Dans la fleur de l’âge, à tout juste 28 ans, Robert Louis Stevenson, auteur anglais et voyageur infatigable, a entrepris de traverser le sud-est du Massif central, région qui reste aujourd’hui l’une des plus sauvages de la France rurale. Il y a quelques temps, je m’étais pris de passion pour le récit de cette randonnée au long court, publié en français sous le nom de Voyage avec un âne dans les Cévennes, ce qui m’a décidé à tenter l’aventure moi-même avec un groupe d’amis durant l’été 2017.

Aujourd’hui, le chemin de Stevenson possède un nom de code – GR 70 – et n’a évidemment plus tout à fait la même saveur que celui que traça, à la fin du XIXe siècle, l’auteur de Docteur Jekyll et M. Hyde. Que reste-t-il alors de ce sentier légendaire ? Récit de ces dix jours passés en compagnie de la nature et des hommes, des monts du Velay aux portes de la Provence.

Jour zéro : arrivée au Puy-en-Velay

Gare d’Aurillac (photo: Noé Roland)

Montant dans un train à la gare d’Aurillac sur les coups de midi avec une partie de ma troupe de courageux – alors composée de Iris et de ma compagne Laura -, j’embrassai sans le savoir ma mère pour l’une des dernières fois. Le premier tronçon de notre voyage se fit sur les rails d’une vallée bien connue de nos services, à savoir la vallée de la Cère. Quittant les sentiers escarpés du Cantal pour ceux de la Haute-Loire, nous fîmes escale à la moribonde gare d’Arvant: la pause étant de plus d’une heure, nous nous dirigeâmes vers le seul bar à proximité de la station de campagne, où nous avalâmes quelques boissons plus ou moins rafraîchissantes. Par cette chaleur de plomb, le café était plutôt inopportun: j’optai alors pour une limonade, la première d’une longue série s’étalant sur les kilomètres futurs.

Revenant à la gare, nous rencontrâmes un grand-père et son petit-fils qui partaient s’adonner aux mêmes aventures que nous. S’enquérant de notre programme, l’athlétique vieil homme nous confia avoir, par le passé, parcouru deux fois le chemin de Stevenson: il désirait transmettre à sa mutique descendance la joie de l’expérience des chemins de campagne. Avant de monter dans le mythique train des Cévennes pour rejoindre Le-Puy-En-Velay, première étape de notre voyage et cité très catholique de la droite wauquiezenne, nous nous sommes aimablement salués en nous souhaitant de mutuels bons courages.

La locomotive démarra, amenant dans son sillage le corps chaud et métallique des wagons boucanés au soleil, et nous sûmes alors que nous n’avions plus le droit de rebrousser chemin.

En pénétrant dans la ville aux pythons couronnés, nous eûmes enfin le loisir de marcher plus de cinq minutes en cette journée chaude, ce qui nous permit d’éprouver une première fois la lourdeur de nos bagages. Nous effectuâmes une visite dilettante du centre historique du Puy, passant rapidement sur ses pierres millénaires, ses couleurs, ses mobylettes, ses lézardes et son obsession toujours d’actualité pour son passé médiéval révolu. Le Puy est une ville charmante, l’une des plus belles de France sans doute, malgré son calme tout villageois et son apparente fossilisation dans la torpeur de l’été. Avec Iris, je décide de gravir les marches qui mènent vers Saint-Michel d’Aiguilhe, où j’allume deux cierges, l’un pour mon oncle, l’autre pour le mari de ma grand-mère, car tous deux sont atteints d’un cancer. N’étant pas croyant, je ne m’explique pas encore très bien ce geste pieux à l’heure qu’il est: peut-être est-ce l’effet de l’hypocras local, particulièrement épicé et doucereux ou la douleur, bien réelle, qui encourage ma superstition.

Le-Puy-en-Velay (photo: Noé Roland)

Après bien des pas et un ravitaillement tardif dans une boulangerie faisant face à l’impressionnante cathédrale à la Vierge noire, nous nous mîmes en quête d’un camping où passer notre première nuit, ou plutôt la dernière dans le monde confortable et normalisé du tourisme réglementaire. Là-bas, deux autres camarades nous rejoignent: Martin arrive tout droit de Normandie, Manon de Paris. Tous les cinq, nous nous installons à la terrasse d’un restaurant avant de faire quelques pas dans le centre-ville, près du spectacle ravissant des illuminations de la cathédrale. L’économie d’énergie est décrétée, dans la perspective d’un réveil matinal, et nous nous endormons en même temps que le soleil.

