Pour quelques bouffées d’air pur

///Pour quelques bouffées d’air pur

Romain

Pour la deuxième année consécutive, le Soleil Chuintant est annulé.

C’est Sonia qui nous a envoyé l’info la première. Le gouvernement venait de faire une annonce, une de plus, inutile, avec son lot de moqueries et de mots creux. L’interdiction des concerts et des festivals sur tout le territoire était reconduite pour deux mois, juillet et août. En d’autres termes, un second été sans manifestation culturelle s’annonçait. Pour la Marmaille, c’était une tragédie.

La Marmaille, c’est le nom qu’on a donné à notre groupe de potes. Depuis le collège, il s’est un peu étoffé. Nous, on n’est pas sectaires, on accueille. En cinquième, le crew ne comptait que trois personnes, Sonia, Cristiano et moi-même. On s’est découverts mutuellement durant les TP de physique-chimie avec Monsieur T, et c’était génial. On s’y faisait royalement chier, alors nos esprits se sont combinés durant une année pour inventer toute sorte de stratagèmes visant à tout faire sauf travailler. La souche a poussé. Désormais, on est autour de trente, sans compter les petits frères et les petites sœurs, les cousins d’untel et les voisines d’unetelle. On a engrainé à balle de fifous dans notre sillage. Une vraie Marmaille, pour ainsi dire, pas la peine de vous faire un dessin.

Le Soleil Chuintant, c’est le festival où l’on se retrouve chaque année depuis cinq berges. Vous imaginez bien qu’un groupe comptant une trentaine de personnes est difficile à réunir fréquemment, surtout quand on a passé l’âge de faire ses choix de vie en fonction des copains. Notre Marmaille est désormais disséminée aux quatre coins de la France pour raisons d’études, il y en a même un ou deux qui sont partis en Erasmus. Bon, là ils sont en France pour le confinement et suivent leurs cours à distance… Avouez, ce qu’il leur arrive est tout de même idiot : ils sont restés en France et prennent leurs cours en allemand ou en japonais ! Comme expérience culturelle, on a connu mieux. Mais personne n’était préparé à la vague qui nous est tombée dessus l’an passé. Elle n’a pas eu le bon goût de prévenir…

Traditionnellement, le soleil Chuintant a lieu à la fin août. C’est un petit festival, pas une usine à gaz comme la plupart des paquebots d’été à 75 euros la journée. C’est notre festival à la programmation épicée, éclectique, notre ter-ter, le lieu où tout est permis parce qu’on s’y retrouve. Et en 2021, ils ont décidé de nous le voler une nouvelle fois.

La situation était très différente il y a un an. Le confinement pour lutter contre l’épidémie de Covid 19 avait été déclaré le 17 mars, très tard par rapport au danger. Je le sais, je suis en fac’ de bio, j’ai suivi ça de près. J’en ferai peut-être même ma thèse un jour, qui sait. Bref, tout ça pour rappeler que les mesures draconiennes prises par le gouvernement l’an passé se justifiaient. Réflexion faite, nous nous sommes même battus pour obtenir le droit de sauver nos culs. Il fallait rester chez soi pour endiguer l’épidémie, pour empêcher la contamination des personnes fragiles. À part quelques illuminés, tout le monde l’avait compris. Nous avons donc pris notre mal en patience et nous avons joué le jeu. Nous avons regardé les semaines, les mois, les saisons défiler devant nos yeux, comme des pauvres savants enchaînés à leurs cavernes. Quand il a fallu se résoudre à passer l’été chez soi et à envisager l’annulation de toutes les festivités, cela a été un vrai choc, mais nous l’avons fait. Quand on nous a dit que l’université ne rouvrirait pas en septembre, pareil. Cela ne nous réjouissait pas, mais il a fallu ronger nos freins.

Je crois avoir une grande capacité personnelle à prendre sur moi dans les situations difficiles. On m’a toujours dit que j’étais placide, prudent et réfléchi. Je ne saurais dire si c’est vrai : moi aussi, j’ai mes humeurs. Ce qui est sûr, c’est que j’ai une meilleure capacité à encaisser la solitude que Sonia. D’un autre côté, il est inutile de vouloir comparer deux personnes qui n’ont pas le même vécu. Et puis Sonia est givrée, Sonia a un strabisme dans le cerveau, Sonia voit la réalité dans un kaléidoscope, mais Sonia est mon amie : je l’aime comme ça.

