mes enfants. Papiers, siouplé.

Anna a fait la moue. S’approchant de Boudeyroux, Greg a asséné :

Et comment est-ce qu’on était sensé l’savoir, nous, que toute cette crête appartenait plus au bien commun ? Merde, faut qu’on s’fasse emmerder jusqu’en plein cœur du Cantal, maintenant ? Il est où l’panneau, hein Longtarin ? On en a déjà assez de la flicaille dans les villes, et elle nous poursuit désormais à travers monts et vallées, pour protéger les biens d’un putain de bouffeur de gouda qui vit certainement à des centaines de kilomètres et qui s’est payé le luxe de privatiser un dixième du volcan, ? C’est bien ça dont il s’agit ? Mais foutez-nous la paix, et bien cordialement !

Greg, calme-toi… tenta Anna. Mais c’était trop tard. Boudeyroux voyait tout rouge.

Mutinerie, rébellion ? Eh, mais c’est qu’il a pas l’air content, le p’tit bonhomme ! C’est certainement qu’j’suis tombé sur des durs à cuire. Vous savez ce qu’il en coûte de désobéir aux ordres d’un policier de la République française, jeune couillon ? Outrage à agent, qu’on appelle ça. Traditionnellement, ça se règle par une nuit de cabane, avec une lampe dans la gueule et une série de questions toutes plus agaçantes et humiliantes les unes que les autres, et vous pourriez espérer vous en tirer à bon compte en sortant avec une amende et un froc sale. Mais vous m’avez appelé « Longtarin », ça m’a pas échappé. Les blagues sur le physique, par ici, on a l’habitude, mais vous allez regretter de m’avoir infligé celle-ci. C’est plus le flic qui parle, c’est l’Auvergnat, espèce de syndicaliste de moyenne montagne !

Sortant un taser, il continua :

Tu l’as vu, çui là ? Toi et tes petits copains, vous allez sortir vos papelards, foutredieu !

J’ai voulu calmer le jeu : j’ai dit au flic qu’on allait sortir nos cartes d’identité et s’en aller sans faire d’histoire. Anna a opiné du chef. Boudeyroux commençait à baisser son arme. Restait Greg. C’était pas gagné. D’un œil, je l’enjoignis à se taire. Peine perdue.

Des policiers, j’en ai croisé beaucoup dans ma vie, mais des aussi acharnés que vous, ça, jamais ! Et vous n’êtes pas seulement un acharné, vous êtes un imbécile, visiblement. Manquer de culture à ce point… Vous avez déjà ouvert une bande-dessinée ? Ça fait à peu près quarante ans que ce n’est plus réservé aux mômes. Ce n’est pas votre pif ingrat que je visais, c’est votre être tout entier, la capacité que vous avez surgir au mauvais moment tel un archétype du flic qui ne se pose pas de questions. Non mais, regardez-vous : vous êtes pas un peu caricatural ? Vous parvenez à synthétiser à merveille tous les clichés éculés de votre profession, mais aussi ceux qui touchent vos congénères régionaux. Vous êtes un idéal-type, un hologramme. Allons, on n’est plus dans les années soixante, et nous sommes dans notre bon droit en ce qui concerne notre présence sur ces terres. On ne va pas se faire dicter notre train-train par un hologramme. Quitte à être verbalisé, j’aimerai bien que ça soit pour quelque chose de

Greg n’eut pas eu le temps de finir sa tirade. Il s’écroula en gémissant des paroles incompréhensibles après le coup de matraque que Boudeyroux venait de lui administrer.

Fini de rire, les peigne-cul. Cette fois, c’est la cabane qui vous attend !

L’agent accourut sur Anna, une paire de menottes rouillées à la main. J’eus juste le temps de m’interposer pour qu’il ne l’assomme pas elle aussi, et je reçus une mandale sur l’épaule. Poussant Anna, je parvins à la faire dévaler la pente douce afin de la maintenir éloignée, et je pris moi-même mes jambes à mon coup. Nous avons couru sur une centaine de mètres afin de nous protéger derrière les vestiges d’une grange assaillis par les lézards. Ce répit fut de courte durée : le ronronnement d’un moteur, fonçant vers nous en zigzaguant, se fit rapidement entendre. Notre course reprit en ligne droite. Notre assaillant venait vers nous, mais nous avions un avantage sur lui : nous étions à pied, et libres de courir. Lui devait emprunter d’étroites chicanes avec sa camionnette, qui l’obligeaient à de fastidieux virages.

