Némésis

1 – Jean-Philippe Pichon

Confortablement installé dans l’un des fauteuils de son grand salon, Jean-Philippe Pichon attend ses invités avec impatience en tapotant nerveusement son smartphone de ses gros doigts. Ce jour d’octobre 2019 est marqué d’une pierre blanche sur son calendrier. Il y a longtemps qu’il n’avait pas organisé un dîner avec d’autres businessmen ; en tant qu’homme d’action et de puissance, cela lui manquait beaucoup.

Jean-Philippe Pichon est le président directeur général de l’entreprise Interface spécialisée dans les services du numérique. Numéro un français dans le domaine des entreprises de services du numérique, Interface travaille pour des centaines de clients internationaux, de l’industrie automobile à la publicité en passant par les cabinets d’avocats. Dotée des meilleurs ingénieurs du pays, l’entreprise réalise des outils numériques sur mesure et sur demande, dispense des formations au national et à l’international . Elle recrute sur tous les continents. Alors parfois, Jean-Philippe Pichon ne se sent plus pisser.

Ce fils de commerçants bourguignons est fier de sa réussite et conscient du faste de sa place. Comme disent les jeunes, il pèse dans le game. Advenue sur le tard, sa prospérité industrielle lui a permis d’entrer dans des cercles de pouvoir auxquels il n’aurait jamais cru avoir accès quelques années auparavant. Quand il avait quarante ans dans les années 2000, bien avant de devenir une ESN, Interface n’était qu’une modeste boîte de webmarketing. La soixantaine dépassée, Pichon a le sentiment d’être un homme accompli. Mieux que ça : il est conscient qu’il stimule la jalousie de tout un parterre d’envieux qui aimeraient prendre sa place. Il aime ça, être un modèle, une personne qui compte. Il a ses amis au sein de la politique. Au sein de la jet-set, aussi. Il est déjà arrivé que des magazines people publient des photos de lui, récemment mais aussi à l’époque où il était encore avec sa femme. Barbara l’a quitté pour un autre, un type moins bosseur, plus disponible, plus amoureux, fan de programmation neuro-linguistique et inscrit dans les cercles new age. Un bonimenteur talentueux. La séparation n’avait pas été un grand regret pour Pichon. Le pouvoir donne accès à tout, le succès, la protection et les femmes. Avant le divorce, il lui était déjà arrivé d’avoir des aventures ailleurs, surtout avec des prostituées. Ces dernières années, il a multiplié les conquêtes. Il faut dire que l’argent attire les femmes les plus farouches comme le miel attire les mouches. Parfois, elles viennent se présenter toutes seules et s’abandonnent sans résistance. Parfois, elles sont plus récalcitrantes, mais elles finissent toujours par dire oui.

Le capital séduction de Jean-Philippe Pichon a considérablement augmenté au gré de la construction de sa fortune. Aucune femme ne sait plus lui résister. Aucune, sauf Sibylline Némèze, la nouvelle domestique. Elle travaille pour lui depuis deux semaines. Il n’a pas honte de le claironner autour de lui : à l’issue de nombreux entretiens, Sibylline Némèze a été choisie pour son physique. Après tout, c’est un critère comme un autre, et pour ce qui concerne le ménage et le service, une femme en remplace une autre, pas vrai ?

Quand il l’a vue pour la première fois, Pichon a cru à une apparition. La brune de vingt-cinq ans aux traits fins, aux yeux foncés rapprochés et à la bouche menue l’a séduit instantanément. Il a à peine écouté ce qu’elle avait à lui dire, trop concentré sur ses seins, sa chevelure sauvage, le croisement de ses jambes musclées et le mouvement de ses lèvres. Quel physique de salope, s’est-il dit pour lui-même en rêvant déjà de la mettre dans son lit. Elle fut embauchée sur-le-champ.

Cependant, ces derniers jours, Jean-Philippe Pichon a été comme désillusionné. Par deux fois, il a tenté des avances auprès de Sibylline Némèze et par deux fois, il a eu la sensation désagréable d’être repoussé. Pas méchamment, mais de manière suffisamment claire pour n’autoriser aucune ambiguïté. La première fois, il a complimenté sa domestique sur sa robe du jour, et celle-ci s’est contentée de le regarder d’un air dédaigneux, sans rien répondre. La seconde fois, il lui a proposé de l’inviter au restaurant un soir après son service, ce qu’elle a cordialement refusé. Sibylline Némèze est une jeune femme revêche, ce qui contrarie fort monsieur Pichon. Alors, pour cette soirée, monsieur Pichon a convié d’autres amis puissants et a pris soin de bien insister sur la beauté rare de sa nouvelle bonne. Monsieur Pichon a l’espoir secret que cette petite conversation entre gens raffinés se termine en gang-bang.