Jour 1 – Du Puy à Coubon

Finalement, nous sommes partis à 7h30 en route vers le sud. En sortant de l’alcôve du Puy, je scrutai le sol à la recherche d’un caillou porte-bonheur. Je finis par trouver une petite pierre ponce toute ronde que j’enfournai dans ma poche: elle allait me suivre tout le voyage. La première journée de marche fut globalement difficile, d’autant plus pour les camarades qui n’avaient pas l’habitude de cette discipline sur des horaires amplifiés, par une chaleur torride et avec un poids estimé entre huit et dix kilos sur le dos. Marqué par une succession continue de dénivelés positifs et négatifs, le Velay est un tronçon pour le moins éprouvant, mais quelles beautés il renferme! Nous n’avons cessé d’admirer ses monts, créneaux ocres se détachant d’une horizon roussie sous toutes les coutures, des montagnes de faible altitude parsemées de ruines de châteaux forts des siècles obscurs, abandonnés à la solitude des temps nouveaux. Par endroits, la Loire, rendue famélique par une période de sécheresse soutenue, rappelait son existence par le large sillon de son cours, un sillon transformé en basse-fosse bien peu hospitalière pour les éventuels ragondins, grenouilles et autres libellules de passage.

Velay (photo: Noé Roland)

Nous avons marché huit kilomètres sans nous arrêter pour nous mettre en jambe. La Loire, malgré ses dimensions réduites, nous l’avons trouvée bien vite, à la hauteur du village de Coubon qui fut notre premier arrêt. Après avoir acheté quelques baguettes de pain en perspective du midi, nous nous sommes assis à la terrasse d’un bar où nous avons commandé des cafés. J’eus l’idée de compléter le mien d’une limonade qui coula dans ma gorge comme un cadeau, une délivrance.

Plus tard, dans les hauteurs de Coubon, une vieille femme nous accoste. Sourire aux lèvres, regard renfermant une malice toute juvénile, elle semble lassée de sa solitude et veut nous offrir à boire. « Mais entrez chez moi, j’ai du vin et de la bière », insiste-t-elle face à nos refus polis. Pour casser son isolement, nous prenons tout de même le temps de discuter quelques minutes avec elle, durant lesquelles nous parlons principalement de son chat que nous voyons divaguer sur la route départementale jouxtant la petite maison de l’aïeule.

Mais des kilomètres nous attendent encore, et nous faisons comprendre à la guillerette que nos pas doivent se presser: elle décide alors de parcourir quelques mètres avec nous, quelques foulées qui lui rappellent que sa jeunesse est déjà bien loin. Elle s’arrête à la première côte en nous faisant moult au-revoirs, avec raison, tant la montée s’est ensuite avérée pénible, sur une route goudronnée en plein soleil. D’ailleurs, le chemin n’a fait que monter pendant des kilomètres après Coubon, ce qui nous a amené à faire plusieurs arrêts salvateurs. L’un d’eux, sur un chemin forestier, fut l’occasion pour Laura de dégainer son smartphone, et nous apprîmes avec tristesse la mort de Jeanne Moreau en croquant dans notre pomme.

La route reprit une allure plus docile, et nous grimpâmes sans trop d’effort vers une crête se terminant par le village du Monastier-sur-Gazeille, qui fut le véritable point de départ de Stevenson lorsqu’il entrepris sa marche, le 22 septembre 1878. Nous étions le 2 août 2017, et il était aux alentours de 13h30, heure idéale pour casser la croûte.

L’entrée dans Le Monastier fut étrange : nonobstant une immense antenne télé défigurant le paysage à notre arrivée, nous croisâmes successivement un cimetière, un funerarium et une caserne de pompiers. Autant de détails que Robert Louis Stevenson n’avait pas pu voir en son temps. Heureusement, le mont Mézenc était là, au loin, en guise de rappel : des édifices autrement plus solides et durables étaient installés dans la région depuis toujours.

Pas âme qui vive à l’entrée de ce très joli bourg. Les bistrots comme les boulangeries étaient fermés, une habitude des occitans qui, durant l’été, ferment entre midi et 15h soit pour la sieste, soit pour répondre à une avarice de clients. Ces commerces étaient pourtant bien actifs, au contraire des nombreuses boutiques fermées qui jalonnaient l’entrée du Monastier, qui avait tous les attributs du village en crise. Sur une petite placette, une statue de Stevenson accolée à un belvédère se charge seule de rappeler qu’il y a bien longtemps, un écrivain anglais avait permis à la bourgade d’entrer dans l’histoire littéraire et romantique des voyageurs podophiles.

