QR Code

– Désolé madame, nous ne faisons plus de tests PCR.

– Pardon ?! Mais j’ai pris ma journée pour venir à ce rendez-vous !

– Vous aviez pris rendez-vous sur Doctolib ?

– Oui…

– C’est une erreur. Nous ne faisons plus de tests PCR. Je suis navré.

Furieuse, Sylvia sortit du laboratoire sans claquer la porte.

Sylvia avait toujours été une fille calme, même quand elle bouillonnait intérieurement. Elle était restée polie face au docteur, mais elle avait eu envie de l’emplafonner très fort. Il faut dire qu’il avait été difficile de trouver un rendez-vous pour se faire tester ce 4 janvier 2022. Sur Doctolib, tous les plannings étaient pris, alors quand elle avait vu des créneaux chez SOS Médecins, elle s’était précipitée pour cliquer.

Ça m’apprendra à faire confiance à une plate-forme privée, pensa-t-elle en dévalant l’avenue de Saint-Ouen à marche forcée.

Ayant assisté à la scène, une patiente lui avait conseillé de se rendre au laboratoire de La Fourche qui, disait-elle, pratiquait les tests sans rendez-vous.

Que j’y sois vite, j’ai pas que ça à foutre.

C’était le troisième test PCR de Sylvia en deux ans de pandémie. Depuis trois jours, elle se sentait fiévreuse, courbaturée, apathique. Elle avait le nez en charpie à force de se moucher et redoutait l’intrusion d’un écouvillon dans ses narines. Lasse, Sylvia avait pris le parti, comme tous les bons Français, d’obéir aux protocoles imposés par son ministère. Enseignante d’histoire-géographie, elle s’était résolue pour une journée à déserter le poste qu’elle occupait dans son petit établissement de Gennevilliers. Ce n’était pas un luxe : voilà deux ans que Sylvia ne s’était pas absentée au travail, exception faite des périodes de confinement. La dernière fois, c’était pour la grève contre la réforme des retraites en 2019, une époque qui paraissait tellement lointaine… Elle avait séché deux jours de travail presque par automatisme, dictée par une sorte de morale de fonctionnaire, sans y croire, mais avec la certitude d’être au bon endroit au bon moment. Il faut dire que cela faisait longtemps qu’on ne prenait plus la peine d’écouter les travailleurs dans ce pays, alors les profs, n’en parlons même pas.

Arrivée à la station de métro La Fourche, elle tourna la tête dans toutes les directions puis finit par apercevoir le laboratoire d’analyses. Elle compta les personnes patientant près de la porte et se dit qu’elle avait de la chance en constatant qu’elles n’étaient pas plus de dix. Vingt minutes d’attente dans une queue, tout au plus, était une moyenne basse lorsque l’on vivait en région parisienne. Elle s’installa dans la file, essoufflée, pensant à ses élèves, à ses collègues déjà épuisés la veille, à la fin d’une journée de travail mettant fin à deux semaines de vacances, à ce qu’était devenue l’Éducation nationale en quelques années, une institution qui avait toujours été hautaine mais qu’elle respectait de moins en moins, en tout cas plus comme au temps où, toute illusionnée, elle avait été élève et prenait très au sérieux les consignes administrées par ses professeurs.

Au bout de cinq minutes de rêveries, elle tendit l’oreille pour écouter la conversation entreprise par deux hommes devant elle.

– Vous avez pris rendez-vous ?

– Non, pas du tout, j’espère qu’ils voudront bien nous laisser entrer sans.

– Quel bordel, quel bordel… C’est beau de mettre le pays sens dessus-dessous pour une pandémie en train de se transformer en grippe saisonnière, non ?

– Oh, il est trop tôt pour parler de grippe saisonnière, mon cher monsieur. On peut à tout le moins regretter que les autorités ne se donnent pas les moyens matériels de juguler cette maladie qui continue de courir. Nous autres, gens du commun, sommes les tragiques perdants de cette pièce de théâtre dramatique grandeur nature, comme ce fut le cas hier et comme ce le sera demain.

La discussion était intéressante, mais elle fut vite interrompue par les cris d’une jeune femme.

– Attendez, vous voulez dire que je me suis faite chier à faire le poteau pendant une demi-heure pour rien ?

Le vigile, visiblement ennuyé, répéta deux fois « On ne prend que sur rendez-vous, on ne prend que sur rendez-vous. »

Les deux hommes se regardèrent, la mine découragée. Il y eut un silence, puis ils rompirent les rangs en maugréant.

Sylvia rageait sous son masque en se demandant quand cet enfer allait s’arrêter. Elle s’apprêtait à tourner les talons quand elle eut la bonne idée d’aller questionner le vigile.

