Depuis sa naissance à la fin des années 1960, le genre musical couramment qualifié de metal n’en finit plus de passionner son public, d’intriguer les mélomanes, voire d’effrayer les néophytes. Fait musical au départ, il a pris depuis de nombreuses années une ampleur dépassant largement le monde de la musique, et jouit, de nos jours, d’une représentation très importante avec, pour le seul cas de la France, le festival Hellfest, mais aussi de grosses formations à la portée internationale, à l’instar de Gojira, comme porte-étendard.

A propos du metal – dont l’univers truculent peut aussi être regroupé sous le qualificatif de musiques extrêmes -, les travaux scientifiques et amateurs sur tous les formats (ouvrages, articles, documentaires, émissions YouTube…) sont désormais nombreux. Certains spécialistes comme l’anthropologue Sam Dunn ont souhaité voir en ce courant musical et culturel une véritable communauté d’êtres humains partageant les mêmes références, les mêmes centres d’intérêts, les mêmes attitudes et le même état d’esprit. Le travail sociologique de Robert Culat va même plus loin : l’auteur, que l’on qualifie souvent de « prêtre métalleux », va jusqu’à qualifier les musiques extrêmes du vocable de religion, en utilisant sensiblement les mêmes critères que Sam Dunn, et en s’appuyant sur une importante enquête menée au sein de cercles de fans.

D’autres travaux, moins visibles et plus terre-à-terre, comme les chaînes YouTube 2Guys1TV ou Max Yme, préfèrent insister sur le caractère purement musical du metal, refusant d’y voir réellement une communauté homogène, insistant parfois même sur l’extrême diversité des sous-genres regroupés sous l’appellation « musiques extrêmes ».

Il est clair que le metal et son public peuvent, selon certains critères, être regroupés sous le qualificatif de communauté : pour autant, il paraît évident que nous parlons ici avant tout d’un genre musical évolutif,et que les diverses chapelles qui le composent entrent parfois en contradiction totale, autant du point de vue esthétique que du point de vue sociétal. Par ailleurs, il est clair qu’en 2017, le metal n’est plus tout à fait cette réaction enragée à la musique rock des années 60, qui finissait alors de s’intégrer dans une logique libérale et mainstream. En de nombreux points, le metal s’est à son tour pleinement intégré dans la culture de masse et est devenu, comme beaucoup de genres musicaux avant lui, un marché juteux.

A l’occasion de cet article, et après nous être intéressés aux origines du style, à ses évolutions et à ses adeptes, nous tenterons de vérifier si le metal et les métalleux forment une communauté, en dessinant ses caractéristiques générales. Pour ce faire, nous nous appuierons, entre autres, sur les éléments théoriques que nous avons déjà cité, mais aussi sur notre expérience des concerts, festivals et lieux heavy metal. A nous de déterminer si ce phénomène musical continue à se construire en opposition à la société, avec pour objectif avoué de « choquer le bourgeois », ou si il est devenu au contraire, à son tour, une culture qui s’est fondue dans le libéralisme culturel.

 

Origines sulfureuses d’un fait musical total : le heavy metal comme contre-culture

Le heavy metal ne naît pas de nulle part : ses racines musicales se trouvent dans le blues et le rock n’roll. En effet, les instruments de musique d’une formation metal basique sont les mêmes que ses ancêtres, à savoir guitare, basse et batterie. Très tôt, des formations telles que Black Sabbath ou Led Zeppelin se sont employées à ressusciter un son déjà connu en l’amplifiant, en y mettant de la surenchère, ce qui a conféré à leur musique une puissance encore jamais expérimentée par les mélomanes. Bien sûr, l’utilisation outrancière à la guitare du fameux triton, longtemps interdit au Moyen-âge, et les chants peu orthodoxes de certains meneurs de groupes ont défini les bases esthétiques de cette musique et ont considérablement participé au succès des premiers groupes de heavy metal. Un succès au moins aussi intense que les réactions de rejet venues des différentes institutions encadrant la vie des hommes des années 1970 (État, Église, famille).

Comme le rock, le heavy metal se manifestait, dès ses débuts, comme une contre-culture très tôt appréhendée comme subversive et dangereuse pour la jeunesse. Cependant, si l’émergence de ces deux genre musicaux est similaire du point de vue de leur réception, leurs relations était conflictuelle dès le début. Le heavy metal est né en réaction à l’affadissement du rock n’roll, parvenu dans tous les foyers occidentaux par le biais d’Elvis Presley, et vite transformé en pop par les Beatles. Ses premiers représentants entendaient le dépasser et créer une musique plus ambitieuse, tout en se réappropriant une image sulfureuse, en jouant notamment avec les codes du satanisme sur le fond comme sur la forme.