L’église Saint Jean-Baptiste du Monastier-sur-Gazeille (Photo: Noé Roland)

On s’est installé sur les marches de l’église Saint Jean-Baptiste, magnifique bâtisse romane aux couleurs toutes altiligériennes, pour manger nos sandwichs et retirer nos chaussures. Autour de nous, pas un bruit, si ce n’est celui d’un couple de touristes hollandais qui s’étaient arrêtés brièvement pour visiter le lieu de culte désert. Cette halte d’une heure aurait pu s’éterniser car nous avions prévu au matin de passer la nuit au Monastier. L’heure précoce à laquelle nous avons franchi les murs invisibles de la cité nous décida finalement à poursuivre, après avoir rempli nos gourdes, sans trop savoir où nous allions nous arrêter. Huit kilomètres nous séparaient alors de Saint-Martin, et nous nous engageâmes à nouveau sur la route, revigorés.

Serpentant sur plusieurs centaines de mètres, la départementale venait mourir dans une forêt. Avant cela, nous croisâmes un camp de vacances auprès duquel vaquaient des adolescentes en maillot de bain, très sollicitées par leurs homologues masculins. Je me suis souvenu qu’à l’âge de ces gosses et dans des circonstances semblables, aucune activité, aucune sollicitation extérieure n’aurait pu me détourner de ces jeunes corps pas tout à fait terminés.

La montée dans les bois qui suivit parut une nouvelle fois interminable à nos mollets. La sueur revenait inonder mes membres, et mon dos commençait à trembler sous le poids de mon sac. Le sentier caillouteux était de surcroît peu agréable, mais offrait une vue imprenable sur les monts du Velay pour qui avait le courage d’en venir à bout. Arrivés en haut, nous eûmes droit à un nouveau cadeau, celui de la contemplation de l’horizon, avec ses champs de fleurs, ses vallées riantes et les troupeaux qui y paissaient.

Vers Saint-Martin-de-Furgières, de nombreuses croix font office de bornes sur le bord du chemin. Arrivés devant la petite église de ce bourg minuscule, nous nous arrêtons pour prendre une bière et consulter nos cartes : inutile de penser à dormir ici. En effet, le village est joli mais désert, et il n’est que 17h, ce qui nous donne l’occasion de continuer vers Goudet. Curieusement, le chemin dans cette direction est très vite devenu un chaos, sans que nous en ayons été informé auparavant par les documents en notre possession. Bientôt, nous commençons à apercevoir en contrebas Goudet, véritable écrin de civilisation humaine dans un paysage de pleine nature, village « encerclé de toutes parts par les montagnes » tel que l’avait décrit Stevenson en 1878. La descente vers Goudet est cependant extrêmement difficile, à cause d’un chemin pierreux qui semble avoir été ravagé quelques semaines plus tôt. Trois bons quart d’heure nous sont nécessaires pour la descente, trois quart d’heure lors desquels nous nous abîmons les pieds et manquons plusieurs fois de tomber en avant.

Entrée dans Goudet (Photo: Noé Roland)

Arrivés en bas, nous constatons que les routes qui baignent cette partie des gorges de la Loire sont elles aussi défoncées. Des crevasses infranchissables par le saut rendent la marche impraticable, et le sol est jonché de morceaux de goudron, de gravats et de débris qui semblent avoir été tractés par une force aquatique extrêmement musclée. Le village de Goudet, lui, demeure cependant magnifique, surmonté du château de Beaufort qui surveille le lieu depuis plus de huit siècles, baigné par une Loire finissant lamentablement sa course dans les cailloux – « l’aimable jouvenceau de fleuve qu’il semble absurde d’appeler la Loire », écrivait admirablement bien Stevenson -, et enrichi d’une église au clocher couleur or.

