Restauration nationale

///Restauration nationale

Je devais plier les gaules ce soir. Au lieu de cela, je suis dans mon jardin en train de griller de la barbaque pour ma petite assiette du déjeuner, accompagnée de mâche et de coriandre. Personne ne me soutiendra. Je suis seul. Je suis foutu. Fini. Fiché.

Voilà deux ans que les renseignements généraux détiennent dans leurs archives austères une petite fiche sur laquelle est inscrit mon nom. Je n’ai pas mérité cette offense. Je n’ai jamais été terroriste. Je n’ai jamais fait de mal à personne. Je n’ai jamais voulu importuner quiconque que dans mon voisinage, au travail ou dans la vie de tous les jours. Mais voilà : je suis fiché Reggae music.

Voilà belle lurette que le reggae et tous ses dérivés sont devenues les musiques les plus méprisées de France et de Navarre. Le gouvernement n’a eu qu’à attendre qu’une masse critique suffisante de détracteurs voie le jour pour l’interdire sur toutes les antennes radio.

Ce fut le premier pas d’une répression culturelle sans précédent dans notre pays. La loi sur les programmations musicales de 2024 n’avait même pas eu à forcer le passage pour s’imposer dans les têtes : le peuple était prêt à une concession de taille sur sa libre écoute des musiques actuelles depuis bien longtemps. D’ailleurs, le peuple n’écoutait plus vraiment la radio. Il ne faisait plus l’effort de chercher à s’informer. Au contraire : il était de bon ton de ne pas savoir.

Déjà, à l’orée des années 2010, on entendait souvent des commentaires désobligeants de musicomanes à propos du reggae. Une petite blague sournoise tournait beaucoup:

– Que dit un fan de reggae qui n’a pas fumé pendant un concert? “Putain, mais c’est quoi cette musique de merde?”

Les festivaliers quant à eux se plaignaient que les événements musicaux qu’ils affectionnaient naguère et les programmations musicales de l’été laissaient trop de place aux musiques jamaïcaines.

Je me souviens de cette vidéo ayant collecté des millions de vues à l’époque, où un jeune con de droite qualifiait le reggae de “sous-musique”. Elle faisait rire mes amis. Les clichés ont la vie dure. Il faut dire que les activistes de la scène n’y étaient pas pour rien, ou plutôt : ceux qui étaient encore vivants pour la défendre. La plupart des fans de la grande époque étaient partis de leur belle mort en même temps que leurs idoles. Ceux qui restaient, ramollis par la ganja qu’ils fumaient quotidiennement, étaient devenus incapables d’organiser de grands événements visant à promouvoir leur musique d’amour. De ce fait, on n’assistait plus ni à Paris ni en province à beaucoup de concerts reggae depuis déjà longtemps. Le rayonnement culturel de la Jamaïque s’était éteint en même temps que le dernier joint de Gregory Isaacs. Une longue nuit se préparait pour l’île et ses représentants : le soleil s’était déjà couché dans les têtes criblées de dreadlocks poussiéreuses ici et ailleurs.

En 2022, le président Philippe Douste-Blazy, fraîchement élu à la tête d’un gouvernement d’union nationale à la suite de la crise du COVID 19, avait nommé Philippe De Villiers Premier ministre, le médecin antisystème Didier Raoult au Ministère de la Santé et à la Culture un inconnu du grand public, le haut fonctionnaire Philippe Papin. Ce fut le début d’une longue et insidieuse répression de tous les rastas, de tous les rude boys et de toutes les dancehall queens du pays, avec l’assentiment de la population.

“Le reggae, c’est toujours pareil” était un lieu commun bien installé dans les têtes : on pouvait l’entendre tous les jours dans la rue depuis déjà deux décennies. Karl Marx disait qu’une idée devient une force lorsqu’elle s’empare des masses : le peuple tout entier s’était mis à communier dans sa haine du reggae, et il appelait démocrates des personnes résolues à faire des fans de cette musique les nouveaux boucs-émissaires de notre société.

Et moi, têtu comme je suis, je n’ai pas su résister à la résistance.

Je n’ai pas su anticiper ce virage autoritaire. Après tout, entre autres phénomènes sociaux ridiculement inoffensifs, les politiciens de ce pays s’en étaient déjà pris aux kebabs, au végétarisme ou au gangsta rap. Obstiné, je suis resté droit dans mes bottes et j’ai claironné à la face du monde ma passion inavouable pour le dub, le rock steady, le ska, la dancehall, bref, pour toutes les musiques importées de Jamaïque. J’ai eu droit à quarante-huit heures de garde à vue pour outrage à l’État et à une petite fiche.

