Thoreau à Walden : le transcendantalisme en actes

///Thoreau à Walden : le transcendantalisme en actes

De sa naissance à Concord dans le Maine en 1817 à sa mort à l’aube de la Guerre de Sécession, Henry David Thoreau aura mis en pratique une vision toute personnelle du voyage et de la littérature. Inspiré par les poèmes homériques depuis sa prime jeunesse autant que par les grands espaces naturels américains, l’écrivain a fait de son existence une longue et belle randonnée intérieure. Alors que le capitalisme commençait à promener sa Main Invisible sur tous les secteurs de la vie, Thoreau a cherché à repenser les rapports entre l’Homme et la Nature en contradiction avec son temps, avec une grande liberté de ton préfigurant déjà les idéaux écologistes et anarchistes du siècle suivant. La quintessence de sa pensée se trouve dans Walden ou la vie dans les bois, un ouvrage semi-fictionnel écrit après un séjour de deux ans dans la forêt.

« C’est une des plus vieilles scènes restées dans ma mémoire » avoue Henry David Thoreau lorsqu’il parle dans son journal de sa première venue au lac de Walden avec ses parents, lors d’un déménagement. Le petit garçon d’alors enregistre déjà, durant cette rencontre primordiale avec la nature, les émotions qui feront de lui l’un des bardes les plus célèbres des grands espaces américains. La pensée de Thoreau s’explique en effet par son rapport au monde, par les sensations qu’il éprouve lorsqu’il s’adonne à son activité favorite, la promenade : la source de ses mots se trouve ainsi dans le vécu et les souvenirs, non pas dans des théories abstraites élaborées depuis une bibliothèque. Toute sa vie, il ne cessera de rendre hommage à son petit coin du Maine qu’il quittera rarement. Thoreau est un voyageur qui ne changera jamais de continent.

Naissance littéraire de Thoreau

Cependant, l’entrée en littérature du jeune Thoreau ne se fera pas aussi facilement. Si les forêts, les prairies et les montagnes peuplent déjà intensément l’imaginaire de l’écrivain en devenir, celui-ci passe par plusieurs étapes fondatrices qui vont structurer sa vision du monde et le pousser à prendre la plume.

À partir de 1833, Henry David Thoreau entre à Harvard où il entame sa formation intellectuelle non sans un certain dilettantisme. Autodidacte, il apprend seul à déchiffrer le français, l’allemand, l’espagnol et le latin, se passionne pour les sciences naturelles et pour les écrivains romantiques. Le jeune homme ne tarde pas à prendre ses distances avec l’institution universitaire, comme en témoigne le premier chapitre de Walden dans lequel il critique le système scolaire de son temps :

« Mais, dira-t-on, entendez-vous que les étudiants traitent la besogne avec leurs mains au lieu de leur tête ? Ce n’est pas exactement ce que j’entends, mais j’entends quelque chose qu’on pourrait prendre en grande partie pour cela ; j’entends qu’ils devraient ne pas jouer à la vie, ou se contenter de l’étudier, tandis que la communauté les entretient à ce jeu dispendieux, mais la vivre pour de bon du commencement à la fin. Comment la jeunesse pourrait-elle apprendre à mieux vivre qu’en faisant tout d’abord l’expérience de la vie ? »