« Goudetois » est le charmant gentilé des habitants de Goudet. Nous rencontrâmes certains d’entre eux au détour de ces routes de fortune : affables, avec un apparent goût pour les autres, ils méritent leur gentil nom. Par eux, nous apprîmes les sources de la catastrophe : le village avait été ravagé par un orage démentiel le 13 juin 2017, à peine deux mois plus tôt. En trois heures, il avait plu ce soir-là l’équivalent de trois mois de précipitations normales dans la région. « L’apocalypse », nous confia une vieille dame accompagnée de son mari. « La forêt d’arbres plantés sur les hauteurs de la vallée a été détruite par le poids de l’eau et les éclairs, regardez au bord de l’eau, il reste encore de nombreux troncs ». Il suffisait en effet de tourner la tête pour apercevoir ces nombreux cadavres de bois, mais aussi un pont cassé en deux, rendant peu aisé l’accès à une autre partie du village. De nombreuses habitations avaient fait les frais de la tempête : certaines d’entre elles, inondées, avaient été vidées, et fenêtres et portes étaient ouvertes aux quatre vents.

À Goudet, il semblait difficile, encore une fois, de s’installer quelque part pour passer une nuit à la sauvage. Nous nous dirigeâmes vers un camping privé proche, seule solution pour nous à cette heure tardive pour passer une nuit tranquille et détendre nos membres endoloris. Détail insolite et agréable : le lieu faisait café-concert et accueillait régulièrement des groupes. Un événement musical était d’ailleurs prévu le soir de notre arrivée.

Nous rencontrâmes alors le gérant du Rock’n Camp, un homme espiègle et souriant, qui nous proposa de tirer aux dés le prix de notre parcelle. « Soit vous vous en tenez au prix de base qui est de huit euros par personne pour une nuit, soit vous tirez les dés, et le hasard décidera si vous payez plus ou moins cher ». Prudents, nous avons pour le prix fixe, en négociant tout de même au passage une entrée gratuite pour l’une de nos camarades.

En déballant nos tentes et en installant notre couchage, nous avons reçu la visite d’une jeune femme et de son chien : elle s’avérait être la chanteuse qui se produisait le soir même dans le bar du camping. Venant faire de la réclame, elle raconta qu’elle venait de Belgique pour la seconde fois ici et assura maîtriser à merveille le répertoire de la grande Edith Piaf, dires qui nous furent confirmés plus tard par le gérant du Rock n’Camp. Le petit cocker qui accompagnait la dame s’attarda chez nous, comme s’il souhaitait par sa présence nous pousser davantage vers la salle de concert, ce que nous avons fait après avoir englouti nos restes de fromage et de pain. Honnêtes, les reprises de Piaf dénotaient en ce petit mouchoir de poche occitan, en plein mois d’août, loin des brumes parisiennes, mais elles nous fournirent un excellent prétexte pour siphonner quelques verres avant de nous endormir.

Photo: Noé Roland

Jour 2 – De Goudet au Bouchet-Saint-Nicolas

Après notre parcours un peu téméraire de trente-deux kilomètres (!!) la veille, nous profitâmes de notre mercredi matin pour dormir. Réveillés par les précoces rayons du soleil sur nos tentes, nous quittâmes toutefois le camping sur les coups de dix heures. D’entrée, la marche commença dans le dur: en effet, nous avons dû grimper une côte d’environ six cent mètres sous un soleil de plomb, dans des conditions similaires à notre descente de la veille vers Goudet. Nous traversâmes un grand espace rempli de pierres, de bois et de gravats, qui nous avait été désigné la veille par le gérant de notre camping comme l’ancien emplacement d’un second lieu de villégiature dans les environs, détruit par la tempête. Je peux attester que la fonction passée de l’endroit était totalement méconnaissable: seules quelques tuyauteries rouillées surgissaient encore des décombres, et personne n’aurait eu l’idée de passer la nuit en ce lieu, surtout pas contre menue monnaie, tirage de dé ou pas.

La suite de la montée fut plus agréable car le chemin était ombragé par les quelques arbres survivants du mois de juin. Une nouvelle fois, la route était défoncée, mais nos pieds avaient fini par s’habituer au chaos des pierres. Nous jetâmes un dernier regard sur les gorges de la Loire qui resteraient un très beau souvenir dans nos mémoires, avant d’arriver au hameau d’Ussel. C’est ici que nous avons fait notre premier arrêt de la journée, sur les coups de midi, sous un soleil agressif, dans une buvette où, faute de limonade, le régime fut au sirop à l’eau pour tout le monde. La suite fut une douce promenade, un chemin entrecoupé de routes goudronnées aux rondeurs faibles, parsemé de gentils petits hameaux qui n’ont pas dû franchement bouger depuis la fin du XIX° siècle. C’est par ce sentier paisible que nous abordâmes avec une certaine suavité les premiers paysages de la Margeride.