La transgression n’était donc pas uniquement musicale : elle était aussi culturelle. Là encore, les premières formations heavy metal n’avaient rien inventé, car elles s’inspiraient d’une tradition provocatrice déjà présente dans le blues, et reprise par certaines formations rock. Dès les années 1930, le chanteur guitariste Robert Johnson (1911-1938) avait placé sa musique sous le haut patronage de Satan, laissant courir le bruit que sa créativité lui était inspirée par le démon. Le satanisme pouvait alors devenir un excellent moyen de lancer une carrière, ce qui n’échappa pas, par exemple, aux Rolling Stones, qui s’amusaient à colporter des rumeurs sur leur intelligence avec le Mal (on peut par exemple penser à la chanson Sympathy for the devil). C’est donc très logiquement que les premières formations heavy metal, à l’instar de Black Sabbath, ont souhaité continuer sur cette lancée porteuse.

En outre, il est important de noter que la fin des années 60 – période de défiance des citoyens et débuts du mouvement hippie – correspond, dans les pays anglo-saxons, à un moment où la pensée sataniste connaît un regain d’intérêt certain. On redécouvre alors les écrits occultes d’un certain Edward Alexander Crowley (1875-1947), plus connu sous le pseudonyme d’Aleister Crowley, qui s’était intéressé tout au long de sa vie à la magie, à l’astrologie, au paranormal et avait produit une somme de livres assez conséquente. Ce personnage haut en couleur reçut une postérité remarquable dans la culture populaire, et ses écrits influencèrent notamment un autre personnage important, le dénommé Anton LaVey (1930-1997), qui fonda la première église de Satan. Référence absolue pour beaucoup de musiciens metal, LaVey fut lui-même auteur et écrivit notamment une Bible satanique en réaction au poids de la religion aux États-Unis, religion dont il se méfiait comme de la peste. Ce document, qui continue aujourd’hui d’inspirer de nombreux artistes et intellectuels, ne visait d’ailleurs pas à recréer un culte dogmatique prenant pour maître l’incarnation du Mal, mais a plutôt été conçu comme un ouvrage philosophique délivrant une vision individualiste et toute-puissante de l’Homme. Ces fondations intellectuelles qui situent le satanisme originel quelque part entre Nietzsche et Stirner sont la clé de compréhension d’une très large part des productions heavy metal qui ont jalonné l’histoire musicale des années 1960 à aujourd’hui. Sans cette présentation du satanisme, un phénomène musical comme le sous-genre black metal demeurerait, par exemple, totalement incompréhensible aux non-initiés.

Pour les raisons que nous venons d’évoquer, le heavy metal est un genre musical qui a, dès ses débuts, tenté de repousser les limites du bon goût, à la fois sur le plan esthétique et culturel. En se dotant de références diaboliques, mais surtout en les poussant à un raffinement extrême, dans les paroles des chansons et dans les scénographies live, des formations comme Alice Cooper ou King Diamond, pour ne citer que les plus connues, ont contribué par la suite à créer ce que l’on pourrait appeler un fait musical total, pour pasticher l’idée de « fait social total » de Marcel Mauss, ou encore un art total tel que défini par Richard Wagner. L’étrange relation entre les musiques extrêmes et l’idée du Mal, qui en faisait une contre-culture solide et sulfureuse, en réaction notamment au poids mal accepté d’un lourd contexte religieux, ne faisait alors que commencer.

L’évolution des musiques extrêmes est ensuite très intéressante à étudier, tant d’un point de vue esthétique que culturel. Tandis que dans le rock n’roll, on s’est souvent borné à reproduire des structures et une attitude assez conformes à celles qui avaient fait naître le genre, le metal a toujours cherché à aller plus loin sur les deux tableaux. Dans son excellente Anthropologie du metal extrême, le sociologue Nicolas Walzer mentionne d’ailleurs l’existence d’une « échelle pyramidale de subversion » inhérente à cette musique. Le heavy des débuts a donné le speed metal, qui s’est changé lui même en thrash, aux voix criardes et à la musique plus violente. Les années 1980 ont ensuite vues se former un nouveau courant, le death metal, qui a remodelé totalement les structures musicales originelles pour faire advenir un genre encore plus déconstruit et violent. Une fois devenu mainstream, le death a suscité des réactions hostiles en Scandinavie, qui ont fait naître le plus subversif rejeton des musiques extrêmes : le black metal. Si les instruments de musique originels n’ont pas changé d’un poil, ce courant mérite que l’on s’y arrête, parce qu’il pousse très loin la logique de radicalisation musicale ainsi que les liens avec le satanisme, et reste encore, à l’heure actuelle, à bien des égards, contre-culturel car hermétique à l’air du temps et aux modes.