Ralph Waldo Emerson

Cette position le conduira d’ailleurs à fonder lui-même une école ayant pour projet d’amener ses élèves à l’émancipation individuelle, aux côtés de son frère John. Mais c’est la rencontre avec la philosophie de Ralph Waldo Emerson, qui deviendra plus tard un ami intime, qui termine d’aiguiller sa pensée. Emerson vit alors à Concord, et lui-même éprouve le besoin de dépasser l’enseignement universitaire traditionnel. Passionné par la nature, il place sa pensée sous le concept du transcendantalisme, qui souhaite une harmonie entre l’homme et son environnement. Le transcendantalisme, qui se développe grâce au Transcendantal club créé par le même Emerson, se place en rupture complète avec l’époque de structuration du capitalisme dans laquelle il apparaît. Mêlant romantisme et naturalisme, cette pensée combat la modernité technique, le travail et l’appât du gain, vus comme des éléments aliénants, qui déconnectent les humains de leurs milieux naturels. Le transcendantalisme, s’il n’est pas à proprement parler un individualisme, est aussi une philosophie de l’instant présent et du Moi reconnecté à la Nature. Ses liens très forts avec la notion d’expérience individuelle invitent à ce que le philosophe Arne Naess appelle une gestalt écologique, c’est à dire à une prise de conscience : les affects et les émotions éprouvés par l’être humain doivent être replacés au coeur de leur matrice naturelle et y former un tout. Selon la formule paradoxale de Emerson, « dans les bois, nous revenons à la raison et à la foi ». Les lectures de jeunesse de Thoreau – qui vont de la Bible aux romantiques, en passant par Homère -, mais aussi son esprit révolté et son amour de la nature trouvèrent ainsi dans le transcendantalisme une cohérence inédite.

En 1837 a lieu la première rencontre entre Thoreau et son maître à penser, qui parvient à le convaincre de prendre la plume en vue de tenir un journal. Ce sont les premiers faits d’armes littéraires du jeune auteur, et le début d’une amitié à la vie, à la mort entre les deux hommes.

Walden, une mise en mots de la vie bonne

Nous sommes en 1845 lorsque Henry David Thoreau construit sa cabane sur les bords de l’étang de Walden, en vue d’une immersion de longue durée dans la forêt. Cette décision n’est pas anodine, elle sonne comme une retraite : Thoreau a perdu son frère John en 1842 et éprouve le plus grand mal à diminuer sa tristesse. Son premier grand livre, Sept jours sur le fleuve, raconte d’ailleurs les pérégrinations de l’auteur et de son frère sur la rivière Concord et le fleuve Merrimack. Inspiré par son goût pour l’aventure et sa fascination pour les traditions amérindiennes, il décide donc de noyer son chagrin en s’abandonnant totalement à la vie sauvage pour une durée indéterminée.

Thoreau s’adonne alors à la simplicité volontaire : durant deux ans et demi, il mène une vie autonome en pêchant sur les bords de l’étang, en cultivant son âme comme ses haricots, en développant ses capacités physiques et intellectuelles en communion avec le petit monde qui l’entoure. Il semble prendre plaisir à se retrouver seul face à lui-même, loin des humeurs de la ville, comme le prouve cet extrait de Walden :

«  Je trouve salutaire d’être seul la plus grande partie du temps. Être en compagnie, fût-ce avec la meilleure, est vite fastidieux et dissipant. J’aime à être seul. Je n’ai jamais trouvé de compagnon aussi compagnon que la solitude. Nous sommes en général plus isolés lorsque nous sortons pour nous mêler aux hommes que lorsque nous restons au fond de nos appartements. »

Pour autant, Thoreau n’est pas un ermite, puisqu’il reçoit de la visite de proches amis durant sa retraite. Il apprécie cependant la parcimonie avec laquelle ces entrevues se réalisent :

« J’eus plus de visiteurs pendant que j’habitais dans les bois qu’en nulle autre période de mon existence ; je veux dire que j’en eus quelques-uns. Il s’en présenta là plusieurs dans des circonstances plus favorables que je n’eusse pu espérer partout ailleurs. Mais il en vint peu me voir pour des choses insignifiantes. A cet égard, ma compagnie se trouva triée par mon seul éloignement de la ville. »

Publié en 1854, Walden ou la vie dans les bois, l’ouvrage qui relate l’expérience autosuffisante d’Henry David Thoreau, est un vrai-faux fragment d’autobiographie : en effet, Thoreau y prend de grandes libertés avec la réalité de son séjour à Walden, tant en terme temporel – l’ouvrage se déroule sur un an – que fictionnel. L’auteur s’amuse à y inclure de faux carnets de comptes et à s’inventer un personnage. Pour autant, ces excursions hors du réel n’impactent en rien sur la puissance philosophique et visionnaire de Walden, qui questionne par la poésie et le vécu de grandes notions comme le bonheur, l’éducation, l’amitié, le travail ou la technique.