Lac du Bouchet au soir (Photo: Noé Roland)

De prime abord, j’avais cru arriver dans le Gévaudan, mais il était trop tôt. Le plateau élevé à mille mètres que nous traversâmes était constellé de champs de blé et de maïs foudroyé par un chemin de pierre ocre. Pas âme qui vive en dehors de quelques marcheurs parfois accompagnés d’un âne malhabile, cassant le rythme d’une randonnée déjà difficile. Un âne comme compagnon de route, voilà qui est fréquent sur le GR70, chemin de Stevenson et de sa fidèle et entêtée Modestine.

En nous dirigeant d’un bon pas vers le Bouchet-Saint-Nicolas, nous commençâmes à ressentir les premiers effets de la fatigue accumulée en deux jours de marche : le soleil était toujours aussi puissant quand nous nous engageâmes sur une chicane droite et pentue, heureusement ombragée mais d’aspect franchement interminable. Après trois ou quatre kilomètres, le clocher de l’église du Boucher nous indiqua que notre peine était moins lourde qu’escompté.

En partant au matin, nous n’avions rien mangé : nous nous laissâmes embrigader à la terrasse d’un café après un passage à la supérette du coin, qui distribuait un pain et un fromage excellents. Pieds dehors pour éviter de douloureuses ampoules, nous avons commandé un café, deux cafés, une limonade, deux limonades en évoquant les bornes parcourues entre deux casse-croûtes de fortune. Le bar et ses ombrelles sponsorisées fut pour nous une bouffée d’air frais, un petit havre de paix dans la chaleur humide du sud du Massif central. Loin, déjà, derrière les bâtisses, le Velay s’étendait comme un souvenir, arrière-plan de carte postale idéale pour ces contrées dépeuplées. J’entamai alors un petit tube de crème de marron dont le goût tout à fait proustien me rappela que l’Ardèche n’était pas loin. Puis, d’un commun accord, nous décrétâmes la fin de la marche pour la journée : les alentours du village étaient dotées d’un lac fort hospitalier sur les bords duquel nous décidâmes, sans même l’avoir aperçu, de passer la fin d’après-midi, en rêvant déjà d’y établir un campement pour la nuit. En marchant, nous constatâmes dans les rues du Bouchet-Saint-Nicolas la présence nombreuses de pancartes qui sonnaient comme autant d’avertissements pour les automobilistes : de nombreux habitants de la commune avaient trouvé la mort renversés par des véhicules trop rapides, et un lynchage collectif attendait désormais les chauffards.

Le lac du Bouchet est surplombé d’un parking gardé jour et nuit par un calvaire flanqué d’une tête de bouc, assez peu chrétien, en somme, fait assez rare pour être remarqué. De ce promontoire, on peut admirer ce petit miroir bleu de la forme d’un œil, aux dimensions modestes au regard d’autres grands lacs du Massif central. Un petit joyau méconnu. Enserré par les arbres, il dispose d’une plage herbeuse bordée de pins à chenilles. Après avoir écrit deux pages de notes résumant nos deux premières journées en discutant par intermittence avec Martin, je décidai de rejoindre Iris, Manon et Laura dans une eau claire et propre à se faire passer pour un bassin de la source de Volvic. La soirée s’avérait sympathique, et nous entamâmes, après deux ou trois baignades, un pique-nique frugal sous les regards curieux des plaisanciers dispersés au bord du lac, qui semblaient se demander ce que nous faisions dans ce lieu arrimés de tels paquetages.

Croix de la chèvre (Photo: Noé Roland)

Après dispersion des badauds, nous cherchâmes un coin où dormir, et nos pas nous guidèrent en un lieu magnifique, épousailles de la forêt et des eaux désormais noires du lac. La beauté de notre écrin de sommeil était cependant trompeuse, les racines des arbres qui nous servaient de parapluie créant des bosses particulièrement âpres pour nos colonnes vertébrales. Nous comprîmes alors une chose : le repos nocturne n’en est pas un pour le marcheur. Il peut même être à certains égards le pire moment de la journée, l’heure à laquelle les courbatures de l’effort se réveillent et s’emparent de l’esprit et du corps, celle des songes introuvables du mal-dormant. Faute de confort, notre sommeil fut cette nuit là particulièrement troublé, et les premiers rayons du soleil attaquant la toile de nos tentes au petit matin sonnèrent comme une délivrance.

Au bout de ce second jour de marche, et à l’aube du troisième, j’avais d’ores et déjà oublié où j’habitais.

Pour lire la suite: