Pour en finir avec Alain Soral

///Pour en finir avec Alain Soral

Au mois de septembre 2018 paraissait en librairie Le cas Alain Soral – Radiographie d’un discours d’extrême-droite, première étude sérieuse du discours du célèbre polémiste fasciste qui a influencé le FN dans sa version Marine Le Pen. Saluons la parution de cet ouvrage nécessaire en lui apportant quelques compléments parfaitement subjectifs et ressentis.

Dans Le cas Alain Soral, un collectif de chercheurs anonymes – le Collectif des 4, composé d’un sociologue, d’un psychanalyste, d’un politologue et d’un spécialiste de l’extrême droite – a cherché à analyser les ressorts du succès de la parole de Soral. Quand on sait que le site Égalité et Réconciliation reste aujourd’hui le premier site politique en terme de visites mensuelles, on peut raisonnablement se dire qu’il y avait urgence en la matière. Factuel, l’ouvrage prend directement appui sur les vidéos publiées sur la chaîne YouTube de Alain Soral depuis la fin des années 2000, montrant que son discours est une réactualisation des Protocoles des Sages de Sion, ouvrage antisémite publié à la fin du XIX° siècle. Les mimiques et les gestes du pamphlétaire sont également scrutées, afin d’étudier la dimension psychologique du personnage et d’en comprendre le succès.

Tout le monde n’étant pas ici amateur de sciences humaines, nous profitons de la sortie de ce petit livre pour expliquer à notre tour, d’une manière parfaitement subjective et immodérée, comment Alain Soral a pu rencontrer le succès et pourquoi il risque d’avoir influencé toute une génération biberonnée aux sciences politiques d’Internet, que nous qualifierons de post-soralienne. Une génération non-homogène, puisque composée de pans de la population aux intérêts souvent antagonistes – pour caricaturer, elle va de la bourgeoisie conservatrice à la petite frappe de cité -, unie autour d’un discours conspirationniste et d’une pensée fascisante. Pour ce faire, nous mobiliserons notre propre connaissance de l’auteur conspirationniste, que nous avons construite à travers le visionnage de plusieurs heures de vidéos, mais aussi les connaissances que nous emmagasinons depuis plus de 10 ans à propos des diverses chapelles de l’extrême droite et de leurs discours.

Le miroir déformant de la droite

Ancien dandy reconverti en fasciste new age, Alain Soral s’impose tout d’abord par ses logorrhées interminables, scandées à la manière d’un télévangéliste morbide. Dans ses vidéos, il écrase littéralement le spectateur d’un flot de paroles souvent sans queue ni tête, bourré de références piochées à droite et à gauche (mais surtout à droite), étalant son conspirationnisme avec une frénésie proche de la folie furieuse. C’est ainsi qu’il en impose de prime abord, lorsque l’on ne s’attarde pas sur ce qu’il dit vraiment: par la masse, par un magma de propos mêlant informations, rumeurs, lieux communs et intoxications. Délires paranoïaques, vision du monde apocalyptique, antisémitisme, haine du féminisme, de l’homosexualité, diffamation, instrumentalisation de la pensée d’autrui et autres gloubi-boulgas rouges-bruns1: tous ces éléments structurants du discours de Soral ont été très bien mis en exergue par le Collectif des 4.

Lorsque Alain Soral parle d’un sujet donné, il multiplie les digressions et passe du coq à l’âne, n’hésitant pas à effectuer des analogies n’ayant aucun sens, entrecoupées de blagues ou d’anecdotes souvent sexistes, homophobes et graveleuses. Sa méthode discursive est proche d’un parasitage du cerveau opéré par un foisonnement de digressions censées alimenter un sous-texte. Cette logorrhée soralienne a pour but de brouiller un discours authentiquement fasciste en y apportant des nuances ou des précisions qui sont autant de moyens de noyer le poisson. En voici quelques morceaux choisis :

« Aujourd’hui on voit le CRIF, euh, la communauté juive organisée toute-puissante en France…C’est pas euh, un délire paranoïaque hein, prenez le dîner du CRIF, c’est clair et net, c’est indiscutable…Petit à petit, après avoir pris le pouvoir sur les médias traditionnels,

[?] essaye d’imposer sa loi de censure contre toute insoumission à son pouvoir sur les réseaux sociaux, euh…Sur Internet, et ça s’appelle effectivement la lutte contre la cyber-haine où on met au tapin de petits préfets […] La lutte contre la cyber-haine, c’est la tentative de nous faire taire. » ( « Pourquoi tant de haine ? » , vidéo disponible sur la chaîne YouTube « ERTV Officiel » , juillet 2013)