Tout ça pour dire qu’une deuxième annulation du Soleil Chuintant, ça m’a fait sortir de mes gonds. C’est en effet ce festival qui m’a permis de parfaire ma culture musicale de mes seize ans à aujourd’hui. C’est devenu une tradition, à force. On a fait une entorse l’an dernier parce qu’il le fallait bien, mais qu’est-ce qui justifie l’interdiction de toutes les manifestations culturelles en cet été 2021 ? Voilà des mois que nous n’avons plus entendu parler d’un seul mort lié au coronavirus… J’ai toujours été prudent, mais il me semble que l’orage est passé. Je suis incapable de vous dire ce qui justifie cette décision gouvernementale. J’ai ma petite idée, mais je préfère rester prudent. Comme d’habitude, la décision a été ânonnée sans plus d’explication, comme un fait accompli. Il faut dire que nous sommes tellement habitués à notre condition désormais… Le confinement n’est plus une parenthèse malheureuse de l’histoire : il fait figure de nouvelle société. Les cours ont repris dans les universités depuis décembre, la plupart des salariés et indépendants sont repartis au travail. Dans le même temps, on ne peut pas se réunir en dehors des activités intellectuelles et économiques, qui sont d’ailleurs très encadrées.

En résumé, le train-train d’autrefois a demeuré, mais nos libertés n’existent plus. La société des loisirs, qui a pris racine en France dans les années 60, est morte. Il faut croire que s’il y a des Années folles au XXIe siècle, elle sont peut-être bien derrière nous. J’ai beau être raisonnable, j’ai beaucoup de mal à comprendre ce qui justifie notre maintien dans cette situation semi-carcérale. Le coup du festival, là, c’est la goutte d’eau.

Du coup, je suis parti sur Signal pour discuter avec les copains-copines. Le débat était déjà long comme la muraille de Chine, avec Sonia comme mistress of ceremony. Elle est tellement frappadingue, ma copine. Vingt-deux ans, fac de socio, et elle croit toujours après un an et demi de confinement que le coronavirus a été inventé par des savants fou dans un labo bunkerisé. Il n’empêche que là, elle propose qu’on s’organise un truc pour ne pas mourir de chagrin. Un festival fait-maison avec nos petits bras. L’idée est séduisante, et je vois qu’elle séduit déjà Cristiano, Anyssa, Guillaume et Aline. C’est peut-être un peu risqué, mais c’est à étudier quand même. Moi aussi, j’en ai marre d’étouffer dans mon petit appartement. J’ai besoin de les retrouver.

*

Sonia

Il n’a pas été difficile du tout de convaincre la Marmaille. Au fond, je crois qu’on avait tous besoin de cette grande claque dans la gueule pour se réveiller. Voilà deux ans que nous ne nous sommes pas revus tous ensemble. Deux ans ! Un délire collectif.

Je le dis depuis le début de la crise que tout cela est organisé. Au début, j’ai vraiment cru que le Covid 19 était une blague pour empêcher une révolution. La société française était tellement en ébullition avant que ça n’arrive avec leur putain de réforme des retraites. Leur 49.3, là, juste avant, comme par hasard. C’était trop gros. Et puis, moi aussi j’ai vu les morts, j’ai éprouvé le stress d’être contaminée. J’ai été contaminée. Je n’en suis pas morte, mais j’ai dû me rendre à l’évidence. La maladie existe bel et bien. En attendant, tout le monde dit qu’elle est arrivée par hasard, à cause de la déforestation. Mon cul, ouais. C’est pas naturel, une saloperie pareille. On nous cache des trucs, à l’évidence. Ma théorie, c’est qu’on devenait trop nombreux sur terre et que cette arme de destruction massive a été créée par les Chinois pour faire baisser drastiquement la population mondiale. Au moins, on peut pas dire que ce soit de l’écologie petit-bras. Et puis l’idée a fuité, elle a dû intéresser nos puissants à nous, bien trop contents de saisir la situation pour leurs intérêts.

Quand j’ai dit ça, au départ, tout le monde m’a rétorqué que j’étais complètement fucked up. Les macronistes n’avaient aucun intérêt à ralentir l’activité, et puis de toute façon, la situation était mondiale. Maintenant que nous sommes tous retournés au turbin sans autre horizon que notre lit le soir, il me semble qu’il n’y a plus aucun doute. Ces fils de chiens ont attendu qu’on se plie au nouveau rythme imposé mondialement ; ils ont attendu qu’on s’habitue à vivre comme ça ; ils ont fait de nous de la chair à patrons. Je vous passe les détails, je vais pas refaire le film, vous avez vécu la même expérience que moi, on les connaît et on connaît la chanson.

Déjà, je me galère assez comme ça à poursuivre mes études. Sans bourse, je suis contrainte à faire de la restauration avec masque et tout, pour quelques clients triés sur le volet. Je passe tout mon temps à travailler, j’en ai oublié mes platines. Je n’y ai pas retouché depuis mai 2020, quand je faisais mes mix depuis ma chambre pour quelques copains sur Skype. On pensait tous que la situation s’améliorerait vite à l’époque. De fait, elle s’est améliorée, selon leurs critères. On a à nouveau le droit d’aller travailler, avec le lit pour seul horizon le soir. Génial. Même pas le droit de sortir librement au bar sans me signaler sur leur putain d’appli.

Merde, dire qu’avant tout ça, c’était moi la reine de la nuit. J’ai pas pu mixer depuis un an. Déjà, l’été dernier, j’avais pas pu digérer l’idée de ne pas jouer au Soleil Chuintant, et encore moins celle de faire le deuil de notre rendez-vous annuel avec la Marmaille. Cette fois, il est hors de question de nous laisser enfermer plus longtemps. Mais ça tombe bien, on a un plan. Du feu de Dieu. Cette année, on déconfine dans notre coin quoi qu’il arrive. On va se retrouver et on va leur faire un gros doigt.

On en a bien discuté hier, entre nous, et on a réussi à se mettre d’accord : cette année, on se laissera pas faire. Cette année, on fait la fête. On a tout prévu. Il a fallu d’abord trouver un lieu. Ça n’a pas été très difficile : les parents de Cristiano disposent de cinq hectares de terrain chez eux, une petite ferme du côté de Pontécoulant. Pas un chat alentours. Le désert. Personne ne viendra nous chercher des noises. Personne ne nous entendra de ce côté-ci de la campagne. Ils ne nous prendront pas notre campagne.

Après sondage dans la Marmaille, on a planifié la sauterie sur le second week-end de juillet. Le choix a été aisé : c’est le seul moment de l’été où tout le monde sera là. Pas question de laisser un camarade sur le banc de touche. Tous seront là pour la première soirée du Nouveau Monde.

Chez les parents de Cristiano, nous prendrons possession de deux hectares pendant une semaine, le temps de monter et de démonter notre festival. Chacun met la main à la pâte, et je supervise les travaux avec notre hôte.

Obtenir l’adhésion de ses parents au projet a été une affaire de cinq minutes pour Cristiano. Son père, élu au conseil municipal à l’opposition dans son patelin, est fier de sa fibre écolo et de ses envolées légèrement anti-flics. Sa mère a participé aux gilets jaunes sur les ronds-points de la Suisse normande. Les deux sont montés plusieurs fois sur Caen pour les manifestations du samedi. Le papa était syndicaliste dans une autre vie. Autant dire que la perspective de dire à Macron d’aller se faire foutre le temps de quelques jours est dans leurs cordes. Ils nous ont même proposé de nous aider à monter les structures dont nous avons besoin. Ces gens sont des saints vivants.

Il y aura un petit chapiteau avec une scène. Du moins, il y aura une tonnelle avec une estrade. Mais ça aura de la gueule, je vous assure. On montera un stand boisson en libre-service et quelqu’un, sans doute Guillaume, se chargera de faire des burgers et des hot dogs. Romain a proposé qu’on creuse une piscine tant qu’on y est. Il est con, celui-là ! J’ai tout de même noté l’idée, elle est pas folle. On pourrait le faire. Mieux : on va le faire.

La Marmaille est une somme de talents : nous n’avons pas eu à discuter longtemps pour convaincre les uns et les autres de préparer des sets live pour animer la soirée. Notre festival à nous proposera une programmation du tonnerre : il y aura Acid for Bitches, le groupe de stoner-doom créé par Franck et Aline. Guillaume est OK pour reprendre ses vieux textes d’il y a deux ans et les booster à la trap. Anyssa va faire venir ses cousins : ils ont donné leur accord pour remettre en branle leur sound system pour l’occasion. Et ce n’est que le début, nous sommes nombreux, et nous avons plus d’un tour dans notre sac !