– Monsieur, je ne suis pas allée au boulot aujourd’hui exprès pour faire un test. J’avais un rendez-vous ce matin mais il a été annulé. Je me retrouve charrette, c’est vraiment pas possible de passer ?

– Non, madame, je suis navré.

Elle se retint de l’insulter. Son sens du civisme était mis à rude épreuve depuis quelques semaines, elle parvint néanmoins à retenir sa langue en soufflant un bon coup.

– Est-ce que vous pourriez au moins m’indiquer un labo qui accepte les personnes sans rendez-vous ?

– Le seul labo sans rendez-vous pour aujourd’hui se trouve à Neuilly, madame.

– Putain… Merci quand même, bonne journée.

Dans le métro bondé, Sylvia écoutait son petit déjeuner s’évanouir dans son ventre en serrant les dents. Une dizaine de stations à tuer. Au matin, elle n’avait pas pris la peine d’embarquer un livre, croyant que l’affaire serait pliée en une demi-heure porte à porte. Partie de chez elle à dix heures, elle était loin de se douter que son PCR ne serait toujours pas fait à midi et demi.

Ligne 13, station Champs Élysées Clémenceau. Elle descendit du métro puis emprunta les souterrains qui la menèrent vers la ligne 1. Malgré l’horaire, il y avait plus de place et elle trouva à s’asseoir. Lentement, elle souffla en scrutant ses pieds, puis elle releva la tête. Elle observa les passagers un à un, tous masqués.

Voilà bientôt deux ans que les masques couvraient les bouches de tout le monde. Mine de rien, la plupart des personnes de son entourage s’y étaient habitué, mais pas elle, dès le premier jour, elle avait eu horreur de ça et cette stupéfiante impression de cauchemar s’était amplifiée avec le temps. Elle vivait avec une hantise : que cela ne s’arrête jamais, que les humains soient obligés de porter des masques constamment en société jusqu’à la fin de leurs jours. Cependant, elle n’en disait mot à personne, elle n’osait pas. Depuis la fin du premier confinement, elle ressentait une obligation sociale tacite, un phénomène de groupe souterrain et inexplicable interdisant de s’exprimer sur les mesures présentées comme nécessaires pour lutter contre la pandémie.

Elle avait plusieurs fois tenté d’aborder le sujet avec certains collègues, mais cela n’allait jamais plus loin que quelques ronchonnades à propos du port du masque en été, principalement à cause de la chaleur. Certains d’entre eux semblaient même contents de se couvrir la bouche, comme s’ils avaient vécu toute une vie avec des défauts physiques trop lourds à assumer, désormais heureux d’être à demi cachés à la vue des autres. D’autres, pessimistes et résignés, considéraient qu’il était inutile de se plaindre, que les masques faisaient partie des malheurs des temps, qu’il fallait bien s’y résoudre et arrêter de penser à ce qu’ils appelaient le monde d’avant. « Si c’est le prix à payer pour rester vivants », disaient-ils. À force, Sylvia ne trouvait plus rien à répondre, comme si elle était morte à l’intérieur.

Au fond, même si elle la trouvait désobligeante, l’enseignante d’histoire-géographie avait eu confiance en la stratégie de lutte contre la pandémie. Elle avait joué le jeu du premier confinement et de tous les autres, demeurant pendant des semaines dans son petit appartement de 25 mètre carré dans le XIVe en attendant que les pics épidémiques passent. Elle avait refusé maintes invitations pour ne pas se retrouver en situation d’illégalité. Elle l’avait parfois regretté, notamment durant ces longues soirées lors desquelles elle ne trouvait plus rien d’autre à faire que de scroller pendant des heures sur ses réseaux sociaux, à lire les pitreries de ses contemporains.

Quand il avait fallu aller au vaccin, elle n’avait pas hésité, comme la majeure partie de ses collègues. En avril 2021, la vaccination ne faisait pas débat : seuls deux collègues, Bruno et Fadwa, osaient porter des idées vaccino-sceptiques en salle des profs. Ils déliraient un peu, on leur reprochait régulièrement d’aller trop loin. À l’époque, Sylvia était d’accord avec la majorité de son entourage : ceux qui refusaient le vaccin étaient soit des ignorants, soit des égoïstes qui faisaient des histoires pour pas grand-chose. Il fallait faire confiance à la science, aux médecins, les innovations en la matière ne pouvaient pas être fabriquées dans le but de nuire à la population mondiale. Elle avait bien entendu parler de quelques effets secondaires indésirables, mais rien qui ne soit en mesure de l’inquiéter elle, une femme bien portante de la trentaine. Le vaccin, c’était évidemment la solution pour laisser la vie reprendre son cours.