« Oui alors c’est un autre sujet […] mais finalement ça renvoie à ce que j’appelle l’inversion de toutes les valeurs, la montée d’un monde inversé, la destruction de la civilisation. On voit que les Jeux olympiques qui normalement sont là pour magnifier les valeurs grecques de l’unité du corps avec l’esprit […], là on apprend en prime time sur la deux la tenue des Jeux olympiques Handisport. J’ai ressenti en regardant ça un sentiment de malaise, et je le dis bien je refuse de m’extasier sur ce truc-là. C’est un spectacle malsain, inquiétant dont je ne comprends pas bien la fonction. » ( « Alain Soral sur les Jeux Paralympiques et l’inversion des valeurs » , vidéo disponible sur la chaîne YouTube « ERTV Officiel » , ajoutée le 7 janvier 2014)

Soral dans ses (basses) oeuvres, avec son fameux canapé rouge

« Oui ben ça c’est là ou Marine Le Pen était pas trop bête, puisqu’elle avait dit que le mariage…l’énorme campagne pour le Mariage Pour Tous, ce truc de pseudo-gauche, cachait une fois de plus que c’était le Parti socialiste qui valide…Comment dire…Les évolutions les plus droitières sur le plan de social. C’est à dire que le combat contre le mariage homo porté par une certaine droite a été là aussi pour cacher que pendant ce temps-là, à la demande de l’Union européenne […] détruire le CDI. Et ça permet aussi de rappeler que le goût pour la violence porté par cette fausse extrême-gauche portée par le NPA, la CNT et le Front de Gauche…C’est la manière dont les cadres du Front de Gauche s’étaient réjouis du fait que Marine Le Pen était tombée dans sa piscine vide […]. Ca c’est vraiment le côté ignoble de ce post-trotskysme dévoyé qui, au nom d’un combat politique frelaté se permet toutes les saloperies, toutes les immoralités. C’est très très, euh..notoire. » ( « Alain Soral – Mariage Gay 2013 » , vidéo disponible sur la chaîne YouTube « Juste Clovis » , ajoutée le 23 janvier 2014)

Ces trois extraits, parmi d’autres innombrables du même tonneau, n’ont pas été choisis totalement au hasard. Le premier témoigne de la pensée profondément confuse, antisémite et paranoïaque de Alain Soral. Malgré les affirmations du pamphlétaire ( « c’est clair » , « c’est indiscutable » ), rien n’est clair dans cette retranscription, si ce n’est sa haine des juifs qu’il essaye tant bien que mal de faire passer pour une position politique tenable plus proche de l’antisionisme. Notons que ces prises de positions, qui relèvent de l’antisémitisme le plus crasse et passent sous le coup de la loi française, sont ici présentées comme héroïques et participant d’un combat pour la liberté d’expression.

Dans le second extrait relevé, Soral parle de l’organisation des Jeux paralympiques pour en faire un exemple de décadence de notre société. Sont convoqués ici la « destruction de notre civilisation » et « les valeurs grecques de l’unité du corps avec l’esprit » , vieilles marottes de l’extrême droite et de la pensée décliniste. Ici s’exprime avant tout une haine de la démocratie, une haine de la différence et un mépris des politiques d’inclusion en faveur des personnes handicapées. Les corps en bonne santé sont exaltés tandis que les corps handicapés renvoyés à la malséance, à la peur, belle preuve, s’il y en avait besoin, d’un virilisme qui a ici pour fonction de définir ce que devrait être un athlète – on pourrait même dire un homme nouveau. Tout cela en dit long sur le rapport de Soral au corps humain (et a fortiori à son propre corps), un rapport phobique, pervers, fondé sur une incapacité à supporter la vulnérabilité de la condition humaine.

Dans le troisième extrait, Alain Soral s’attaque à la loi légalisant le mariage homosexuel portée par le gouvernement Ayrault entre 2012 et 2013. Contrairement à l’extrait précédent (et contrairement à la rhétorique portée par la Manif Pour Tous et par Soral lui-même sur ce sujet précis), le mariage homosexuel n’est pas ici présenté directement comme étant un exemple de décadence. La réflexion est plus insidieuse, puisque Soral accuse les porteurs de cette loi de l’utiliser pour masquer les « vrais problèmes du peuple » , à savoir la suppression prochaine du CDI. Par là même, il se fait défenseur du peuple et donneur de leçon à la gauche qu’il déteste pourtant, bien qu’il semble ici s’en réclamer au moins idéologiquement sur la question de l’emploi. La suite de l’extrait est éloquente, puisque la totalité des organisations de gauche importantes de la période 2013 sont accusées d’être « ignobles » et immorales parce qu’elles se seraient moquées d’un accident arrivé à Marine Le Pen. Ici, on constate la prédominance d’éléments et de jugements moraux qui n’ont strictement rien à voir avec la question de départ et encore moins avec celle du CDI : c’est une technique de disqualification périphérique qui est opérée, une diversion. Encore une fois, tout est mélangé, tout est confus, mais cette confusion est volontaire et utile à Soral pour plusieurs raisons.

Ces trois extraits mis en lumière permettent d’affirmer que Alain Soral, bien loin d’avoir « toujours raison » (ou même « presque toujours raison » comme il l’affirme sur son site Égalité et Réconciliation), dit à peu près n’importe quoi sur tous les sujets. Cette marmelade fait cependant appel à une stratégie discursive bien précise et repérable facilement dans le débat public, qu’on appellera ici le miroir déformant. Tout au long de ses logorrhées, Soral ne cesse de s’emporter, de faire des digressions et de trouver des relations de cause à effet entre des choses qui n’en ont pas. Il fait appel avant tout à l’émotionnel du spectateur en braquant ses pensées sur des faits bien souvent anecdotique dont il tire une vérité générale. C’est le cas lorsqu’il accuse le CRIF (et derrière lui, les juifs) de vouloir lui interdire la parole dans le cadre d’une politique de cyber-haine dont le CRIF n’est même pas l’auteur. C’est la même manière de raisonner lorsqu’il commence à présenter les Jeux paralympiques comme la preuve d’une supposée décadence civilisationnelle, et c’est aussi le cas lorsqu’il utilise les moqueries de politiciens ou d’organisations marquées à gauche pour les repeindre en êtres diaboliques, malséants, incapables de respecter quoi que ce soit.

Le jeune Muray

Le polémiste n’a certes pas inventé cette manière de produire du discours. Le génial écrivain Philippe Muray était un spécialiste en la matière, mais un spécialiste inoffensif, ayant le bon goût de réserver ces effets de style à la littérature. Dans une perspective politique et haineuse, Soral l’a remise au goût du jour et l’a popularisée à coups de vidéos, d’articles viraux et soutenus. Lui et d’autres personnes idéologiquement proches – on peut citer notamment Francis Cousin et Vincent Lapierre – ont ainsi imposé à de nombreux cerveaux vierges ou mal armés, non seulement, une nouvelle manière de concevoir la notion d’esprit critique mais aussi une façon délirante de lire le monde au détriment du réel et des rapports de force réellement existants dans notre société. Ce principe du miroir déformant et sa légitimation dans de nombreux segments de la population française explique le succès actuel de journalistes réactionnaires comme Eugénie Bastié, qui ne fait pas autre chose que caricaturer la réalité lorsqu’elle se lance dans des critiques outrancières contre un féminisme qui lui est parfaitement étranger. Il explique aussi plus généralement le succès des thèses de la droite qui parvient actuellement à une nouvelle hégémonie culturelle sans convoquer un seul concept mais en utilisant des faits isolés pour en faire émerger un réel fictif compréhensible par tous.

Un post-soralisme plus ou moins accidentel

Nous l’avons dit plus haut, les vidéos de Alain Soral enregistrent pour la plupart d’entre elles un nombre de vues astronomiques. Fort heureusement, tous ses spectateurs n’en sont pas pour autant devenus soraliens (il semblerait même que depuis quelques temps, la « soralosphère » batte de l’aile, raison pour laquelle, vraisemblablement, Soral a eu récemment besoin de répondre à une invitation au duel lancée par un autre youtubeur d’extrême droite, le Raptor Dissident). Certains spectateurs réguliers, à la démarche qu’on pourrait qualifier de quasi-sociologique ont même plutôt bien résisté et se sont contentés d’en apprendre plus sur leur ennemi pour mieux le combattre : c’est, par exemple, la démarche des quatre auteurs du Cas Alain Soral.

A contrario, un phénomène plus inquiétant est constatable sur n’importe quel réseau social, et même dans certaines organisations politiques : la vision du monde soralienne a percé dans de nombreuses sphères militantes, à droite bien sûr, mais plus dommageable encore, à gauche. Et ce même lorsque Alain Soral est désigné comme le pire ennemi de la pensée critique par des personnes qui l’ont visiblement un peu trop écouté.

Alain Soral mobilise des éléments venus de tous les horizons politiques : en cela, il reproduit une constante du discours d’extrême droite, qui ne s’embarrasse pas de cohérence dès lors qu’il trouve un avantage à citer (bien souvent en le décontextualisant) un ennemi politique afin de conforter sa propre vision du monde et de se conférer une sorte de « brevet de gauche » (gauche détestée, caricaturée et accusée de tous les maux par ailleurs). Il s’agit de se présenter comme un débatteur fair play pour pouvoir mieux, ensuite, faire passer les débatteurs de gauche pour des personnes sectaires en inversant les rôles (la fameuse théorie fumeuse des « antifascistes d’hier qui seraient devenus les nouveaux fascistes d’aujourd’hui » ). C’est dans cette même logique qu’Alain Soral appelle son antisémitisme « antisionisme » et lui donne un vernis marxiste en s’attaquant systématiquement à des profils de puissants dont il met en avant la judéité. Ce socialisme n’en est pas un: c’est un socialisme tronqué2 et conspirationniste, mais il permet à des idées authentiquement fascistes d’avancer avec un masque, même ténu, de respectabilité. Même chose lorsque Soral fustige le « libéralisme culturel » qui serait la cause de tous les malheurs du monde, proposant un programme de « gauche du travail et de droite des valeurs » , une version réactualisée du « ni droite ni gauche » des intellectuels fascistes des années 1930.

Le problème est que ce discours a fonctionné : il a trouvé de nombreux adeptes qui, tout en continuant à attaquer Alain Soral et la frange nationaliste-révolutionnaire de l’extrême droite, s’inscrivent dans le même registre de pensée que lui. On pense notamment à tous ces « mélancoliques de gauche » savamment décrits par Enzo Traverso3, qui fétichisent les combats du passé, les regardent de haut comme des expériences indépassables et flirtent avec un romantisme qui confine parfois au dandysme, faisant l’économie d’affronter les réalités et les rapports de force inhérents aux divers champs sociaux qui les entourent.

Cette évolution idéologique a été rendue possible par plusieurs facteurs, le premier étant l’oubli relatif entourant l’histoire intellectuelle des années 1930. Sur ce point précis, il faut relire Ni droite ni gauche – L’idéologie fasciste en France, ouvrage copieux et très documenté de l’historien Zeev Sternhell, qui montre que la pensée fasciste a infusé dans la société grâce à la complaisance de nombreux intellectuels influents de l’époque, de Charles Maurras à Emmanuel Mounier, qui ont tenté de rassembler les détracteurs du libéralisme économique et les détracteurs du libéralisme culturel dans une haine commune de la démocratie.

Une certaine amnésie semble frapper tout un pan de la gauche antilibérale française qui semble rêver, sous le haut patronage du philosophe Jean-Claude Michéa, d’un Grand soir commun avec une partie de la droite la plus réactionnaire. Si le disciple d’Orwell ne peut pas être décrit comme un penseur fasciste, on peut tout de même constater que le « socialisme libertaire » qu’il prêche fait curieusement beaucoup plus d’émules chez Génération identitaire ou dans les petits cercles intellectuels proches de la Nouvelle Droite que chez les libertaires authentiques et proches de la réalité des luttes sociales. On pourra certes nous rétorquer qu’un auteur n’est pas responsable de ses lecteurs, mais quand une flopée de conservateurs se mettent à citer compulsivement un écrivain autoproclamé anarchiste, le minimum vital pour que celui-ci garde sa crédibilité est d’avoir l’honnêteté de s’interroger 4.

Détracteur de ce qu’il appelle la « gauche sociétale » ou « l’extrême gauche libérale » , Michéa détient une certaine influence sur les milieux de la gauche intellectuelle d’aujourd’hui, ce qui s’illustre notamment par la volonté de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon de « dépasser le clivage gauche-droite » ou par la parole équivoque d’un Djordje Kuzmanovic, qui se présente comme « orateur national » de ce même mouvement. À travers sa logique discursive, empruntant souvent au registre de la morale et fonctionnant elle aussi parfois par analogies douteuses, mais surtout à travers ses silences complaisants concernant l’antilibéralisme de droite, on peut supposer que Michéa détient lui aussi une vraie responsabilité dans le flou idéologique qui est le nôtre.

D’ailleurs, on peut actuellement voir, principalement dans les milieux de gauche ou de droite radicale, de plus en plus de personnes qui, individuellement, se positionnent en faveur de la fin du clivage gauche-droite au nom de la nécessité d’un combat commun. Parmi ces militants, beaucoup avouent avoir été lecteurs de Jean-Claude Michéa, et s’ils ne ne sont pas suspects d’antisémitisme ni de conspirationnisme, ils souffrent tous d’un « syndrome Dieudonné » très prononcé. À force d’avoir tapé sur la gauche et d’avoir frayé avec certaines personnalités issus de la droite conservatrice – au choix, Natacha Polony, Eugénie Bastié ou encore Alain de Benoist -, d’anciens socialistes ont pu s’étonner d’être devenus persona non grata dans les médias de la gauche classique. Ainsi, par idéologie ou par paranoïa, mais plus souvent par carriérisme, ils se choisissent de nouveaux amis et se retrouvent sur Polony TV ou autres médias « libres » du même type 5.

On a pu voir dans de récents débats des intellectuels venus de la gauche tenir des discours caricaturant la réalité, très éloignés d’un anticapitalisme conséquent et adoptant une dialectique venue de la droite, opposant des concepts comme « nationaux versus mondialistes » , « enracinement versus déracinement » , « identité versus cosmopolitisme ». Rappelant ceux qui sont développés dans le discours du Front national de Marine Le Pen (qui est au passage directement inspiré de celui de Soral), ces nouveaux clivages, qui constituent eux aussi une forme de socialisme tronqué, semblent avoir trouvé un certain écho au sein d’une certaine gauche, et particulièrement au sein de l’actuelle gauche souverainiste qui ressemble de plus en plus à une droite qui s’ignore. Pour la blogueuse ex-chevénementiste Coralie Delaume, par exemple, l’ennemi n’est plus tant une classe sociale que l’Union européenne, devenue schématiquement la grande représentante du Mal sur terre. C’est ainsi qu’on la retrouve aujourd’hui en compagnie d’Emmanuel Todd sur Russia Today, la chaîne de télévision sur laquelle Vladimir Poutine diffuse son soft power et où, paraît-il, la parole est libre. Et c’est par un semblable tour de passe-passe que l’on retrouve aujourd’hui l’ex-philosophe libertaire Michel Onfray tantôt en entretien pour Éléments, revue officielle de la Nouvelle Droite, tantôt en train de disserter sur son blog à propos de l’homosexualité réelle ou supposée du président de la République.

Nombreux sont les représentants de ces nouveaux cercles mondains « ni droite ni gauche », qui ne désignent plus Macron comme un capitaliste mais comme un « traître à la nation » , qui pensent que l’obligation de l’uniforme à l’école est une mesure de gauche et qui applaudissent la France insoumise quand elle propose dans son programme de 2017 (tout comme le président Macron, la boucle est ainsi bouclée) de remettre en place un service national pour la jeunesse.

Entendons-nous bien : personne à gauche ne se revendique aujourd’hui d’Alain Soral. Mais nous assistons depuis quelques années à la naissance d’une sorte de post-soralisme, une pensée qui se réclame de la gauche mais qui trouve ses fondements à droite, et qui, allant au bout de sa logique conduit tout droit à idéaliser des régimes dictatoriaux sous prétexte que nos propres régimes politiques ne sont pas de véritables démocraties (voilà un scoop). En jetant la confusion dans les esprits grâce à leur discours, en parvenant à inverser les valeurs chez leur public le moins critique et parfois même chez des personnes idéologiquement outillées, Alain Soral et ses disciples ont donc incontestablement intoxiqué le cerveau d’une génération entière d’internautes, de militants et de politiques.

La droite, la gauche et le dernier horcruxe de Harry Potter

En quelques années, Alain Soral est devenu une sorte de mètre-étalon de l’horreur idéologique contemporaine, a tel point qu’il semble désormais permis dans les sphères politiques proches de l’extrême droite se permettre tous les outrages. Et jusqu’au au sein de certaines franges de l’antilibéralisme de gauche, tenir des discours véhiculant des idées qui sont l’exact contraire des idéaux traditionnels de son camp politique est devenu possible sans que cela n’offusque personne. Les temps changent, nous dit-on, et les clivages politiques aussi : il convient de parler avec tout le monde dans un grand élan démocratique, et il convient de laisser parler tout le monde au nom de la liberté d’expression. D’ailleurs, les gens sont assez intelligents pour reconnaître un discours fasciste rien qu’en tendant l’oreille, non? Plus besoin de barrière, de cordon sanitaire, la vigilance individuelle suffit, promis, juré? Et puis les politiciens n’ont aucune raison de nous mentir, n’est-ce pas? Après tout, le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie ou le sexisme ne sont-ils pas des opinions comme les autres? Ne peut-on pas les excuser si par ailleurs on vote à gauche? Le temps de répondre à ces questions, certains commentateurs ont déjà eu dix fois le temps de devenir, à leur insu, des passerelles entre leur univers politique et pléthores de mondes idéologiques aussi incertains que nauséabonds.

Rappelons-nous maintenant la saga Harry Potter de J.K. Rowling : le héros de l’histoire, Harry Potter, se bat pendant sept tomes contre un vieil ennemi du monde des sorciers, le fameux Lord Voldemort. Au cours de son combat, il prend conscience que Voldemort, pour se maintenir en vie, utilise des objets – les horcruxes – dans lesquels il renferme une partie de son âme. Pour venir à bout du sorcier maléfique, Harry Potter doit briser chacun de ces horcruxes. Seulement, il se rend compte au fil de l’histoire qu’il est lui même un horcruxe, et qu’il renferme en lui une part du Mal : c’est notamment ce qui explique qu’il parle le Fourchelang, qu’il reçoit des souvenirs qui ne lui appartiennent pas et qu’il demeure influençable. Le combat final entre Harry Potter et Lord Voldemort se termine par la mort du second et par la vie du premier. Débarrassé de ses séquelles maléfiques, Harry Potter peut continuer une vie paisible de sorcier lambda et se concentrer sur l’essentiel: ses valeurs à lui, pas celles de ses ennemis.

Se battre contre Alain Soral et, plus généralement, contre toutes les pensées fascistes, conspirationnistes et mortifères qui courent dans l’air et sur les réseaux numériques procède quelque peu du même schéma. Afin de vaincre la pensée soralienne et ses avatars, il faut tout d’abord refuser de l’inviter à sa table ; il faut refuser de poser une équivalence entre gauche et droite, entre extrême gauche et extrême droite, il faut refuser ces clivages trompeurs qui ont été créés par le premier fascisme, repris par de nouveaux fascistes et entretenus par la Macronie comme une brèche ouverte aux pires relents de l’antilibéralisme de droite. Il faut donc refuser ce que l’on pourrait appeler le débatisme, cette idéologie de l’ère du ni droite ni gauche » qui consiste à se faire un devoir de parler avec n’importe qui au nom d’une vision caricaturale de la démocratie. Il faut faire exploser les faux cadres intellectuels dans lesquels droites extrêmes et néo-libéraux nous forcent à entrer, et il faut leur réimposer les vrais clivages actuels que sont l’humanisme contre la haine, la vérité contre la déformation du réel, l’émancipation contre l’aliénation, l’internationalisme contre le nationalisme, l’égalité contre l’appât du gain, le respect contre la déshumanisation, l’écologie contre la chosification, le commun contre l’individuel, l’autonomie contre l’asservissement.

Le Cinquième Mousquetaire

1 – On parle ici de « rouges-bruns » pour désigner des personnes prônant une société d’ordre et des valeurs fascistes en prenant soin de présenter le tout comme un « socialisme des origines » et de le repeindre d’un léger vernis anticapitaliste.

2Ferdinand August Bebel (1840-1913) aurait dit un « socialisme des imbéciles »

3 – TRAVERSO E. (2016), Mélancolie de gauche, la force d’une tradition cachée, XIX°-XXI° siècle), La Découverte

4 – On peut penser au formidable mépris avec lequel Michéa répondit (ou feignit de répondre) à certaines interrogations – légitimes – venues de ses camarades de gauche, mépris dont il ne gratifie pas des penseurs réactionnaires comme Alain de Benoist, qu’il traite comme un simple collègue. Voir notamment ce texte d’Isabelle Garo.

5 – Nous ne ferons pas ici l’offense au Média de Aude Lancelin et ses « socios » de le classer au même rang que Polony TV : cependant, nous nous souviendrons longtemps de la rentrée 2018 du Média lors de laquelle les divers invités ont passé la première demi heure, en compagnie de Aude Lancelin, à répéter sur tous les registres qu’on « avait le droit de ne pas être d’accord ». En voyant cela, nous nous sommes demandé ce qui pouvait bien leur brûler les lèvres à ce point.

2018-11-14T17:19:07+00:00

Leave A Comment