Le black metal prend racine à la fin des années 80 en Norvège : à son tour, il est une réaction artistique et philosophique au poids de la morale religieuse qui définit le contexte culturel de son pays de naissance. Cette fois, Satan n’est plus seulement un argument commercial, car il devient une véritable ligne de conduite pour des formations comme Mayhem, Gorgoroth ou Emperor. Derrière une musique volontairement underground et des looks décadents se cache une pensée élitiste, qui se construit en opposition à la modernité en paroles et en actes. On retrouve alors la réaction agressive d’un mouvement musical qui se construit en opposition à ses prédécesseurs, jugés mainstream et trop intégrés à la culture mondialisée. Mis à part la guitare, la basse et la batterie, les architectes du black metal des débuts rejettent tout, des moyens de production musicale modernes aux éléments moraux élémentaires de la société norvégienne du XX° siècle. Ils prennent un malin plaisir à enregistrer les démos les plus sales possibles, à inventer le son le plus torturé qui soit, à faire bourdonner leurs guitares en hurlant des chants nihilistes et désespérés.

Le réputation morbide et sulfureuse du black metal est, bien sûr, intrinsèquement lié à la série d’événements cauchemardesques qui ont émaillé l’émergence de cette scène. Une formation regroupe notamment sous sa bannière toute la folie furieuse qui s’est emparée de la scène metal underground norvégienne du début des années 90 : Mayhem, qui signifie » désordre », « chaos ». Le groupe est créé par trois jeunes d’Oslo fans de Venom et de Motörhead, qui construisent leur réputation sur une démo tirée à 1000 exemplaires et un certain penchant pour la nécrophilie. Dead, le bien-nommé chanteur de la formation, aime traîner dans les cimetières pour y conforter ses pulsions de mort et y enterrer ses costumes de scène. Il se suicide en 1991 d’une balle dans la tête, et son cadavre est utilisé comme pochette de disque, après avoir été photographié par les autres membres du groupe. Euronymous, un autre membre de Mayhem, fonde une organisation que l’on pourrait qualifier de terroriste, en y conviant le gratin de la scène black metal de l’époque, et notamment Varg Vikernes, fondateur et seul membre du groupe Burzum. Entre 1992 et 1993, l’Inner Circle – c’est le nom de l’organisation – se rend responsable de la destruction par le feu de huit églises en bois norvégiennes. Mélangeant sa philosophie sataniste-nihiliste avec la haine du désespoir, l’Inner Circle voit finalement s’entretuer ses membres les plus influents : Euronymous finit assassiné par Vikernes, tandis que Faust, bassiste du groupe Emperor, commet un crime homophobe. On pourrait s’étendre encore longtemps sur la détresse psychologique et la sauvagerie qui animait la scène encore aujourd’hui appelée True Norwegian Black Metal, mais ces quelques exemples parlent déjà d’eux-même.

On ne peut pas comprendre le projet esthétique et culturel du black metal sans inscrire ce sous-genre dans la longue histoire des musiques extrêmes, faite de surenchère dans la recherche de subversion et de pureté à chaque évolution stylistique. A mains égards, le black metal, univers musical peuplé de clous, de croix inversées, de corpse-paints et d’idées noires, n’a pas pu être dépassé : il a atteint le sommet de « l’échelle pyramidale de subversion » par le feu et le sang. Si, à l’heure actuelle, son histoire continue, elle n’est bien souvent qu’une reproduction ou une relecture des esthétiques musicales et visuelles qui ont donné au genre ses lettres de noblesses. Mayhem, Darkthrone, Emperor, les créateurs du black metal, tournent encore, mais se sont considérablement assagi : il aura tout de même fallu, pour cela, de nombreux changements de line-up et un certain nombre de séjours en prison, ce qui ne les empêche pas de continuer à exhiber des têtes d’animaux sur des piques lors de leurs performances live.