Pour ma part, je vais squatter un petit cabanon en bordure de jardin et le métamorphoser en chill-out. J’emmènerai tout mon matos et tous mes disques. Je vais faire péter le son toute la nuit, ils vont kiffer. Ça sera autre chose que mes sessions du week-end “spécial confinement” sur Facebook. Danser dans son salon, c’est marrant quand on est plusieurs, mais pour une personne seule, ça a tendance à rendre dingue. D’ailleurs, je suis dingue. Complètement. J’ai toujours eu cette réputation et je m’y tiens, mais je le suis encore plus qu’avant. J’ai pas fait la fête depuis un an et demi, là, je suis prête à rouler sur la première personne qui tenterait de m’empêcher de passer. Babylone n’a qu’à bien se tenir.

On n’a pas encore voté pour le thème qu’on voulait mettre en valeur. Y-en-a-t-il vraiment besoin, d’ailleurs ? Les retrouvailles du siècle contre le malheur des temps, voilà le thème. Nous allons tous et toutes nous revoir, et il n’y a que ça qui compte. J’en frissonne déjà…

*

Commissariat de Flers, 30 juin 2021

– Brigadier Vangeon ?

– Oui, lieutenant ?

– Est-ce que vous pouvez me répéter ce que vous m’avez dit hier à dix-sept heures ?

Ernest Vangeon reposa sa tasse de café dans le lavabo et se tourna vers son supérieur.

– C’est-à-dire que… Vous m’en demandez beaucoup. Maintenant, je ne sais plus ce que je vous disais hier, à dix-sept heures.

Le lieutenant Chavert bougonna entre ses moustaches.

– Mais enfin, Vangeon, vous savez, à propos de cette petite sauterie…

– Ah ! La fête !

– Oui ! Je vous ai pas demandé de me parler de votre femme, Vangeon !

– Ma femme ?

– Mais je plaisante, Vangeon, ce que vous pouvez être chafouin ! Non, redites-moi tout à propos de cette fête.

– C’est que j’ai intercepté des messages sur Facebook… Des jeunes, je dirais la vingtaine. Ils parlent d’organiser une techno-parade dans les quinze jours. On sait pas où ni quand… Pour l’instant, rien de sûr…

– Ce qui est sûr, Vangeon, c’est que tous les jeunes du pays sont interdits de sortie depuis bientôt un an et demi, et leurs parents avec ! Alors il va falloir me tirer au clair cette histoire avant que ça ne vire mayonnaise !

– Je m’y mets, lieutenant, je m’y mets dès demain.

– Ce soir, Vangeon ! Ce soir ! Et je vais vous y aider. Tenez, pour commencer : c’était quoi, le nom des individus dont la conversation a été interceptée ?

– Des pseudonymes, lieutenant. Mais il y a quelques photos…

– OK. Passez-moi ces images à la moulinette, il nous faut les noms. Avez-vous parcouru les profils Facebook en question ? Un numéro de téléphone à tracer, peut-être ?

– C’est qu’ils ont tout bien sécurisé, ces couillons. Je n’ai rien d’autre que ça.

Ernest Vangeon se leva de son siège et apporta la feuille qui sortait de l’imprimante au lieutenant Chavert. Le profil au nom de “Anys étoilée” comportait une courte biographie : “La Marmaille ou la mort “.

– La Marmaille ou la mort…, répéta le brigadier Vangeon.

– On a notre hameçon, plus qu’à tirer dessus !, déclara Chavert.

*

Léonard

Je m’étais juré de ne plus m’embarquer dans ce genre de galère, et me voilà en train de construire un auvent pour abriter la platine d’une petite péroxydée aux yeux de jais. Je suis vraiment trop con. J’aurais peut-être mieux fait de rester dans le jardin de Max à retourner la terre, mais le truc m’a intéressé. Faut dire que j’avais un peu de temps à perdre cette semaine-là et surtout, je crois qu’un été sans concert de plus pourrait me déclencher un cancer. Du coup, je troque mon aide et le capital-risque qui va avec contre un billet pour une soirée qu’on annonce dans ce petit réseau comme mémorable.