Vingt heures. On sonne à la porte et Wassim Chebel, le premier convive, entre avec un grand sourire.

2 – Valentin Lecoeur

Valentin Lecoeur est arrivé le dernier. En entrant dans le salon, son hôte et le reste des convives étaient déjà installés autour d’une petite table ronde garnie de cocktails et de petits fours. Un fauteuil était inoccupé : après avoir salué ses collaborateurs, il a pris place et a commandé un mojito au majordome, un certain Antoine Lepetit. Au départ, il n’a vu que lui : petite figure insolente, jolies fesses, quelques tatouages sur les bras. L’un d’entre eux représentait un oiseau en feu. Puis est entrée la ravissante jeune fille dont Jean-Philippe Pichon avait parlé. Avec un sourire ravissant, elle a demandé :

– Manque-t-il quelque chose, messieurs ?

– Non, Sibylline, merci beaucoup, lui a répondu monsieur Pichon.

En la voyant pour la première fois, Valentin s’était dit que Jean-Philippe était encore loin du compte quand il avait qualifié devant eux, la semaine passée, sa nouvelle bonne comme une “déesse de beauté”. Ces derniers temps, il avait préféré les mecs aux filles, mais celle-ci était vraiment exceptionnelle. Le souvenir de son visage angélique lorsqu’elle repartit vers la cuisine l’empêcha de se concentrer tout à fait sur les discussions ayant cours autour de lui. Un visage angélique qu’il avait bien envie de posséder, de souiller à tout jamais.

Valentin Lecoeur est un publicitaire “éthique”, la preuve : il ne travaille que pour des grandes entreprises nationales. Il a toujours refusé les contrats que lui proposaient les clients de l’extérieur. Valentin Lecoeur est un patriote. Il a dans son carnet de contacts les PDG de Fleury-Michon, Saint-James et Peugeot. Durant sa jeune carrière, il a travaillé pour la plupart des fleurons de l’industrie française, mais c’est en tant que client qu’il a été invité à la soirée de Jean-Philippe. En effet, Valentin a un business plan ambitieux : celui d’étendre son petit empire sur Internet. Pour cela, il a besoin de solutions technologiques à la pointe, ce que l’entreprise Interface est en mesure de lui fournir. C’est en suivant ce plan qu’il a été amené à rencontrer Arnaud Depoil, ingénieur d’affaires dévoué de Jean-Philippe Pichon, chargé de sélectionner les meilleurs experts de la communication en contexte numérique pour lui permettre de développer sa boîte.

Le publicitaire est certes un patriote, mais un patriote progressiste, et pour cause : 50 % de ses salariés sont des femmes. Il le clame haut et fort partout où il se rend et en est très fier. La parité est une donnée très importante en contexte entrepreneurial, d’autant qu’elle ajoute une vraie plus-value dans les bilans de fin d’année. On dit de Valentin Lecoeur qu’il est un homme exigeant, et c’est la pure vérité : il s’est toujours refusé à faire la différence entre les hommes et les femmes au travail. Tous au turbin de manière indifférenciée, voilà le maître-mot. Il a d’ailleurs constaté de nombreuses fois que les femmes étaient les plus courageuses. Finalement, les hommes ont une fâcheuse tendance à se comporter comme des fillettes, à toujours tenter de gratter quelque chose, à se plaindre et à monter au créneau. Ce rapport inverse à la nature supposée des sexes l’amuse beaucoup.

Quel univers fascinant que celui de l’entreprise. Valentin Lecoeur a réussi à s’y bâtir une réputation solide et y a trouvé tout ce dont il avait toujours rêvé auparavant. La sensation de puissance, notamment : quel plaisir de diriger, d’avoir à son service autant de travailleurs dévoués, ignorants de leurs droits, malléables, manipulables à merci ! Bien sûr, il ne fallait pas le dire trop fort… Mais quelle ivresse, quelle satisfaction !