Néanmoins, la surenchère provocatrice a continué à se développer à travers quelques courants et formations en marge de cette scène black metal, qui s’est peu à peu intégrée aux circuits musicaux classiques. Sans forcément en venir à la violence physique des débuts, on peut noter que certains représentants actuels de la scène – par soif de pureté ou par conviction réelle – continuent de défrayer la chronique au sein même de la « communauté black metal », si on peut l’appeler comme cela. Au-delà du cas bien connu du National Socialist Black Metal (NSBM), Nicolas Walzer a montré dans ses travaux sur les rapports entre metal et paganisme, que certaines mouvances néo-païennes ne recherchent plus tant, désormais, de radicalité dans leur musique mais plutôt dans l’opposition à la modernité à ce qu’elles appellent « la bien-pensance ». La figure de Satan étant, au fil du temps, devenue trop récupérée, ces musiciens l’ont abandonné pour lui préférer, si l’on peut dire, des portes-drapeaux moins consensuels. Les plus modérés se sont alors réfugié dans un nationalisme et un identitarisme qui leur a permis de mêler puissance musicale et politique, en traitant de questions liées au folklore ou à la souveraineté nationale (c’est le cas, par exemple, du groupe québécois Forteresse) en réaction à la diffusion d’une culture de masse mondialisée ou selon des problématiques plus locales. D’autres ne se sont pas contenté de chanter leurs peuples et leurs territoires avec une douce mélancolie : en Grèce, le groupe Naer Mataron accueille en son sein un membre élu du parti néo-nazi Aube Dorée. Plus au nord, les pays de l’ex-bloc soviétique ont vu émerger dans les années 90 une scène radicalement anticommuniste, que l’on peut qualifier de « scène de l’Est ». Marqués par le souvenir douloureux du stalinisme, des groupes comme Graveland, Nokturnal Mortum ou Kroda se sont enfermés dans une posture de droite radicale, glorifiant simultanément les traditions de leurs pays respectifs, le III° Reich et les pogroms. Sans aller jusqu’à parler de nazisme cette fois, l’exemple du groupe de black metal français Peste Noire peut être rapproché de ces tentatives de subversion idéologique par la musique, dans un registre davantage inspiré par un nationalisme néo-médiéval, rural, et anti-moderne. Ces groupes, qui connaissent, à la faveur de la crise économique, politique et morale actuelle, un gain de popularité croissant, ne doivent cependant pas être pris trop au sérieux, car ils restent, comme nous l’avons dit, très marginaux, malgré la publicité que leur font certains groupuscules antifascistes et autres organisateurs de festivals aux projets quelque peu ambigus. Mais il est clair que les troublantes relations que le black metal continue à entretenir avec l’idée du Mal, ainsi que son passé sanguinaire continuent à rendre les discussions autour du genre particulièrement clivantes. Tout fan de metal extrême s’est sans doute retrouvé, au moins une fois dans sa vie, dans ce moment gênant ou il a été soit sommé de se dédouaner absolument de tout lien avec une idéologie nauséabonde, soit rejeté par manque de pureté et moqué pour ses goûts soi-disant mainstream.

Il ne faut pas omettre de dire que la guerre politico-culturelle au sein des musiques extrêmes n’est pas l’apanage de mouvements plutôt connotés à droite. La scène grindcore, avec des groupes comme Napalm Death, mais aussi des formations plus isolées comme Rage Against The Machine ou Arch Enemy ont choisi de véhiculer un discours influencé par le communisme, voire l’anarchisme. Toutefois, ces influences déjà minoritaires à l’époque sont aujourd’hui quantité négligeable, même si certains groupes adoptent des thématiques qu’on pourrait dire proches des idéaux de gauche, à l’instar de Cattle Decapitation qui s’inscrit dans un discours antispéciste et qui prône le véganisme.

L’exemple du black metal et des sous-genres qui en découlent permet d’illustrer les difficultés que l’on peut éprouver à affirmer qu’il existerait une communauté metal solide et unie. Même si aujourd’hui, un fan de metal peut tout à fait aimer Black Sabbath, Motley Crüe et Watain de manière indifférenciée, il faut rappeler que les divers sous-genres se sont construit dans le temps de manière hérétique, parfois en opposition radicale avec leurs racines musicales et culturelles (on peut, d’ailleurs, en avoir un bon aperçu dans les travaux de Nicolas Walzer). On pourrait alors parler, à la rigueur, de plusieurs communautés hétérogènes qui forment un ensemble de petites sous-cultures rattachées au standard de base du heavy metal. On sait d’ailleurs qu’il existe une grande différence entre le public habitué des festivals, qui peut potentiellement apprécier tous les styles de metal, et des publics qui constituent autant de niches en se cantonnant à un sous-genre. Mais l’on sait aussi, pour donner raison à Sam Dunn et Robert Culat, que du cotés des mélomanes amateurs de musiques extrêmes, de vrais liens philosophiques et culturels existent.