Vous vous demandez sans doute ce que je fous ici, à trente ans passés, si je ne fais pas un peu de jeunisme, si je ne m’ennuie pas parmi cette bande d’étudiants en chaleur. À vrai dire, pas très. Ils m’amusent. Et puis, je ne débarque pas tout à fait de nulle part : je connais bien Romain, le gentil Romain, le doux, le sage. Dans une autre vie, j’ai été le baby-sitter de ce petit-là. J’avais dix-huit ans quand il en avait dix, j’étais sans le sou, alors j’ai passé quelques journées et quelques nuits à le garder, car nos parents se connaissaient. Il était loin d’être du genre casse-couille. Je l’entendais à peine. Je n’avais pas à lui demander de faire ses devoirs, parfois, je me faisais même engueuler par sa petite voix quand la télé était trop fort. Adorable Romain. D’une certaine manière, il n’a pas changé, mais les années ont marqué son visage. Il est devenu adulte, il a du nez, des joues, un petit bide dû à ses excès estudiantins en matière de fast food et à ce que je soupçonne être une consommation de bière trop soutenue. Bah, j’ai eu le même âge, je sais ce que c’est…

C’est en tant que presque grand frère que Romain a demandé mes compétences. On ne se voit pas beaucoup, mais il me suit sur Facebook depuis presque dix ans. Il sait qui je suis, dans quelles embrouilles j’ai pu tremper. Il a lu mes articles du temps où je faisais du journalisme bénévole avec la canaille parisienne. Il était évidemment au courant que je m’était établi avec Max peu avant le confinement pour l’aider à cultiver ses terres. J’ai quitté définitivement le monde de la santé en décembre 2019, dans le sillage du mouvement contre la réforme des retraites, après m’être castagné contre des chefs de service de plus en plus médiocres. Dans la foulée, j’ai quitté la capitale pour me former à la permaculture auprès de Max. Maintenant que j’ai retrouvé le berceau de mon enfance, et après un an sans musique live, il est clair que je ne me voyais pas laisser tomber une bande de vingtenaires avec un projet aussi fou. J’eusse aimé avoir vingt ans à leurs côtés, si je puis m’exprimer ainsi.

J’ai donc été mandaté par Romain pour superviser l’organisation de l’événement. Je veux dire par là que j’apporte mes conseils pour les petites tracasseries judiciaires et personnelles que pourrait occasionner l’entreprise. Ce que nous faisons, nous sommes tous d’accord, est strictement illégal. Il s’agit alors de faire en sorte que rien de ce que nous faisons ne retombe sur un seul. Dans cette optique, je leur ai conseillé de s’affubler d’un surnom commun empêchant de délivrer à la maréchaussée une quelconque information sur un éventuel meneur. Ils ont choisi Camille, en hommage à Notre-Dame-des-Landes. Les Camille ne manquent pas dans la région, c’est un surnom qui passe crème.

Je les comprends, les jeunes pousses. Le Soleil Chuintant, c’est sentimental pour moi aussi. C’est aussi en mémoire de cette seconde édition avortée de suite que je m’engage à leurs côtés. Pour moi, le festival niché dans le bocage virois a été le lieu de nombre de joies et peines, tant de souvenirs encore présents dans ma mémoire. L’apothéose de mes étés de jeune adulte, pour le meilleur et pour le pire. On en a fait, des bains de minuit dans le lac de la Dathée avec ma bande de l’époque, des tours sur le parking camion, on en a déchiré des chemises dans les barbelés. La première fois que j’ai vu Joeystarr en vrai, c’était là-bas. Quand j’y repense, j’ai toujours un goût de nostalgie dans la bouche.

Ils me font rire, ces gamins. Ils croient qu’ils vont sauver le monde avec leur petite fête. Ils sauveront peut-être le leur pour quelques temps. La fête a cette vertu incroyable de permettre une sortie du temps. Le temps, on ne le voit plus passer avec tout ce bordel. Nous avons besoin de bornes, de repères, pour ne pas oublier que l’on vieillit et en prendre acte. Voilà pourquoi j’ai sauté sur l’occasion : dans l’affaire, tout est bon à prendre. Nous allons suspendre les règles pendant quelques heures, ni plus, ni moins. Ce ne sera pas bien méchant. Romain m’a affirmé qu’ils étaient tous majeurs, j’espère qu’il ne m’a pas menti. Je lui fait confiance, à ce petit. Il a de la ressource. J’espère pour eux que le plan ne foirera pas. Moi, c’est différent, je suis habitué aux emmerdes, mais eux… S’ils écopaient d’une garde à vue… Surtout l’autre folle qui ne sait pas tenir sa langue… Je crois qu’elle est en fac’ de sociologie, eh bien, je lui conseillerai d’arrêter les drogues dures et de lire Marx dans le texte, parce qu’elle va virer conspi. Elle est mimie, mais un peu jeune, et surtout tellement déstructurée…