Tour à tour bréviaire d’économie, expérience sensorielle, recueil des textes fondateurs de l’Humanité et traité d’écologie, le livre est une véritable mine d’or intellectuelle écrite dans une langue aiguisée au couteau, un appel à réfuter la civilisation capitaliste en cours d’établissement, une introspection autant que la révélation de l’existence d’un nouveau rapport au monde. Thoreau y lève le voile sur un monde devenu mystérieux pour l’urbain de son temps, un monde fait de batailles de fourmis et de saints déchus, de respirations païennes et de voyages intérieurs, de soleil et de glace, de patience et de gaieté. Il développe ainsi sa vision propre de ce que devrait être la modernité dans une sorte de nouveau mysticisme littéraire exaltant la nature, la frugalité et la vie intérieure. Rédigeant son texte à une période où l’esclavage, qu’il combattait, laisse peu à peu place au colonialisme, il affirme aussi que le voyage le plus courageux se trouve dans la découverte de soi :

« Soyez un Colomb pour de nouveaux continents et mondes entiers renfermés en vous, ouvrant de nouveaux canaux, non de commerce, mais de pensée. Tout homme est le maître d’un royaume à côté duquel l’empire terrestre du tzar n’est qu’un chétif Etat, une protubérance laissée par la glace. Encore certains peuvent-ils se montrer patriotes qui n’ont pas le respect d’eux-mêmes, et sacrifient le grand au moindre. Ils aiment la boue dont leur tombe est faite, sans professer ombre de sympathie pour l’esprit qui cependant peut animer leur argile. Le patriotisme est une lubie qu’ils ont en tête. Que signifiait cette Expédition de Reconnaissance dans la Mer du Sud, avec tout son étalage et sa dépense, sinon la reconnaissance indirecte de ce fait qu’il est des continents et des mers dans le monde moral, pour lesquels tout homme est un isthme ou un canal, encore qu’inexploré par lui, mais qu’il est plus facile de naviguer des milliers et milliers de milles à travers froid, tempêtes et cannibales, dans un navire de l’État, avec cinq cent hommes et mousses pour vous aider, qu’il ne l’est d’explorer seul la mer intime, l’océan Atlantique et Pacifique de son être. »

De part sa dimension mystique et personnelle, mais aussi grâce au regard neuf qu’il pose sur la Nature, Walden ou la vie dans les bois est par essence un texte transcendantaliste. « Ne suis-je pas moi-même en partie feuille et terre végétale ? », aimait questionner Thoreau. En décrivant simultanément le cours des saisons sur l’eau, sur les arbres, et les émotions qui lui en sont parvenues, il a construit une œuvre réconciliant l’être humain et son environnement, non sans un certain épicurisme. Fort étonnamment pour un écrivain faisant l’éloge des sensations et de la perception, il semblerait d’ailleurs que Thoreau n’ait connu, au cours de sa vie, d’autre amour charnel que celui pour la forêt.

Chef d’oeuvre incontesté de l’écrivain-voyageur, Walden ou la vie dans les bois demeure aujourd’hui encore une référence mondiale. Après un franc succès du vivant de Henry David Thoreau, le livre a eu une portée posthume importante dans les cercles littéraires, politiques ou intellectuels des générations postérieures. Les écrivains de la beat generation, mais aussi de nombreux décroissants ou le théoricien norvégien de l’écologie profonde Arne Naess ont vraisemblablement lu, aimé et été inspirés par Walden dans leurs écrits, actions et réflexions. Peut-on affirmer que Thoreau est le père de l’écologie, comme le dit la légende ? Sans aller jusque là, affirmons au moins qu’il a, au milieu du XIX° siècle, posé les premières pierres d’un nouveau rapport au monde et d’une pensée anticonformiste radicale, qui court encore aujourd’hui du Chiapas à Notre-Dame-Des-Landes.

Texte originellement publié dans le numéro 3 de La Revue du Comptoir (septembre 2018)

2019-09-07T17:37:32+01:00

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