Néanmoins, un changement se produisit dans la tête de Sylvia le 12 juillet 2021, lorsque le chef de l’État décréta que les bars, les restaurants, les musées, les salles de sport, les bibliothèques et de nombreux autres lieux publics allaient bientôt être soumis à un pass sanitaire. Sylvia tiqua d’entrée de jeu. La professeure n’avait pas une conscience politique extrêmement développée, mais elle avait lu des livres. Elle se souvint d’Aldous Huxley qui l’avait marquée lorsqu’elle était plus jeune. Elle se souvint de ses cours d’histoire à l’université, de sa directrice de mémoire, Annabelle Minck, et de ses TD sur l’histoire politique sous la Troisième République. Instinctivement, l’expression loi scélérate lui revint en mémoire, sans qu’elle ne sache trop pourquoi. Elle savait néanmoins pourquoi ce pass sanitaire, dès son évocation, l’avait atteinte : les livres, l’accès aux livres. Sylvia n’allait pas souvent au restaurant ni boire un verre, elle ne pratiquait pas le sport en dehors de ses vacances à la montagne, mais elle ne pouvait s’imaginer une vie sans accès à la culture. Elle pensait à ses élèves, ces jeunes pousses pour beaucoup non vaccinés, privés d’eau à la source après avoir été privés d’école pendant des mois en 2020.

L’été fut difficile. Elle tenta plusieurs fois d’aborder le sujet en famille, avec ses amis, ses collègues, mais quasiment personne ne contestait le bien-fondé de la décision gouvernementale, quasiment personne ne comprenait que des foules se lèvent en plein mois de juillet pour lutter contre un QR Code. Sylvia se sentait incomprise, pour autant, elle n’osa pas rejoindre les manifestations anti-pass, réputées mal famées. Sa solitude se conjugua avec le relatif mauvais temps de cet été-là, et elle ne parvint pas à se reposer vraiment durant ses vacances en Dordogne en compagnie de ses collègues Julie, Natacha et Aimé. À chaque fois qu’elle avait abordé le sujet de la gestion pandémique, elle s’était trouvé face à un mur de silence gêné et de résignation, comme s’il était devenu honteux de réfléchir à autre chose qu’à la terreur de mourir du Covid-19.

Après mûre réflexion, et sans le dire à personne, elle décida de repousser sa seconde injonction le plus tard possible, petit acte de résistance passive pour lequel elle se jugea minable dans un premier temps, étant persuadée que la vaccination était la solution face à son anxiété sanitaire et que les choses rentreraient vite dans l’ordre grâce à Pfizer ou Moderna, comme le promettaient les spots publicitaires dans le métro.

La rentrée fut un véritable soulagement pour Sylvia. Outre le fait de retrouver ses élèves, elle était heureuse de reprendre dans des conditions plus normales après deux ans de pandémie. Certes, le variant Delta planait toujours au-dessus de leurs têtes, mais avec la vaccination, il n’y avait plus aucune raison de s’inquiéter. Les protocoles sanitaires s’étaient assoupli, les sorties scolaires à nouveau autorisées. Malgré le mépris du ministre Jean-Michel Blanquer et la maltraitance institutionnelle devenue un invariant, une petite respiration avait envahi la salle des profs. Le pass sanitaire allait sauter à la mi-novembre, la pente était plutôt bonne.

Cependant, à la mi-novembre, le pass sanitaire était toujours en vigueur et pire, personne ne s’en offusqua. Sylvia ne disait rien de peur de froisser quelqu’un, mais une rage sourde montait inexorablement en elle. C’est à ce moment-là qu’elle commença à se rapprocher de ses collègues Bruno et Fadwa. Ils n’étaient toujours pas vaccinés et en étaient très fiers. Sylvia, elle, avait fini par céder et s’était faite administrer sa seconde dose quelques jours auparavant.

– C’est foutu Sylvia, le gouvernement a acquis le consentement d’une majorité d’endormis sur le principe du pass, qui n’est qu’une manière de discriminer une partie de la population pour faire oublier l’impuissance du pouvoir, disait Fadwa, tandis que Bruno faisait oui de la tête en ajoutant quelques détails à propos du consentement libre et éclairé des patients.

– Tu veux dire que le pass sanitaire n’est pas une mesure sanitaire mais une mesure de police ?

– Oui, et je te parie que dans quelques semaines, pour se défausser de leurs responsabilités vis-à-vis de l’hôpital et de leurs nombreux couacs de communication, ils commenceront à nous désigner à la vindicte populaire.

Un mois plus tard, les débats sur le pass vaccinal étaient sur la table, et le 3 janvier, en guise de vœux aux Français, le Président de la République appelait à « emmerder » les non-vaccinés en leur ôtant symboliquement toute citoyenneté.