Bon, je vais faire une pause, je suis fatigué de clouer des planches. Apparemment, Franck et Aline ont presque fini de monter la scène principale. Ce sont eux qui s’y produiront en premier dans quelques jours. La piscine est à moitié creusée, je vois que Cristiano et son père ont pris la chose très au sérieux. Le stand de grillades ne va pas tarder à tourner comme il faut, il faudra juste demander à Guillaume d’arrêter de confondre saucisses et merguez. Peut-être qu’en lui retirant sa bouteille de Ricard… Bon, je ne dirai trop rien, mais c’est bien parce que son dal et ses burgers vegan sont délicieux, je vous jure, à en oublier le goût de la viande.

Il y a aussi le petit frère de Cristiano qui joue avec Anyssa et qui semble tout excité. Il est mineur, lui, mais il a ses parents avec lui, alors je me décharge l’âme. Dans trois jours, c’est la fête. Bien sûr, tout le monde n’est pas encore arrivé : il faut rester discret. On y va salve par salve. Une bagnole par une bagnole. La maman de Cristiano s’est dévouée deux fois pour se transformer en taxi en allant faire les courses. C’est passé crème, car c’est discret.

N’empêche, ça m’émeut, moi, toute cette agitation et cette prise de risque dans le seul but de permettre à une communauté d’amis de se retrouver. Qui peut sérieusement aller contre cet élan ? Et même si les flics mettaient le grappin sur quelques-uns d’entre eux… J’imagine mal une suite vraiment fâcheuse. Les gens en ont marre, ils sont à bout. La défiance est maximale. Dans la période, un festival à l’arrache devrait être le cadet de nos soucis. Moi qui tapait sur les théoriciens de la fête comme acte révolutionnaire il y a quelques années, je dois bien me rendre à l’évidence : l’organisation d’une soirée à plus de trois personnes est devenu un acte subversif. Je ne pensais pas dire cela un jour…

*

Sonia

Nous y sommes. Ça y est, nous sommes en train de le faire ! Nous sommes en train de nous libérer ! Franck, Anyssa, Romain, Étienne, Claire, Guillaume, Cristiano, Anne, Gloria, Marion, Sylvain, Driss, et tous les autres… Ils sont tous là au rendez-vous après deux ans. Deux ans ! Vous vous rendez compte ? C’est comme de la magie.

À dix-neuf heures, la Marmaille était au complet. Aussitôt, les hostilités ont commencé. Après des mois de conversation par écrans interposés, après des jours à chialer dans ma chambre sans pouvoir bouger, cela me fait tellement de bien de les revoir. J’en suis toute excitée, toute fébrile, et paradoxalement adoucie. Je suis toute bourrée. Il y a des lumières, des lampions partout, nos meilleures répliques taguées à la peinture rouge sur la tonnelle au centre. Anyssa et Sylvain ont fait un super boulot de décoration. J’en pleure de joie. J’oublie le reste du monde. Je danse autour du grand brasier allumé au centre du champ. Je rebondis sur le trampoline installé par Cristiano juste à côté de la piscine, et je plonge la tête la première. L’eau est bonne. Je vais et je viens de personne à personne, je fais des câlins, des bisous, de longues accolades à tout le monde. Je picole un peu trop. Tout à l’heure, j’ai sauté dans les bras d’un type que je connais à peine, un pote à Romain. Léonard, il s’appelle. Je ne le connais que d’une photo sur Facebook. On a causé cinq minutes.

– T’es journaliste toi, non ?

– Oh non, ça c’était un passe temps… En fait je suis infirmier de formation, mais je ne suis plus infirmier du tout maintenant, j’ai claqué la porte. Je vis à Flers et je fais pousser des légumes avec un ami.