Valentin écoutait les conversations d’une oreille distraite. Voilà longtemps qu’il n’avait pas couché avec une femme. Aucun des convives présents ne lui donnent envie de finir au lit ce soir-là. De toute façon, aucun d’entre eux ne connaît ses préférences sexuelles, et il prend bien soin de les taire pour ne pas se retrouver blacklisté. Le milieu du business est tellement machiste… Le majordome, à la limite, pourquoi pas… Mais ces hommes d’affaires étaient tristes, ennuyeux et fatigués. Cependant, si la soirée se termine comme l’escomptait Pichon, ce sera certainement amusant. Valentin n’y participera pas, mais il prendra plaisir à suivre les ébats, comme il avait pris plaisir ces derniers temps, à de nombreuses reprises, à regarder des films pornographiques hétérosexuels sur PornHub. Un plaisir d’esthète, sans nul doute, que peut se permettre sans se salir la race des meilleurs dont il fait partie.

3 – Arnaud Depoil

À 21h, Arnaud Depoil commence à être saoul. Comme à son habitude quand il a bu deux verres, il se lance dans des envolées lyriques à propos du travail et de la vie. Il fait beaucoup rire ses collègues.

– La semaine dernière, alors que j’étais en réunion avec le groupe Altice France, il m’en est arrivé une bonne. Je venais de terminer une discussion avec Patrick Drahi quand un type vient me tapoter l’épaule. Je me retourne, je le reconnais pas et je le lui dis. Là-dessus, le gars commence à me dire “Mais si, mais si, tu te souviens pas, IngéSup, deuxième année, on a fait quelques TD ensemble”, et alors là, je me mets à le regarder et à réfléchir, parce que c’est vrai que j’ai fait IngéSup. Je le remets toujours pas. Le gars commence à s’exciter et me donne son nom (que j’ai déjà oublié), donc là, malaise, je fais comme si je l’avais reconnu pour qu’il me foute la paix. Et alors après, je vous laisse imaginer ce qu’il s’est passé, je vous le donne en mille…

– Il t’a demandé un poste ?, questionne Jean-Philippe Pichon.

– Mieux que ça ! Il me demande ce que je suis devenu. Alors je lui explique que je suis ingénieur d’affaires, que j’ai à gérer et à étoffer des portefeuilles clients, à manager des techniciens, des ingénieurs-informaticiens, tout ça. Et là-dessus, le type, il me sort : “Ah ben je suis manager chez Orange, moi, alors on fait un peu le même boulot !”.

Éclat de rire général. Valentin Lecoeur en recrache son mojito, Wassim Chebel et Pierre Montout sont tout-ouïe.

– Il t’a pris pour un débutant, quoi, ajoute Pichon.

– Exactement. Alors là, je lui ai ri au nez et je me suis contenté de lui dire : “Petit, des gars comme toi, j’en mange trois au petit déjeuner tous les matins”. Non mais, pour qui il m’a pris celui-là ! J’ai un rôle social qui s’apparente à celui d’un demi-dieu, et le mec vient me parler de ses conneries de cadre à la petite semaine ! C’est pas le même salaire, on joue pas dans la même catégorie, tocard !

Il n’est rien de dire que Arnaud Depoil est un personnage aussi hâbleur que condescendant, mais on aurait tort de croire que ces deux mots sont perçus par lui comme des insultes. Au contraire, pour Arnaud, quand on souhaite réussir, il est important de laisser s’exprimer la moquerie, la grossièreté et la suffisance. Tous ses amis ne sont pas d’accord, mais il n’en a cure : c’est son caractère, son lifestyle, sa manière d’être. Ceux et celles qui le lui reprochent ne sont que des prétentieux ou des jaloux, ils n’ont jamais connu la malédiction d’être venu au monde avec un physique ingrat.

En effet, Arnaud est laid, et il le sait depuis toujours. Petit, il a subi les brimades de ses camarades de classe et en a tiré une leçon : pour ne pas se faire écraser, il faut écraser les autres. Ce projet, il l’a mis en route en arrivant au lycée. Après des années de galère et de moqueries, il n’était plus question de se laisser faire : sport, concours de rhétorique, travail personnel à la maison, tout était bon à prendre pour devenir un roc. Or, quand on est un élève médiocre et que l’on veut prendre le temps de l’excellence, on n’a plus le temps pour les sociabilités. Peu à peu, Arnaud s’est coupé de tout le monde, même de sa famille. Une fois arrivé en âge de faire des études supérieures, il ne connaissait plus personne d’autre que des gens comme lui. Peu à peu, il est devenu un rouleau-compresseur écrasant quiconque osait lui barrer la route, une créature vaguement humaine et crainte de tous.

Arnaud Depoil n’a jamais eu de relation amoureuse. Il a déjà eu quelques relations sexuelles. Avec des prostituées. Une fois qu’il lui a été possible de se les payer avec son gros salaire. De ce fait, Arnaud Depoil ne connaît pas les femmes. Selon certaines rumeurs, il aurait eu une relation non-tarifée avec une femme une seule fois, une ex-secrétaire qu’il aurait attachée et violée dans son bureau. L’affaire n’a jamais été ébruitée, car la collaboratrice a eu peur de parler. Tous ses collaborateurs sont au courant, mais tous font comme si rien ne s’était jamais passé. En effet, Arnaud Depoil est lui aussi quelqu’un de puissant, et l’on n’a surtout pas envie de le contredire.

Vers 21h30, c’est l’heure de passer à table. Le couvert en argent a été dressé par Antoine Lepetit, la nappe est en tissu gobelin, on ne se refuse rien, décidément, chez Jean-Pichon. Des corbeilles de pain sont disposées sur la table, et Arnaud se saisi d’un quignon qu’il enfourne dans sa gueule béante pendant que Sibylline sert le vin. Si le plan de Jean-Philippe fonctionne, s’ils arrivent à saouler la petite et à la convaincre de faire quelques cochonneries, il se dit qu’ils passeront une délicieuse fin de soirée. Elle est sacrément bien roulée, elle a tout ce qu’il faut là où il faut. Il ne parvient plus à détourner les yeux de son cul. Discrètement, il laisse tomber sa fourchette par terre et se met à beugler :

– Dites, Sibylline, est-ce que vous auriez l’amabilité de m’amener un autre couvert ? Celui-ci est sale…

– Tout de suite, monsieur, répond la domestique.

Qu’est-ce qu’elle est serviable, cette petite pute. Arnaud est persuadé qu’elle ne reculera devant rien contre quelques billets. La voilà qui revient, dépose la fourchette sur la table. Avant qu’elle ne reparte, il lui colle une main aux fesses. Sibylline a un sursaut, mais elle ne bronche pas. Cela le fait beaucoup rire.

– Ahahah, vous avez vu ? Elle a pas l’air de s’en plaindre…

4 – Wassim Chebel

Directeur des ressources humaines chez Interface, Wassim Chebel, quarante ans, situation familiale stable et père de trois enfants, commence à se demander ce qu’il fout là. Ce n’est pas le premier dîner d’affaires au cours duquel il se sent mal à l’aise, mais il faut bien avouer que c’est le pire.

Wassim Chebel aime l’argent, le luxe et le confort. Voilà pourquoi il a répondu à l’appel insistant de son patron qui disait avoir “besoin de sa présence” ce soir-là. Au départ, il avait pensé à décliner l’invitation en prétextant un mariage, mais Jean-Philippe Pichon avait finalement obtenu son accord en lui proposant une augmentation de salaire. Ok, si c’était donnant-donnant, Wassim pouvait bien accepter de s’emmerder quelques heures pour lui faire plaisir. En contrepartie, il pourrait s’acheter une nouvelle voiture avec toutes les options ou partir plus loin en vacances l’été suivant.

Sauf que là, toutes les bornes sont dépassées. Les allusions grivoises de Jean-Philippe concernant sa domestique l’avaient choqué. Son patron était misogyne, ça n’était certes pas nouveau, mais une atmosphère de prédation entre mâles dominants s’était installée dès que Sibylline était apparue pour la première fois en début de soirée. Cette sensation, Wassim l’avait déjà connue à maintes reprises par le passé et il la détestait. La concurrence, c’est bon pour les affaires, mais dès que ça touche aux moeurs, cela sent mauvais. Pour couronner le tout, cet abruti de Depoil a osé coller sa main au cul de la jeune femme devant tous les invités, entraînant des rires gras. Wassim Chebel est le seul à ne pas avoir ri. Sa tête s’est baissée de honte, ses mains se sont crispées. “Surtout, ne pas commettre l’erreur de dire ce que j’en pense devant tout le monde”, s’est-il dit.