En outre, la situation dans les établissements scolaires devenait épineuse. Le variant Omicron déforestait à toute vitesse les salles de classe, et de nombreux collègues, pour la plupart vaccinés, étaient absents après avoir contracté le Covid-19 pendant leurs vacances.

Arrivée à Neuilly, Sylvia eut le temps de repenser au cours des événements, puisqu’elle se retrouva mêlée à une queue de cinquante mètres. Toutes ces personnes attendaient leur tour pour leur test. Parmi ces gens de tous horizons, beaucoup étaient malades, ils toussaient, avaient les yeux rouges. Certains semblaient venir de loin, et Sylvia tenta de relativiser sa position un bref instant, avant de se raviser : il était tout de même 15h, elle avait le ventre vide et le temps d’attente était encore estimé à une bonne heure. Elle piétinait depuis déjà trois quart d’heure dans le froid. Elle repensa à ces photographies de guerre en noir et blanc représentant des queues interminables durant les périodes de rationnement. L’image lui sembla un peu indécente, mais en même temps, elle correspondait parfaitement à son ressenti.

Après avoir bouiné sur son téléphone assez longtemps pour un épuiser presque la batterie, elle arriva enfin devant la grille d’entrée du laboratoire, où un vigile s’employait à trier les patients. Au bout de cinq minutes, celui-ci la regarda :

– Madame, votre QR Code, s’il-vous-plaît.

Elle sortit son téléphone et lui tendit son pass sanitaire.

– Ah non Madame ça ça marche pas, c’est pas un comme ça qu’il nous faut.

Déstabilisée, Sylvia ne put contenir sa colère :

– Mais vous vous foutez de moi ? Il fonctionne ! C’est le pass que j’utilise quotidiennement et je n’ai jamais eu de problèmes ! Ça fait une heure et demie que j’attends là, Monsieur, vous n’allez pas oser me refuser le passage quand même ?

– Madame, calmez-vous, répondit le vigile. Moi, je fais juste mon boulot. Je voulais dire, c’est pas ce pass-là dont j’ai besoin, c’est celui que vous pouvez débloquer avec l’application, là.

Il montra du doigt une affichette sur le mur.

Rouge de honte, Sylvia, s’excusa et commença les démarches sur son téléphone. Fébrile et stressée par le déclin de sa batterie, elle dut s’y prendre à plusieurs fois, ce qui conduisit plusieurs personnes à passer devant elle. Au bout d’un moment, son portable lâcha, et elle dut attendre encore cinq minutes que le vigile revienne et lui propose de s’installer sur une borne à l’intérieur du labo. Elle renseigna ses informations personnelles pour la quatrième fois, puis elle put enfin entrer dans une petite pièce où une infirmière lui enfonça un écouvillon dans les deux narines.

J’espère au moins que le PCR sera positif histoire de ne pas avoir fait tout ça pour rien, pensa-t-elle en entrant dans le métro.

Une demi-heure plus tard, le ventre creux, les narines enflées et les cernes creusés, Sylvia sortait du métro à la station Arts et Métiers. Elle se dirigeait vers le restaurant où elle avait décidé de déjeuner pour se remonter le moral, quand elle croisa dans la rue Beaubourg Stéphane Veulleury, député de la majorité présidentielle sur une circonscription des Yvelines. Elle le reconnut tout de suite, car M. Veulleury s’exprimait régulièrement sur BFM et C-NEWS pour défendre la ligne gouvernementale, souvent contre toute logique d’ailleurs. Durant sa longue attente à Neuilly, Sylvia avait d’ailleurs vu un tweet du député dans lequel il reprenait les mots du Président, appelant à « emmerder les non-vaccinés ». Un second tweet relayait un article de presse fustigeant les nombreuses incivilités des patients à l’encontre du personnel des laboratoires, sans prendre la peine d’expliquer d’où pouvait venir ce sentiment d’exaspération.

– Monsieur Veulleury, s’étonna-t-elle de prononcer dans son dos.

Le député se retourna et elle lui colla un poing leste dans le visage qui l’étonna plus encore.

– Ça, c’est pour le tweet de ce matin, espèce de sale con. Et c’est aussi pour l’incurie de vos amis qui fait peser sur chacun et chacune d’entre nous toute la responsabilité de l’épidémie depuis le début.

Au soir, Sylvia se retrouva en garde à vue. Le lendemain, de nombreux journaux parlèrent de l’affaire dans la rubrique Faits divers en agitant la menace d’une montée des violences civiles à l’encontre des élus. Le Parisien en fit sa une et titra : Le député Stéphane Veullery (LREM) agressé par une déséquilibrée .

Saint-Ouen, le 20 janvier 2022

2022-01-20T19:19:52+02:00

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