– Bah va falloir te remettre à écrire pour honorer la Marmaille ! Tiens, prend ton carnet de notes et écris ce que tu vois, tu enverras un texte sur notre soirée sauvage à la rédaction de Ouest France demain, comme ça on sera des stars !

– T’es pas malade ! Je te rappelle que ce qu’on fait est illégal.

– Oui, mais ce que nous faisons est beau !

Il est pas mal, ce mec, mais je ne crois pas que je l’intéresse. Il est trop calme pour supporter mon exubérance. Putain, ça fait genre six mois que j’ai pas eu envie de faire l’amour, je sens que ce soir, ça vient. Pour l’heure, je vais surtout aller danser, un concert semble avoir commencé sous la tente.

Oui. Vu la saturation des guitares, c’est le groupe de Franck et Aline qui a démarré son set. Putain, que c’est lourd. On est quinze à regarder et on pogotte comme des barbares. Nous sommes revenus à l’état de bêtes alors que nous faisons des activités hautement culturelles. Après tout, peut-être y-a-t-il dans la culture quelque chose de bestial. Fall fall fall dismal immortal, scande Franck, et je jette ma tête devant-derrière. J’avais presque oublié comme c’était bon de se prendre autant de décibels dans la gueule.

Pendant le confinement, le temps s’est arrêté. J’ai souvent eu l’impression d’avoir mis ma vie entre parenthèse. Je ne réalisais pas qu’il représentait une nouvelle vie à part entière, une vie enchaînée à son ordinateur, à son bureau, à son chez-soi. La parenthèse ne s’est jamais refermée et nous nous sommes habitués à oublier le goût de notre existence précédente. Elle était détestable en bien des points, je vous l’accorde, mais certains de ses avatars sont à sauver. Les cultures musicales léguées par nos ancêtres en font partie, indéniablement.

Le premier concert est terminé. Je vais me resservir un verre dans notre bar improvisé. J’ai envie de prendre de la drogue, mais il ne faut pas. De toute façon on ne peut pas, j’imagine que personne n’en a ici. Tant mieux, tant pis. Je suis bien assez allumée comme cela.

Je retrouve Romain et Anyssa qui discutent calmement près du stand à saucisses. Ils ont de la braise dans les yeux. Je me demande s’il ne va pas se passer quelque chose entre eux ce soir. Je m’amuse à les interrompre. Au même moment, je sens planer une odeur de beuh. Anyssa lit la surprise dans mon regard et me tend un cône affaissé comme un château en ruines.

– Tu veux fumer Sonia ?

– Wah, ça fait longtemps…

– Allez, n’aie pas peur, on garde les gestes-barrières, dit Anyssa en riant.

– Oh, allez… Une taffe, parce que je ne voudrais pas m’endormir avant de vous faire danser.

Romain me regarde et sourit.

– Sacré vieille teufeuse, tu m’as manqué.

Au même moment, Léonard est arrivé en courant vers nous.

– Les copains, regardez ce que je viens de voir…

Sur l’écran du smartphone de Léonard, un article que je recopie ci-dessous :

Rumeurs concernant des fêtes sauvages : la police sur les dents

Depuis quelques jours, la police normande s’inquiète après une vague de messages interceptés sur les réseaux sociaux concernant l’organisation de fêtes sauvages. Des renforts impliquant des brigades de policiers et de CRS sont attendus pour couvrir le sud Calvados et le nord Orne pour ce week-end du 14 juillet.

– Merde, ça veut dire que les bleus viennent pour nous ?, dit Anyssa.

– Apparemment on ne serait pas les seuls, lui répond Léonard. Avec un peu de chance, ils nous passeront à côté…

– Pas avec le brasier qui brûle depuis deux heures et la musique à fond, dis-je malicieusement.

– Certes…, admet Léonard. Je vais essayer de faire une ronde discrète…

Au même moment, Welcome to Jamrock de Damian Marley commença à vrombir sous la tonnelle.

– Ah, pas avant d’avoir dansé un peu là-dessus par contre, dit-il en courant.

J’aimerais bien que les flics débarquent, moi. J’ai un tas de choses à leur dire. Un tas de choses que je retiens depuis trop longtemps. Mais pour l’heure, je vais plutôt aller me resservir un verre de Chardonnay et brancher mon matos pour que le feu continue toute la nuit.

*

– On y va, lieutenant ?