Monsieur Chebel a un poste à conserver et des avantages à étendre. Alors il prend son mal en patience, il se dit que tout cela n’est qu’une question d’heures, qu’après tout, c’est comme s’il était encore au travail et qu’il était payé pour sa capacité à se conformer aux règles de la maison. Il se trouve que ce jour-là, les règles de la maison sont particulièrement dégoûtantes. Cela coupe l’appétit au directeur des ressources humaines. Dommage, la nourriture a l’air exquise… Alors il boit du vin pour tenter de se détendre, mais le liquide a pour seul effet de jeter un trouble supplémentaire dans son esprit tracassé.

“On respire, tout cela n’est qu’une question de temps”, se dit Wassim Chebel en se jurant de partir si la soirée dérape.

*

Au même moment, dans la cuisine, Antoine Lepetit et Sibylline Némèze sont en plein conciliabule.

– Je te jure, Antoine, tu verrais leurs yeux… Y’en a même un qui m’a mis une claque aux fesses ! Avec Pichon, je m’attendais à une bande de gros porcs, mais pas à ce point.

– Y’a vraiment des salauds complets. Tu leur a servi le vin ?

– Bien sûr, ils ont déjà fini tous les pichets. Par contre, je n’irai pas débarrasser tout de suite, je préfère attendre un peu. Tu veux bien terminer le service ?

– Pas de problème, j’y vais.

5 – Pierre Montout

Un rot copieux retentit dans le salon. C’est Arnaud Depoil qui assure la musique. Pierre Montout n’apprécie guère ces manières peu distinguées, mais il est trop occupé à écouter Valentin Lecoeur parler pour s’en indigner. De plus, le homard est vraiment très bon, cuisiné à la japonaise, avec du gingembre et du citron. Rares sont les soirs où Pierre a été déçu par les dîners de son ami Jean-Philippe.

Pierre Montout est chef d’entreprise et travaille lui aussi dans le secteur du numérique. Un peu plus jeune que son ami, il a une allure et un style plus modernes mais il marche volontiers dans ses pas. On pourrait dire que Pichon est autant un compagnon de route qu’un mentor. Voilà des années qu’il a son rond de serviette ici, ce qui lui permet de rencontrer des personnes talentueuses et de compléter son carnet d’adresses.

Dès le départ avec Jean-Philippe, cela a largement dérapé du cadre professionnel. Plusieurs fois, il l’a accompagné dans des soirées prévues pour se terminer en parties fines. Il s’est beaucoup amusé à traîner dans des salons parsemés de godemichés, à déambuler entre les corps nus et débridés des invités, mais il n’a jamais participé à l’action, ou si peu. Les partouzes l’ont toujours dégoûté. En règle générale, l’idée même d’un bordel entre adultes consentants ne l’a jamais vraiment excité. On idéalise toujours ces cérémonies à partir de l’imaginaire porno que l’on y projette, mais ces baises à plusieurs sont finalement aussi décevantes que les individualités fadasses qui les composent.

Ce que Pierre Montout aime par dessus tout dans le sexe, c’est l’idée de soumission, de préférence non-consentie. Pierre Montout a une vraie carrière dans les milieux SM et fetish, où il fut connu à une époque sous le nom de Darth Vader. Il a parfois joué le rôle du dominé, mais ce qu’il préfère, c’est la domination. Mais après avoir séché tous les clubs olé-olé de Paris, il ressent pour la chose un peu d’ennui et souhaite passer à la vitesse supérieure.

Pour la plupart des personnes normalement constituées que l’on rencontre dans la vie quotidienne, le viol est synonyme d’abjection. Pour lui, il correspond davantage à l’idée de jouissance. Il faut dire que Pierre Montout a eu tellement de partenaires sexuels différents durant sa vie qu’il a terminé lassé de tout. Désormais, il ne bande plus, ou si mal. Il est difficile de continuer à jouir lorsque l’on a passé en revue tous ses fantasmes. Le dernier fantasme non-réalisé par l’entrepreneur est le fantasme du viol, un fantasme qui ne s’achète pas mais se commet.

Ce soir, il est en passe de le rendre vrai. Valentin Lecoeur continue de lui parler, mais déjà, Pierre ne tient plus sur sa chaise, il a du mal à se concentrer, il tressaute comme un forcené.

– En ce qui concerne mes actionnaires, j’avoue tricher un peu car l’un d’entre eux est allemand, dit Valentin. Mais pour le reste, je représente une entreprise 100 % made in France.

– Oui, oui, c’est sûr que c’est toujours mieux, ça permet de maintenir des emplois… Dis, ça fait un moment qu’on n’a plus vu la petite, là… Elle est partie ?

– Ah, je ne sais pas, mais je t’avoue que le service assuré par Antoine, ça me va très bien aussi, répond Valentin en clignant de l’oeil.

Vite fait, Pierre Montout vide un reste de vin rouge dans son verre et le boit cul-sec. Un goût âpre, surprenant, se répand dans son gosier, et il se dit qu’il est désormais trop saoul pour apprécier ce côte de Nuits à sa juste valeur.

– Attends, je reviens, je dois aller pisser…

Se dirigeant vers le couloir, Pierre laisse traîner ses yeux en direction de la cuisine et repère Sibylline Némèze. Elle est en train de boire un verre de vin. Il décide d’entrer.

– Coucou ma jolie, tu me montrerais où sont les toilettes ? Je me suis égaré.

Sibylline le dévisage d’un air désabusé. Pierre Montout a la bouche tremblante et les yeux injectés de sang.

– Je suis pas payée pour la visite, répond-elle.

– Allez, sois gentille…

– Non, j’ai pas que ça à foutre, alors dégagez, maintenant.

Pendant quelques secondes, Pierre Montout reste stupéfait par la violence de la réponse, mais il se ravive.

– Dis-donc, salope, on t’a pas appris à parler poliment ? Maintenant tu vas me suivre, et tu vas accepter ma queue au fond de ta gorge, sinon je balance à ton patron que tu dévalises ses stocks de vin, et crois-moi, connaissant Jean-Philippe, ça passera pas comme une lettre à la poste.

Sibylline continue de dévisager Pierre. Elle reste debout, à la même place, un petit sourire en coin. Aucune peur ne se lit sur son visage.

Soudain, Pierre sent un gros choc sur sa tête. Il n’a pas le temps de crier. Il tombe à terre, évanoui.

6 – Antoine Lepetit

– Maintenant, on va cacher le corps pour ne pas éveiller les soupçons des autres. Ils n’en ont plus pour longtemps, mais sait-on jamais…

Elle a dit ça d’un ton dénué de toute émotion. Antoine est très impressionné. Il a rarement rencontré une nana de cette trempe. Sans réfléchir, il pose la tige en fer et s’exécute, traîne le mètre quatre-vingt de Montout à travers la cuisine, le cache dans le cellier. Même s’il se réveillait, son affaire est réglée, il n’a plus que quelques minutes à vivre.

Heureusement, ils avaient affaire à des soiffards : aucun d’entre eux n’a négligé le vin à table. Quelques gouttes de cyanure, et leur compte est bon. D’ailleurs, on devrait commencer à entendre des cris étouffés, des borborygmes ou des vomissements provenant du salon. Vraiment ? Antoine ne sait pas au juste ce que c’est que de mourir après ingestion d’un tel poison. Après un rapide tour de l’autre côté du couloir, il se rend compte que tout le monde est déjà mort. Bigre, pas même un petit cri. C’est foutrement efficace, le cyanure.

Voilà trois ans qu’Antoine Lepetit travaille au service de feu Jean-Philippe Pichon. Il connaît la maison et ses mœurs étranges. Ces riches dominateurs, il les a toujours détestés et il n’est pas chagrin d’en voir une poignée morts. La scène est insolite : sous la lumière tamisée, le salon est toujours aussi luxueux, les fleurs sont belles et fraîches, la table bien mise, pas une tache de sang sur la nappe. Simplement les corps inertes de quatre industriels richissimes sur leur 31. On croirait presque qu’ils dorment, mais non, tout cela n’a rien d’une sieste. À présent, il va falloir s’occuper de faire disparaître les corps. Antoine se saisit du bidon planqué dans le cellier et vide un peu d’essence sur le cadavre de Pierre Montout. Pendant que Sibylline se ressert un verre, il retourne au salon et termine la vidange tout autour de la table. Au moment d’asperger Pichon, il délivre ces mots :

– La haine du bourgeois est le commencement de la vertu.

Ces dernières semaines, les rapports entre Antoine et son employeur étaient devenus assez conflictuels. Ils s’étaient pris de bec à cause de son nouveau tatouage, un phénix renaissant de ses cendres. La première fois qu’il l’a vu, Pichon s’en est moqué :

– Qu’est-ce que c’est que cette horreur, Antoine ?

– Rien, monsieur, c’est mon nouveau tatouage.

– Eh bien, ça fait mauvais genre. Ces choses-là devraient rester cachées. Vous daignerez ne pas vous promener en manches courtes quand j’aurai des invités.