Heavy metal et mondialisation : de la contre-culture au business

Précédemment, nous avons pu mettre en évidence le fait que le heavy-metal, de par ses racines qui plongent dans la transgression et les références qui rassemblent ses adeptes, pouvait être considéré comme une contre-culture. Si ce fait est toujours observable dans certains cas spécifiques – on peut donner l’exemple du groupe saoudien Al-Namrood, honni en son pays pour être très subversif et anti-islam -, qu’en est-il à l’échelle mondiale ? Avant d’entamer notre démonstration, qui portera surtout sur les pays occidentaux, il est nécessaire de dire quelques mots sur les deux mondialisations – économique et culturelle – qui caractérisent notre monde moderne.

La mondialisation, phénomène dont on peut grossièrement faire remonter les origines au XVIIIème siècle, a été définie par Anthony Giddens comme une « extension et une intensification à l’échelle du monde des relations sociales« . Tel que nous le connaissons aujourd’hui, ce processus s’exprime avant tout par des relations économiques et commerciales de longue ou très longue distance, un échange ininterrompu de marchandises (nourriture, vêtements, bien culturels…) sur la surface du globe, entre différents pays ou ensembles de pays. La massification des échanges commerciaux, dont l’origine intellectuelle remonte aux premiers théoriciens libéraux (on pense notamment à Ricardo), connaît depuis les années 1990 une accélération, causée par l’effondrement du bloc soviétique et par le progrès technologique. L’hégémonie culturelle de l’occident – et notamment des États-Unis – sur le monde, mais aussi l’arrivée d’Internet dans tous les foyers au début des années 2000, ont donné naissance à une autre mondialisation, que l’on peut qualifier de culturelle cette fois. Même si certains particularismes culturels continuent d’exister dans tous les pays du monde, notre époque est celle d’une culture de masse occidentale qui a connu ses balbutiements dans les années 1950 et se retrouve maintenant en situation d’hégémonie mondiale. Le smartphone, l’imprimante 3D et les réseaux sociaux sont les exemples les plus actuels de cette culture englobante venue des pays les plus industrialisés, dans le sillage de la révolution numérique. Nous vivons dans un monde néo-libéral, où les échanges commerciaux généralisés ont induit d’autres formes d’échange à l’échelle de la planète : certains individus font du voyage un mode de vie, les capitaux courent nuit et jour, et l’information se partage de manière instantanée. Ces différentes tendances ont amené à ce que nous pouvons appeler un syncrétisme culturel, une sorte de culture globale à laquelle le phénomène metal participe désormais pleinement.

La musique est l’une des formes d’art qui a le plus préoccupé l’esprit humain depuis la nuit des temps. A ce sujet, Jean-François Veilleux précise dans une interview publiée en octobre 2016, que » la musique et sa manifestation publique – soit le concert ou le spectacle – permettent d’élaborer une nouvelle culture basée sur l’échange et la communication, tout en s’appuyant sur une notion festive de ces rassemblements ». La musique metal ne fait pas exception à la règle, mais véhicule-t-elle aujourd’hui encore une contre-culture dans l’espace culturel mondial ?

Dans un monde fait de flux et d’échanges, les divers courants musicaux, même les plus réfractaires, n’ont pu résister à l’aspirateur du néo-libéralisme. De par leur aspect souvent spectaculaire, les musiques extrêmes ne pouvaient pas rester longtemps à la marge. Comme dans le cas du rock, du rap ou de la techno, la musique metal, avec son background culturel, est désormais devenue un marché à part entière. A certains égards, elle semble passer du statut de contre-culture (qui subvertit la culture dominante) à celui de sous-culture (qui dévie du modèle de la culture dominante selon certains critères). Trois faits principaux, parmi d’autres, viennent étayer cette affirmation : la marchandisation exacerbée de la culture metal, l’émergence d’événements metal d’envergure nationale et internationale, et une tendance relative à l’individualisation de la musique et des délires de groupes dans la sphère compliquée des musiques extrêmes.

Au fil de leur évolution, les différents courants musicaux ont véhiculé chacun certaines valeurs qui les ont conduit à devenir des éléments identitaires forts, cristallisant une culture et une vision du monde particulières autour d’eux. La musique metal est caractérisée par une omniprésence de la question esthétique, d’où découle un réemploi de bon nombre de références culturelles qui structurent la psyché de ses fans. Si le satanisme est encore une source inépuisable d’inspiration pour nombre de groupes, l’imaginaire metal ne s’arrête pas là, puisqu’il pioche à la fois dans le courant littéraire romantique du XIXème siècle, dans le cinéma bis, ou encore dans certains éléments de la culture geek. Pensons par exemple aux paroles et aux pochettes d’album de Rob Zombie, qui s’inspirent directement des films d’horreur série Z, au groupe Bolt Thrower qui réutilise des éléments visuels venus de l’univers Warhammer, ou à Summoning, dont toutes les paroles ont un lien avec la trilogie du Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien.