J’ai flashé sur le reggae il y a bien longtemps. Tout petit déjà, j’écoutais des cassettes de Alpha Blondy dans la voiture de mes parents quand on partait loin. C’est le souvenir le plus ancien que j’ai concernant ma prise de contact avec cet univers. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais fasciné par cette mélodie lancinante, par ce son tropical évoquant un paradis perdu. Les beaux jours ne sont jamais arrivés pour celles et ceux qui furent déracinés il y a de cela quinze générations. C’est ainsi que là où mes parents voyaient sans doute de la gaieté et du divertissement, je lisais une inquiétude et un vague-à-l’âme. Au bout du compte, le reggae était par excellence une musique de blédards perdus dans la modernité capitaliste. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, durant quelques trente ans, elle fonctionna sans faillir en dehors de la Caraïbe.

Durant mon adolescence, à l’époque du peer-to-peer, j’ai découvert cette musique un peu plus profondément et j’en ai compris l’essence. Elle ne drainait pas que des larmes. Beaucoup de joie filait dans son sillage. Je suis longtemps passé à côté de Bob Marley, bien trop aimé chez les rockeurs à mon goût. J’ai toujours détesté le rock. Je me suis dirigé très tôt vers Peter Tosh, vers Lee Perry ou encore vers Cornell Campbell, outsiders sympathiques et véritables monstres de la scène. Avec eux, j’ai compris. Puis, plus tard, dans le sillage des tubes radiophoniques, je me suis mis au dancehall. J’ai adoré Sizzla, Capleton, Elephant Man et tous ces rastafaris bouffeurs d’herbe avec leurs bonnets plein de dreads. Ils étaient aussi génialement créatifs que tristement misogynes et homophobes. La manière dont ils surfaient sur les riddims, ponctuant leurs phrasés décadents de tonitruants “Bomboclaat !” m’impressionnait beaucoup, même si leurs manières étaient détestables.

Quand j’ai eu l’âge, j’ai sauté sur chacune des occasions offertes à moi de contempler en live ces monstres sacrés. Elles furent rare comme je l’expliquais précédemment, puisque le mépris du reggae, musique honnie, était déjà dans toutes les âmes. Je me souviens notamment de ce concert d’Israel Vibration au Trabendo, un sommet de ma carrière de kiffeur de son tropical. Je n’ai jamais vu messe plus glorieuse que celle-ci. Désormais, je désespère de revoir un jour un seul concert reggae dans ma courte existence. Je suis en sursis. Mon heure vient.

Le ministre de la Culture Papin, dès sa prise de fonction, a donc décrété la musique jamaïcaine interdite sur la bande FM, un premier pas vers la dictature du bon goût. Le bon goût, c’est le credo de notre gouvernement. Pour restaurer la France, il faut, disent-ils, restaurer son dandysme, sa pertinence, il faut l’expurger de ses éléments négatifs. Le bon goût réclame la fin du mauvais. Mais qui décide du bon et du mauvais en matière de goûts ? Le peuple, bien sûr. Dans cette logique, des objets matériels comme le yoyo, la brosse à dents électrique et la pâte à prout furent mis au ban en cela qu’ils symbolisaient la décadence. C’est ainsi que, dans le domaine musical, seul le reggae fut désigné élément négatif dont la culture française devait se débarrasser.

Par la suite, une grande chasse aux musiques jamaïcaines eut lieu sur Internet. YouTube fut sommé de supprimer tous les contenus ayant rapport, de prêt ou de loin, avec le reggae. Il devint impossible pour les mélomanes de parfaire leur culture musicale par ce biais. Ensuite, ce furent les plate-formes de téléchargement légal et les disquaires qui subirent le joug du ministre. On leur demanda expressément de ne plus donner accès à aucun titre, à aucun disque de reggae, parce que le bon goût l’exigeait, et que le bon goût était le nouvel habit de la restauration nationale. Presque personne ne protesta, et pour cause : le reggae ne se vendait plus depuis longtemps. Seul un disquaire spécialisé demeurait en place à Paris. Après quelques tentatives de vaine résistance, il fut intimidé, arrêté et engeôlé.

Les plate-formes de peer-to-peer suivirent la danse, Papin leur demanda de faire en sorte de bloquer ou d’effacer tous les contenus incriminés. En contrepartie, elles furent légalisées, et les métalleux, les camés de l’électro et les fans de variétoche purent continuer à consommer de la musique gratuite en toute impunité. Pour s’assurer du succès complet de l’opération, un robot fut créé pour traquer toutes les lignes de basse un peu déconnantes et quelques expressions et idiomes du patois jamaïcain furent regroupés en un lexique visant à pister les récalcitrants. Les occurrences “rasta”, “ganja”, “Babylone” et “Jah Bless” furent particulièrement utiles pour débusquer les derniers albums planqués derrière leurs palmiers numériques.

De ce fait, et avec l’assentiment de la population, il n’y eut bientôt en France plus aucune trace de musique importée de Jamaïque ou de ses inspirations.

Il n’avait pas fallu faire preuve d’une grande imagination politique pour parvenir à ce choix. Déjà, Donald Trump avait lancé en 2021 l’ordre exécutif  Against Reggae Music visant à mettre l’île caribéenne sous embargo culturel. Par ce choix, le président américain avait considérablement décomplexé les esprits et délié les langues. Quand j’ai vu ça à la télé, je m’étais dit que cela n’arriverait jamais chez nous. Trump était un porc beaucoup trop abruti pour devenir une influence, un président parfaitement méprisable élu par erreur. Il était assez détestable pour ne pas devenir une référence. Malheureusement, je me trompais.

Je n’ai pas encore parlé des groupes de reggae français, mais il ne faut surtout pas les oublier : entre 1990 et 2015, ils ont délibérément jeté de l’huile sur le feu. Leur rôle dans la situation présente est immense. Certaines formations comme Sinsemilia ou Tryo ont effectivement tout fait pour discréditer cette musique au niveau national. Il faut dire, et je l’admets sans difficulté, que les dreadlocks sur les têtes blondes ont toujours eu un aspect dégueulasses, que le crossover reggae-chanson française a toujours sonné ridicule et qu’à part Gainsbourg, aucun musicien reggae français n’est jamais parvenu au niveau des anciens de la Jamaïque. Et je le dis d’autant plus facilement que je suis connaisseur : la détestation française pour le reggae vient aussi des pitoyables représentants que la scène se fade sous nos latitudes. En Martinique et en Guadeloupe, ils sont un peu meilleurs, mais à peine. Finalement, sur cent personnes affirmant détester le reggae, combien sont-elles à vraiment le connaître ? Trois, quatre peut-être ? Détester Tryo, c’est faire œuvre sociale, rien à voir avec LKJ ou Lacksley Castell. Faut pas tout confondre. Depuis toujours, des politiciens véreux surfent sur l’inculture du peuple pour s’imposer. Comme toujours, c’est l’inculture qui cause le sentiment. Il faut dire que cette méconnaissance a été bien stimulée chez nous…

Tout ça pour vous dire que c’est le printemps et que je suis chez moi en train de griller des saucisses et écouter mes disques, ce qui, entre nous, est déjà une activité illégale. Si vous saviez ce que j’écoute… Et je n’ai pas honte! À cette heure-ci, je devrais être en train de faire mon sac, rêver à des plages de sable fin couvertes de cocotiers. De fait, je rêve, mais seuls des songes frustrés me parviennent à la tête.

Ce pays ne veut plus de moi. En tant que fiché Reggae music, je comptais partir en Jamaïque demander l’asile politique. Lors de mes dernières vacances, j’avais dégotté un type sur un forum. Il devait partir de Brest en navire marchand ces jours-ci, il était partant pour un bateau-stop contre quelques vinyles des Upsetters. Je les avais. Je les lui ai promis. Malheureusement pour ma pomme, le type a été intercepté dans son camion voilà une petite semaine par la douane. Les douaniers ont fouillé le véhicule de fond en comble et y ont retrouvé une cassette de UB40. Kingston Town. Le gars a bien essayé de protester. Il a bien essayé de leur dire que c’était du reggae de blanc, que c’était pour de faux, que UB40 n’avait quasiment jamais tourné en Jamaïque. Ils n’ont rien voulu entendre. Il s’est fait embarquer sur-le-champ et doit subir de sordides interrogatoires au moment où je vous parle. Paix à son âme.

Du coup, je passe mes vacances à la maison en attendant mon tour. Ça ne saurait tarder. J’aurais tellement aimé partir en Jamaïque, prendre contact avec la source de mon bonheur auditif, creuser l’histoire de la beauté mystique de ma musique des tropiques. Les cascades enchanteresses… Les Montagnes bleues… Les sound systems de Kingston… Montego Bay… Je risque de ne jamais y mettre un pied. Alors j’écoute mes disques pour me rasséréner. À l’heure qu’il est, c’est un best of de Marcia Griffiths qui tourne sur ma platine. Si les flics entendaient ça… Qu’est-ce que je prendrais !

J’ai la chance de vivre à la campagne, aucun voisin ne me dénoncera. Je peux tenir encore quelques jours seul avec mes disques, mais je n’ai plus guère espoir d’en réchapper. Je suis fiché Reggae music. Et ils arrivent, les bleus arrivent pour moi d’un pas décidé. Ils viennent me chercher. Personne ne s’en émouvra ici. Aucune association ne me portera secours, aucune solidarité musicale ne se déploiera, aucun activiste n’écrira une tribune pour moi. Parce qu’après tout, il faut bien cela pour restaurer l’honneur de la France.

Ils ont déjà gagné, et j’ai perdu. Alors, en attendant la police, je tente de rester calme, et j’écoute mes disques en cuisant ma barbaque.

 

Saint-Ouen, 18 avril 2020

Illustration: Griniom

2020-05-10T19:21:24+02:00

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