Pauvre de toi, chère étoile amphétaminée. La dernière fois que je t’ai vu, tu n’étais même plus capable de chanter tes propres chansons correctement. Les hommes pleurent lorsqu’ils lisent les nécrologies et apprennent, au détour d’un suicide abscons, la mort de leur vedette de prédilection, de leurs constellations sonores.

Au risque de te déplaire, toi, il vaudrait mieux que tu ne sois plus de ce monde : on aurait davantage l’envie de respecter encore ta carcasse et tes créations. Belles chansons, grandes chansons, mais plus personne pour les entonner, c’est tout de même plus qu’une maladresse.

La dernière fois que je t’ai vu, j’étais affublé d’un kilt écossais, d’une jacket en jean couverte de patchs hétéroclites, une bière dans une main, un gros joint entre mes deux doigts, qui tournait généreusement comme tournent les galaxies dans leur espace infini. Avec ma bande de fragiles, on se coltinait du rock n’roll en plein les sourdines depuis quelques heures, quelques jours, à dire vrai, et les acouphènes surplombaient l’acoustique médiocre des différentes scènes où nos corps fébriles s’échaudaient. Sous un soleil de plomb, nous virevoltions pour oublier quelle était notre existence, jetant notre dignité à l’intérieur de la fosse aux lions. La fumée du sol tourmenté par nos pas avait fini par sensiblement augmenter le taux de pollution de nos narines, mais nous y croyions encore à la fête éternelle, aux dingues et aux paumés, aux roses et aux fusils.

Sortant de la fournaise, mes compères et moi-même, nous sommes retournés au camping pour prendre un dernier verre, génépi pour les uns, bavaroise pour les autres, le temps que nos esprits retrouvent la stratosphère. Une goutte d’acide pour lui, un peu d’herbe pour moi, sombre mélancolie des bikers aux abois. Tournoyant sur nous-même, nous avons affronté les vignes, les barbelés, jusqu’à y déchirer notre chemise, sans l’aide des syndicalistes énervés ; si je te raconte tout ça, c’est que c’est un hommage à ta jeunesse perdue, toi, l’astre mort qui l’a dilapidé en même temps que ta voix et ta bande de copains.

Arrivé 22h, on retournait là bas, sur nos pas enchantés, faisant peu de cas de toi. Certes, on allait assister à l’un de tes concerts, mais l’on n’espérait rien ; pourtant, nous les savions sur le bout des doigts, tes refrains. Quelle tristesse que de voir passer encore des hommes qui n’ont pas pris leurs gardes dans leur randonnée sépulcrale.

Et soudain, on t’a vu, tout là bas, tout petit, avec ta grosse moustache, ton ventre bien épaissi, tes lunettes de soleil nocturne pour cacher la misère, et ta chemise intacte sur ton mât de misaine. Et on était contents, d’entendre tes chansons, et puis tristes à la fois, loins d’être en pâmoison. De suraiguë ta voix est passée aigre-douce, et dans l’ombre du bruit, on entendait la mousse.

Quelle horreur, quel naufrage que le tien, ancien rockeur déchu, qui déçoit avant l’heure, qui se mange tout cru. L’alcool t’a ravagé, ton esprit s’est éclipsé, et derrière ton dos, ta carrière t’a abandonné. Après avoir timidement fredonné « Sweet Child O’ Mine », je t’ai jeté un dernier regard, juste au moment ou tu t’écroulais sur scène, ivre, bourré de médicaments, victime, sans doute, d’une trop grande confiance en tes anciens hymnes sensés seuls te maintenir debout. Désormais, il semble préférable de s’adresser à ton ancien guitariste, ou de les écouter directement sur YouTube, plutôt que d’assister au triste spectacle de ta déchéance.

Adieu l’ami, adieu, car depuis longtemps les roses sont cannées, et le barillet des pistolets est désespérément vide.