– Pas encore Vangeon, pas encore ! Ce que vous pouvez être pressé… Et parlez moins fort, vous allez faire du bruit.

– C’est que la sono est branchée à fond dans le champ, lieutenant. Aucun risque que mes paroles atteignent les oreilles des jeunes…

– Ah, ne faites pas le malin Vangeon ! Bon, appelez le reste de la brigade, on va intervenir dans cinq minutes.

Une quinzaine de CRS arrivent dans la nuit étoilée. La lune brille sur leurs boucliers. Le lieutenant Chavert donne ses dernières instructions avant l’intervention.

– Bon, les gars, on n’est pas là pour casser du gauchiste, même si je suppose que le champ en est plein et que je sais que ça vous démange. On va se contenter d’arrêter cette petite sauterie en montrant les muscles, pas la peine d’user de la violence, on est assez nombreux pour les impressionner. Un, deux…

– Mon lieutenant…

– Oui, Vangeon ?

– Vous ne trouvez pas qu’il fait chaud, tout d’un coup ?

Chavert tourna son visage vers la route. Progressivement, il écarquilla les yeux.

– C’est juste, Vangeon, je ne sais pas ce qui… Ah ! Regardez ! Le fourgon !

Des flammes léchaient le pourtour du véhicule de fonction de la brigade. Le fourgon se transformait en formidable brasier dans la nuit noire. Une agréable odeur d’essence se mélangeait à celle de la rosée montante.

*

Romain

Il est trois heures du matin. Désormais, je pense que tout danger est écarté. Nous aurions pu tous terminer en garde-à-vue, mais le sort en a décidé autrement. Avec l’aide du père de Cristiano, le plan de Léonard a parfaitement fonctionné. Il faut dire que la situation mondiale a beaucoup aidé. Avec la crise, le prix du baril de pétrole s’est stabilisé autour de 2 dollars. Forcément, dans ces conditions, on lésine moins sur certains usages alternatifs de ce combustible efficace. Quelle belle fête du 14 juillet. D’après les informations que j’ai pu avoir en zieutant les réseaux dans la nuit, nous sommes loin d’être les seuls à avoir eu l’idée d’organiser une fête sauvage ce week-end, et la brigade de Flers est loin d’être la seule à avoir vu son fourgon rôtir dans la campagne. C’est comme si toute la France avait communiqué en même temps et s’était passé le mot. C’est marrant ces coïncidences. Après la révolte des ronds points, la révolte des jardins? Peut-être le début de quelque chose d’intéressant, peut-être pas. En tout cas, qu’est-ce qu’on kiffe. Sonia est toujours en train de mixer, la Marmaille s’est transformée en une vague dansante asynchrone, flottant dans la fraîcheur nocturne au rythme de la house music. C’est très beau à voir, tous ces corps déliés de leurs entraves. Ça m’émeut profondément.

Alors bien sûr, dès demain, on parlera mal de nous dans les journaux. Nous seront cloués sur du liège comme une collection de papillons, nous serons salis, mis en dehors de la communauté nationale, traités comme des voyous. Qu’importe !… À l’heure qu’il est, je ne regrette rien. Je crois sincèrement que nous avons bien fait de faire ce que nous avons fait. D’une certaine manière, le mouvement est dérisoire, de l’autre, il ne l’est pas. Un petit village qui résiste encore et toujours à l’envahisseur… Sauf que maintenant, il y en a cent, mille, peut-être davantage… Nous l’avons fait. Notre époque troublée est franchement déraisonnable, et pour lutter contre cette nouvelle raison publique, nous devrons nous abstenir encore un peu de nous montrer raisonnables. Tout cela ouvre des perspectives, et je n’en espérais pas tant. J’avais une idée simple, moi : juste retrouver mes amis le temps d’une soirée, revoir des concerts, boire sans modération, courir dans le brouillard, créer une rupture spatio-temporelle. Et finalement, nous avons mis le feu à quelque chose.

Demain, tous les flics du pays seront missionnés pour raser nos installations, ici ou dans d’autres champs. En réponse, on n’a pas de potion magique, mais on a des idées.

Trop tôt pour en parler : je savoure la pagaille et je retourne danser avec la Marmaille.

 

Saint-Ouen, le 23 avril 2020

Illustration: Griniom

2020-04-24T18:34:31+02:00

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