Ce mélange d’influences, qui confère aux groupes metal une identité très forte, est bien évidemment un ressort extraordinaire pour vendre des produits dérivés et développer la collectionnite des fans les plus assidus. On peut d’ailleurs commencer par signaler que ces derniers continuent à acheter des disques, alors que tout nous indique, depuis quinze ans, que le CD est un artefact en voie de disparition. Les groupes les plus célèbres, à l’instar de Metallica ou Iron Maiden, continuent de truster les charts à chaque sortie d’album, et de nombreux groupes plus récents se portent très bien en terme de vente. C’est d’autant plus vrai que certaines formations mettent un point d’honneur à commercialiser des éditions limitées généreuses en bonus, et tirées à assez peu d’exemplaires pour éveiller les instincts consommateurs des fans les plus hardcore. Mais le marketing autour des groupes ne s’arrête pas là : l’exemple des fameux t-shirts noirs arborant leur logo qui essaiment un peu partout dans le monde est aussi un élément culturel très parlant. Si cette mode existait déjà dans les milieux rock, elle a été poussée à son paroxysme dans les musiques extrêmes, où elle est devenu un véritable moyen de reconnaissance et une manière d’affirmer une identité plus ou moins élitiste vis à vis de la musique – la pédanterie de certains métalleux érudits les poussant à ne plus vouloir porter l’effigie d’un groupe qu’ils jugent trop célèbre afin de conserver une image true.

Du reste, les pratiques vestimentaires très codées de certains courants extrêmes comme le black metal amènent les plus gros consommateurs de musique à se doter de toute une panoplie faite de signes de reconnaissance : bottes renforcées, manteau en cuir, bracelets à clous ou encore pendentifs aux insignes satanistes. Ce phénomène est notamment illustré dans le documentaire Until the light takes us réalisé en 2009 par Aaron Aites et Audrey Ewell, dans lequel Fenriz, frontman du groupe Darkthrone, assume totalement le fait que le black metal soit devenu un univers de mondanités intégré à la société de consommation, allant même jusqu’à le qualifier de mode. La même volonté de se conformer au groupe existe d’ailleurs dans les scènes folkloriques et pagan, avec une inspiration davantage venue des mythologies païennes ou de l’imagerie viking.

Il suffit de se balader un peu dans les vastes stands de merchandising systématiquement présents dans les festivals metal pour constater à la fois l’abondance de produits dérivés et la ferveur consommatrice de certains métalleux. On pourrait même ajouter que certaines formations à succès sont elles-mêmes devenues des marques déposées à part entière : il n’est pas rare, de nos jours, de trouver des vêtements estampillés Slayer ou Metallica dans les succursales des multinationales du vêtement comme H&M ou Zara. De la même manière, de nombreux produits à l’effigie des groupes sont commercialisés, sans parfois ne plus avoir aucun lien avec le monde de la musique, à l’image des godemichés du groupe de heavy-pop Ghost, des figurines Iron Maiden ou des slips Metallica.

Le deuxième phénomène attestant de la pleine intégration de la scène metal dans la mondialisation mérite lui aussi quelques commentaires. Si l’on sait que, depuis l’arrivée de la musique de masse dans les années 60, des événements musicaux de grande envergure ont fleuri un peu partout dans le monde, le phénomène des festivals heavy metal ne peut qu’étonner par son actuel jusqu’au-boutisme commercial. Le temps de Woodstock et celui des free parties sont désormais bien lointains, puisque ces rassemblements se caractérisaient par leur aspect contre-culturel, leur organisation artisanale, leur volonté d’en découdre avec les cadres traditionnels et de s’éloigner d’un certain conformisme.

Les premiers festivals metal apparaissent dans les années 80, à l’exemple du Monsters of Rock, festival anglais créé en 1980 et devenu par la suite itinérant. Cet événement, qui a convoqué les plus grandes stars du genre durant plus de vingt ans, est notamment connu par la captation vidéo de son édition 1991 qui s’est tenue à Moscou après la chute du mur de Berlin. C’était alors la première fois que des groupes metal d’envergure internationale – Pantera, Metallica, entre autres – jouaient dans la capitale russe. Ce premier gros événement metal à l’Est est resté dans les mémoires, parce qu’il s’est conjugué à une célébration du nouveau monde qui naissait, débarrassé du bloc soviétique, acquis à la valeur de liberté et prenant les États-Unis pour modèle exclusif.