Justement, ce soir, Antoine avait pris un malin plaisir à se tortiller dans le salon avec une chemise à manches courtes. Pichon n’y avait vu que du feu. Par contre, il avait attiré l’oeil de l’un des invités, un espèce de blond bellâtre à l’oeil louche. Lecoeur, il s’appelait, d’après ce qu’Antoine avait retenu. Un associé de son boss. Il en avait déjà entendu parler. Le type devait être un peu pédé car il l’avait dévisagé par trois fois. Il détestait aussi les pédés. Un de moins sur terre, pensa-t-il pour lui-même.

Au-delà de l’histoire du tatouage, quelque chose d’autre chiffonnait Antoine Lepetit : il soupçonnait des relations extra-professionnelles entre Sibylline et monsieur Pichon. La première fois qu’il avait rencontré la domestique, il était tombé comme éperdument amoureux. Il avait eu l’impression de n’avoir jamais vu une aussi jolie fille, et s’était mis en tête de la séduire. Son patron n’étant pas un perdreau de l’année, il avait lui aussi tenté sa chance mais d’après ce que savait Antoine, celui-ci avait été éconduit. Il en était satisfait, mais il sentait que ça n’allait pas se passer comme cela longtemps. Il savait que Pichon n’était pas du genre à se laisser coller une veste, et surtout pas deux fois de suite. Il allait donc falloir intervenir. Il allait falloir l’empêcher de poser ses sales pattes sur la douce Sibylline.

Étrangement, c’est elle qui est venue le trouver la première. Elle lui a demandé des détails concernant la maison. Elle lui a fait part de son plan. Tout de suite, il a marché. Elle n’a pas froid aux yeux, celle-là, avait-il pensé. C’est lui qui l’a prévenue de la tenue de cette petite soirée, en lui donnant quelques détails sur les mœurs de l’employeur et de ses amis. C’est aussi lui qui s’est démerdé pour trouver une fiole de cyanure : un camarade du Havre lui avait arrangé le coup. Parfois, c’est pratique de connaître des gens qui bossent dans la métallurgie.

– Le plan a fonctionné à merveille, ces connards ne se sont douté de rien, lança-t-il à l’adresse de Sibylline.

– Ouais. On les a cané comme des chefs.

– Toi et moi, ensemble. Un peu comme Bonnie and Clyde…

Emporté par l’émotion, Antoine Lepetit attrapa Sibylline Némèze et l’embrassa. C’est alors qu’elle le repoussa violemment. Une demi-seconde plus tard, un couteau de boucher transperça son coeur, et Sibylline chuchota, en le regardant dans les yeux :

– Calme-toi, ducon.

Avant de mourir, il eut le temps d’observer la lumière jaune du plafond briller furtivement sur la lame.

7 – Sibylline Némèze

J’ai toujours eu horreur des dragueurs. Maintenant, j’en ai un qui expire son dernier souffle sous les yeux. Pauvre con. Je lui ai pourtant laissé une chance : il gardait la vie s’il s’abstenait de me toucher. Bien sûr, je ne le lui ai pas dit. Il n’avait qu’à le deviner. C’était pas difficile, pourtant. Oh, je sentais bien qu’il ne pouvait pas s’empêcher de me regarder, mais il avait cette chance qui lui pendait au nez de rentrer chez lui sain et sauf avec une partie du magot. Il n’aurait pas dû me toucher. C’était plus fort que lui. Il a perdu à pile ou face. Dommage, tu aurais pu partir d’ici la tête haute, tu resteras cloué au sol avec une lame dans la poitrine.

Depuis toute petite, je ne peux aller nulle part sans être reluquée. Toujours ce regard pesant sur mon corps, mes fesses, ma poitrine, mes cheveux. Je me suis jamais habituée à vivre avec. À six ans déjà, on s’extasiait dans la rue en me voyant. Tout le monde me disait que je pourrais faire mannequin. Mes parents étaient très fiers. J’ai jamais compris en quoi cette destinée pouvait être une bénédiction. Gagner de l’argent en montrant son corps. Autant se prostituer, non ?

J’étais petite fille quand on me disait ça, petite fille. Est-ce que toutes les petites filles sont vouées à épouser dès le plus jeune âge les plans sur mesure que l’on dresse pour elles ? Vivent-elles dans le seul but d’embrasser une fonction professionnelle, existent-elles seulement en tant que reflets dans les yeux de leurs futurs époux ? Rien à foutre de la gloire, rien à foutre d’avoir une carrière. Je voulais juste qu’on me laisse tranquille.