Nous étions parvenus à creuser l’écart quand j’entendis Anna pousser un cri. Me retournant, je constatais que ma camarade s’était pris les pieds dans une racine. Impossible de fuir sans elle, je demeurais donc à ses côtés, résolu à affirmer ma solidarité face à cette situation tendue.

Cinq minutes insupportables s’écoulèrent avant que la camionnette de Boudeyroux ne déboule à toute berzingue en contrebas de l’endroit où était tombée Anna. Le moteur se coupa, une portière claqua. Nous eûmes le temps d’apercevoir le corps de Greg allongé sur la banquette arrière. Boudeyroux avança vers nous, le sourire carnassier du flic ayant accompli sa mission se dessinant sous sa moustache.

Il n’était plus qu’à vingt mètres de nous. Nous l’entendîmes hurler encore : « Fini de rire, les peigne-cul ! ». Anna me demanda si je pensais que Greg était mort. Je lui répondis, avec tout le flegme qui me restait, que je n’en avais aucune idée. C’est à ce moment-là que nous vîmes notre ami se précipiter hors de la voiture de Boudeyroux et remonter la pente à toute vitesse. L’agent se retourna à moins de cinq mètres de nous, tira. Manqué. Greg continua son ascension avec la force du désespoir, et se jeta sur Boudeyroux, à qui il commença à asséner des bourres-pifs. Le rapport de force était bouleversé. J’en profitais pour descendre lui voler son arme de service. Le flingue était trop beau entre mes mains. Je me surpris alors à le lancer à Greg. Braquant l’arme en direction de l’agent, celui-ci cria :

Les mains en l’air, cow boy !

A ces mots, je ne pus refréner un fou-rire.

Tout doux, gamin. Tu ne vas tout de même pas pétarader sur un agent de la fonction publique, non ? Je te dirai bien que j’ai une famille, mais je ne sais pas mentir : je vis seul. J’ai pas d’gosses. J’ai qu’ma vie et mon travail pour moi. J’ai simplement voulu bien faire. J’ai simplement voulu faire mon travail. Pitié, gamin…

Greg tira. Boudeyroux s’écroula, raide mort. Anna se mit à pleurer, mais c’était dans la logique des choses. Nous traînâmes sa carcasse vers la grange la plus proche afin de le planquer. Il allait pourrir là, telle une vieille charogne, et personne n’en saurait jamais rien. La camionnette. Il fallait aussi la faire disparaître. Il avait laissé les clefs dessus, ce con. Nous entreprîmes de la conduire en haut d’un ravin avant de la précipiter dans la Cère. Ni vu ni connu.

*

Nous sommes retourné chercher notre voiture pour rentrer à Saint-Flour. Greg n’avait pas le permis. Anna, traumatisée, ne pouvait pas conduire. C’est moi qui m’y suis collé. Quelques kilomètres se sont écoulés dans le silence. Entre Le Lioran et Murat, j’entrepris la conversation avec Greg.

Mais qu’est-ce qui t’as pris de lui rentrer dans le lard directement ? On aurait tout aussi bien pu partir sans la ramener, ça aurait fait moins de bruit, nan ?

Je supporte pas les flics. Je supporte pas qu’on me donne des ordres. Et par dessus tout, je supporte pas qu’on m’accuse d’un truc que j’ai pas fait.

Mais si ça se trouve il disait vrai, le flic, peut-être bien qu’un vieil hollandais fortuné a acquis la crête, et peut-être bien qu’on avait pas à s’y promener.

Il allait nous arrêter. Pour une foutue promenade. Quitte à être arrêté, moi, je préfère l’être pour un truc valable. Tuer un flic, c’est un truc valable. Au moins n’aurais-je pas de regret, juste au cas où.

Au cas où… ?

Au cas où l’enquête se poursuive.

– …

Et c’est ainsi que par une bien belle journée d’avril, dans les environs du Puy Gros, entre quinze et seize heures, une vache disparut sans laisser de trace.