Le début des années 90 voit éclore une flopée de festivals importants prenant la suite du Monsters of Rock, à l’instar du Graspop en Belgique et du Wacken en Allemagne – ce dernier restant à ce jour le plus gros festival metal au monde. En France, il faut attendre 2004, année où prend racine le Furyfest, pour voir apparaître un rassemblement de grande ampleur consacré aux musiques extrêmes. Après un dépôt de bilan en 2005, les organisateurs du festival le rebaptisent Hellfest et l’installent sur un nouveau site, à Clisson (Loire-Atlantique). Le Hellfest est désormais bien connu, devenant même en moins de dix ans l’un des plus gros rassemblements musicaux français, tous genres confondus. Sa particularité a été, dès le départ, de promouvoir l’ensemble des musiques extrêmes dans leur diversité, du stoner rock au grindcore, en passant par le drone. Aujourd’hui, il fait rayonner le metal bien au-delà du seul cercle d’initiés : fréquenté par de nombreux festivaliers français et étrangers, le Hellfest est si réputé qu’il est sold out dès les premières heure de mise en vente des billets depuis 2014. Et si ce festival est fréquenté avec autant d’assiduité, ce n’est certainement pas grâce à son tarif modique : à 200 euros le pass, il est quasiment devenu un rendez-vous de luxe autant qu’un espace-phare de la communauté metal, suivi en France par ses petits frères Motocultor, Sylak ou Xtreme Fest.

Fédérateur, le Hellfest l’est assurément : il regroupe toutes les familles métalliques et permet la communication entre elles. Lui aussi est devenu une marque à part entière : on y brasse de la bière, on y distille un vin régional, et l’on s’y tatoue le logo en forme de « H » désormais connu de tous. Il n’est pas le seul dans ce cas en Europe : bien avant lui, le Wacken avait déjà développé son « esprit » dans de nombreux produits dérivés. En Slovénie, le festival Metal Days, grand rendez-vous des métalleux allemands, autrichiens et italiens, développe quant à lui un concept encore plus poussé, puisqu’il propose de véritables « vacances metal » durant une semaine l’été. Au pied des Alpes juliennes, quelques milliers de festivaliers campent dans les sous-bois, s’amusent avec des bateaux gonflables sur les bords de la Soča, et vident des bières devant une trentaine de groupes par jour. Face au succès de l’affaire, les organisateurs de l’événement ont poussé le vice jusqu’à maintenant proposer des « Winter Days of Metal » au bord des pistes de ski slovènes.

Mais ce rapide tour du model business des festivals heavy metal ne serait pas complet si l’on n’omettait d’évoquer le plus mégalomane d’entre tous : le 70000 Tons of Metal. Pour l’irraisonnable somme de 2500 euros, ce festival flottant propose une véritable croisière dans les Caraïbes, à bord d’un yacht muni d’une scène sur laquelle se succèdent des groupes metal à succès durant cinq jours. Ce type d’exemple extrême permet au moins de constater que chez les fans de musiques extrêmes, la création de besoin fonctionne à plein régime. Verra-t-on alors bientôt des metalfests fleurir en plein désert, au sommet des montagnes, ou en orbite ? Il est permis de se poser raisonnablement la question.

Comme nous l’avons vu, le fan de metal se montre bien souvent hypersensible à des univers culturels divers et variés, parfois issus de la culture classique, plus souvent des cultures populaires. Ce rappel nous permet d’arriver au troisième et dernier indice des liens forts entre la culture de masse et les musiques extrêmes qui s’en nourrissent. Si les premiers groupes de metal se référaient souvent à un imaginaire sataniste, force est de constater que de nombreuses formations développent depuis de nombreuses années des références beaucoup plus étendues. On a déjà parlé des groupes de folk metal qui, selon leur pays d’origine, s’amusent à jouer avec les codes de folklores locaux, allant jusqu’à réadapter certaines chansons traditionnelles à la sauce heavy. C’est le cas du groupe suisse Eluveitie, ou encore des Russes d’Arkona.

De nombreuses formations n’ont cependant pas souhaité s’arrêter en si bon chemin, et ont montré que le metal était compatible avec des imaginaires extrêmement variés venus de l’histoire, du cinéma ou de la littérature. Par exemple, les Français de The Great Old Ones développent depuis leurs débuts une œuvre s’inspirant des romans de H.P. Lovecraft, attirant inévitablement vers eux les amateurs de l’écrivain. Les suédois de Ghost, qui jouent une musique rock influencée par Blue Oyster Cult et Black Sabbath, n’hésitent pas à piocher dans l’esthétique des films d’horreur série B qui avait été pillée avant eux par les premières formations black metal pour s’attirer un public jeune. On peut aussi citer le cas du groupe italien Ex-Deo, qui utilise dans ses clips et ses lives un decorum venu de la Rome antique et qui réécrit l’histoire romaine dans les paroles de ses chansons.

Au sein de la musique metal existe une personnalisation à outrance des délires de groupes, qui souhaitent réaliser le rêve de leurs fans en associant solos de guitare et références culturelles multiples, créant des ambiances souvent kitsch mais néanmoins accrocheuses pour le public visé. Ainsi, les musiques extrêmes intègrent en elles une réflexion sur la montée de l’individualisme de nos sociétés occidentales. La musique metal colonise tous les fantasmes, toutes les monomanies et parvient à les réinvestir dans des projets musicaux qui surfent sur la culture geek et internet. Peu à peu, elle s’atomise. Elle peut même être qualifiée de musique de « niche » lorsqu’un groupe comme Alestorm surgit de nulle part et déclare jouer du pirate metal, sous-genre dont l’existence nébuleuse n’est affirmée que par ce même groupe.

On voit donc que depuis quelques années, divers groupes de metal ont décidé de s’émanciper des genres traditionnels que sont le heavy, le thrash ou le death pour se créer un imaginaire propre et réduit à leur petite communauté de fans. Ceux-ci ne reculent devant rien pour se démarquer et affirmer leur originalité, l’identité esthétique et culturelle des formations prenant parfois même le pas sur la qualité de la musique. Cette tendance est d’ailleurs sans doute autant induite par la spontanéité des musiciens qui créent sans arrêt de nouveaux délires nombrilistes que par les amateurs de musiques extrêmes qui en redemandent.

Pochette de l’album Oath Bound du groupe Summoning

Doit-on en conclure que ce besoin incessant de privilégier la forme sur le fond cache un manque d’inspiration musicale ? Pas forcément, car les musiques extrêmes n’ont pas fini de repousser leurs propres limites. Il semblerait plutôt qu’elles fonctionnent comme l’industrie du cinéma : une véritable machine à vendre du rêve, qui permet à son public de s’extirper de son quotidien en visitant d’autres univers. En cela, on peut dire que si la créativité musicale ne tarit pas chez de nombreux groupes, ces derniers se constituent tout de même comme de véritables machines de guerre marketing qui participent activement – peut-être même davantage que les acteurs de la culture rock – à notre culture de l’image autant qu’au maintien de notre civilisation du loisir.

Dans son article Culture de masse ou culture populaire, le philosophe Christopher Lasch écrivait en citant Gans, que « les défenseurs du « pluralisme » culturel réclament à présent une politique « qui créerait pour chaque public la culture spécifique qui correspond ainsi à ses propres critères esthétiques ». De la même manière, on voit qu’une sous-culture comme le heavy metal n’est plus subversive parce qu’elle-même devient ultra-individualiste dans une société qui l’est tout autant.

Traversée par des influences culturelles diverses qui s’entrecroisent avec des idéologies contradictoires, les musiques extrêmes et leurs publics n’ont donc jamais été aussi plurielles. On ne peut donc pas parler d’une communauté metal monolithique, puisqu’il en existe aujourd’hui une infinité. Pour autant, rappelons que ce fait musical total, bien que totalement conquis par la logique du marché, reste un mouvement caractérisé par une recherche de virtuosité, avec une capacité à phagocyter des références diverses et variées et un état d’esprit extrême qui exprime encore une grande vitalité. Les amateurs de metal ne se ressemblent pas tous, mais ils se reconnaissent grâce à leur look, recherchent tous le mariage de la violence et de la mélodie, et font montre d’une très grande implication dans leur passion musicale. Sans doute peut-on dire que les communautés de fans existent temporairement, le temps d’un festival, d’un concert, cérémonies lors desquelles se retrouvent des personnes venues d’univers très différents, réunies autour d’une passion commune.

Pour ces raisons, le metal sera toujours un peu plus qu’une simple manière d’envisager la musique. Malléable autant que perméable, il reste actuellement par son ampleur et l’engouement qu’il suscite l’un des phénomènes culturels les plus impressionnants de nos sociétés. Musique-symbole de notre modernité occidentale, il est certainement venu combler un vide existentiel dans les pays où la religion a été déracinée, puis s’est transformée en adjuvant de la culture de masse. Et si le metal a aujourd’hui perdu beaucoup de sa capacité de subversion, il continue d’être une scène d’une grande inventivité : pour cela, on ne lui en voudra pas d’avoir multiplié ses visages.

Le groupe Blue Öyster Cult