À l’adolescence, tout s’est corsé. J’ai grandi comme il fallait que je grandisse, c’est-à-dire que je suis devenue la jeune fille désirable dont parlaient les prophéties des adultes. Cela n’a pas été facile d’exister dans ce corps, avec toutes ces pubertés naissantes autour de moi, avec toutes ces hormones ingérables, incontrôlables. Je peux vous garantir qu’à cette époque, j’en ai mis, des coups de genou dans les couilles. Les mecs ont vite compris que derrière mon physique gracieux se cachait la vengeance.

J’ai reçu une éducation parfaite : je m’en suis libérée. Mes parents n’ont jamais compris cette déviation saugrenue. Après tout, ma vie était toute tracée, je n’avais qu’à être belle. Eh bien non ! Après les années pénibles et conformistes du lycée, je me suis inscrite à l’université, lettres modernes, ça m’allait bien, j’ai toujours aimé lire pour m’échapper de ce monde qu’on m’avait bricolé sans me demander mon avis. Désargentée, c’est à cette époque que j’ai commencé à lire Elsa Dorlin et à nettoyer le carrelage des bourgeois. Le paradoxe m’a toujours fait rire.

Bon, assez parlé, j’ai des planques à aller fouiller, moi, dans cet appartement.

Comme tous les autres, je présume que vous avez vraiment cru que je m’appelais Sibylline Némèze. Sincèrement, j’aurais adoré que ce soit le cas. Avouez que ça claque, comme pseudonyme. Et comme tous les autres, j’imagine que vous souhaitez connaître mon vrai nom. Je suis désolé de devoir vous refuser cette demande. Avec six meurtres au cul dont cinq concernant des CSP++, il est désormais risqué de parler de ma véritable identité. Sachez seulement que je suis très belle. Du moins, il paraît. La plus belle femme que vous n’ayez jamais vue. Celle que vous n’aurez jamais. Rappelez-vous-en pour ne pas avoir d’ennuis si d’aventure nos regards venaient à se croiser un jour. Vous êtes prévenus.

Six meurtres… Six bonnes actions, devrais-je dire. Vous devez vous demander ce qui m’a conduit à venir travailler chez ce gros dégueulasse de Pichon, eh bien, vous allez être déçus. C’est le pur hasard qui m’a conduit dans son antre, ou plutôt, c’est mon agence d’intérim qui m’a amenée à le rencontrer. Il m’a reluquée pendant tout l’entretien et j’ai signé le contrat qui prend fin dès aujourd’hui termine, pas tout à fait à l’amiable. Tant pis ou plutôt, tant mieux. Je le connaissais un petit peu de réputation, un vieux beau capitaine d’industrie avec plusieurs comptes en banque disséminés entre la Suisse et les Bahamas. On le voyait souvent dans la presse people, le mec était accompagné d’une femme différente à chaque nouvelle photo volée. Je repense à tout ça tandis que je m’affaire à fouiller dans les tiroirs, les armoires, les planques indiquées par Antoine. Bigre ! C’est Crésus, le mec ! Des bijoux, des billets, des bibelots qu’il n’emportera pas dans sa tombe.

Buter un type riche et puissant, c’est bien, mais en buter cinq, c’est encore mieux. Pas mal, pour une première. Ils ne manqueront à personne sauf peut-être à leurs actionnaires. Le ministre de l’Économie fera certainement une déclaration larmoyante tandis que l’Intérieur lancera ses chiens à mes trousses. Qu’ils viennent me chercher. Personne ne pleurera ces morts. Une bande de fêlés dont les pieds ne touchent plus terre depuis longtemps. Un échantillon de ce que l’humanité a produit de pire : des hommes qui pensent que tout s’achète, même le cul des bonnes à tout faire. Pas de bol, ils sont tombés sur plus tarée qu’eux.

Mon sac s’alourdit… Un trente litre de chez Décathlon… Il y a tellement de billets et de trésors dorés que je ne peux plus en mettre. De toute façon, il est l’heure de partir, ces types ont peut-être des familles qui vont finir par s’impatienter.

Chargée comme une mule, je jette un dernier regard vers les corps inertes qui entourent la grande table de la cuisine et je craque une allumette. Adieu, bande d’enfoirés.

 

Saint-Ouen, 17 mai 2020

Illustration: Griniom

2020-05-20T11:52:54+02:00

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