Un nouveau millénaire

///Un nouveau millénaire

Septembre 2001. Le XXIe siècle balbutie, et moi, j’entre en classe de sixième. J’ai peur. La faute à des parents encore plus effrayés que moi. Ma mère m’a accompagné jusqu’à la porte de la classe dans le grand bâtiment. Collège Alain Poher. D’après ce que j’ai compris, c’est le nom d’un type qui a failli devenir Président deux fois. Les murs sont défraîchis, les couloirs immenses, le carrelage répétitif. Quelques plantes ornent l’ensemble, mais elles semblent presque fausses. Les portes sont innombrables. Cet endroit est bien plus intimidant que toutes les écoles primaires que j’ai connu.

Après avoir échangé quelques mots avec un adulte accueillant, ma mère est partie. J’ai pénétré dans la salle de classe et je me suis assis près d’une fille avec des tresses de laine dans les cheveux. L’adulte, c’est le maître, ou plutôt le professeur : pardon, je suis encore habitué à la terminologie du primaire. Il va me falloir quelques temps pour m’habituer.

Le professeur s’appelle Monsieur Gérald. Il est suave, rassurant dans ses explications. Apparemment, il sera notre professeur principal pour cette année scolaire. Il tient à faire les présentations, alors il nous distribue de petites feuilles sur lesquelles nous devons noter un certain nombre de renseignements. Dessus, j’écris mon nom et mon prénom : Étienne Scopat. Je continue en renseignant mon âge, onze ans, mon adresse, 52, rue Barbey d’Aurevilly, 50873 Vandaireville. Je commence à écrire mon numéro de téléphone quand ma voisine me tapote l’épaule.

– Évite de donner le vrai numéro de tes parents. Écris un faux. Sinon après, ils vont appeler tes parents et balancer tout ce que tu fais au collège. Je le sais, je suis redoublante.

J’ai hoché la tête, mais j’ai quand même écrit le vrai numéro de mes parents. On m’a toujours dit qu’il ne fallait pas mentir. Je ne voulais pas commencer mon entrée au collège sur un mensonge. Ensuite, le maître, non, le professeur nous a demandé quelles étaient les choses que nous aimions le plus dans la vie. J’ai noté que j’aimais les pokémons, lire des bandes dessinées et écouter la radio la nuit.

– Pssst’, tu t’appelles comment au fait ?, a demandé la fille aux tresses.

– Étienne, et toi ?

– Samantha.

– Pourquoi t’as redoublé, Samantha ?

– Parce que j’ai rien glandé l’an dernier. J’avais pas envie.

Je me représente assez mal ce que peut être un redoublement. Je n’ai pas encore redoublé, mais j’imagine le truc comme une sorte de faille spatio-temporelle.

– Tu le connais, le prof ?

– Ouais, je l’avais en français l’an dernier, il est cool, lui. J’espère qu’on va pas se taper Mollard en maths, par contre… C’est une terreur.

Monsieur Gérald a énuméré les noms de nos professeurs. J’ai pas tout compris (c’est quoi la SVT?), mais j’ai bel et bien entendu que notre professeur de mathématiques s’appelait monsieur Mollard.

– Putain la guigne ! Je vais redoubler de Mollard aussi !

Un brouhaha général s’est emparé de la classe. Monsieur Gérald tape du poing sur la table.

– Non, non, non, vous commencez très mal l’année ! On ne peut pas travailler dans ces conditions !

– Mais monsieur, on discute, on n’a rien fait, dit un garçon blond avec une coupe au bol au fond de la classe.

– Discuter pendant que je parle, c’est déjà trop Sammy ! Annabelle, qu’est-ce que vous trifouillez sous votre table ?

– C’est rien ça monsieur, c’est juste du papier à lettres Dideul…

– Rangez ça s’il-vous-plaît !

Au bout d’un moment, la sonnerie de la récréation a retenti et nous avons pu nous échapper dans la cour.

*

Voilà une semaine que je fréquente le collège Alain Poher. Rapidement, je m’y suis fait des copains. Dans ma classe, il y a Sammy et Alizée. Sammy aime autant Skyrock que moi, et Alizée est incollable sur les pokemons. Moi, je les aide à faire leurs devoirs pendant les pauses. Forcément, ça rapproche. On se connaît à peine mais on forme déjà une petite bande, on passe toutes nos récrés ensemble, et on s’amuse à regarder les gens autour de nous.

– Vous avez écouté la dernière chanson de Shaggy ?, a demandé Sammy.

– Ouais, mais je préfère Moi Lolita, ai-je pouffé.

Alizée a fait une mine renfrognée et m’a jeté un œil noir. Faut dire, qu’est-ce qu’elle se prend comme remarques à cause de cette chanson… D’après ses dires, on l’emmerde avec ça depuis août 2000. J’aurais peut-être dû m’abstenir.

– Bon, on bouge de sous le préau ? Vous voulez pas qu’on aille sur le banc là-bas ?

– Je préfère pas, dit Sammy, c’est le banc des troisièmes.

– Et alors ? Ils sont à tout le monde les bancs, non ?, a répondu Alizée

– Justement, non…, j’ai dit. Mais regardez, y’en a un qui se libère là-bas près de la pelouse, on y va.

On s’est mis à courir comme des dératés. Dans la cour de récré, les bancs sont des denrées rares, ils sont très convoités. Quand on n’est pas hargneux, quand on n’a pas tendance à vouloir marquer son territoire, on a intérêt à se presser.

Mince, trois gars sont arrivés avant nous. On les connaît pas. Je crois qu’ils sont en cinquième. On ne se mélange pas, donc on s’apprête à passer notre chemin.

– Eh les petits, restez, on vous chasse pas !

Le type qui a crié d’une voix fluette est un rondouillard aux yeux pétillants. Il porte une casquette à l’envers et nous sourit. Ses deux potes ont l’air un peu plus banaux et apathiques. Un bref regard en direction de mes camarades, et nous nous entendons pour rejoindre le groupe.

– Enchanté, moi c’est David, a-t-il dit en nous tendant la main.

C’est la première fois que je serre la main d’un mec au collège, j’ai l’impression d’entrer dans le club des grands. En sixième, on ne fait pas ça, du moins, je ne crois pas.

Nous avons fait les présentations. Les deux gars accompagnant David s’appellent Bastien et Mehdi. On a passé nos dix minutes de récré avec eux. Ils sont très intéressants et cela me valorise de parler avec des types plus âgés. Je n’en aurais jamais été capable si je n’y avais pas été invité.

– Vous avez vu la meuf là-bas, près de l’abri à vélos ?, a demandé David.

– Ouais, pourquoi ?

– Elle s’appelle Adeline. Elle est dans ma classe. C’est trop une chaudasse.

– Comment tu sais ça ?, j’ai demandé.

– Bah parce que ça se sait ces choses-là, mon p’tit pote.

– C’est quoi une chaudasse ?, a demandé Sammy.

– Quoi, tu sais pas ce que c’est ?, a dit Alizée.

Et elle s’est mise à se marrer en se retournant vers David. Le rire a fini par prendre la gorge de tout le monde, sauf Sammy qui semblait désolé. Je me suis marré aussi.

– Allez c’est bon là, ça veut dire quoi ?

– C’est une petite coquine, a renchéri Bastien.

– Même qu’il paraît qu’elle fume, ajouta Mehdi.

Tout à coup, le portrait de cette fille s’est fait plus clair dans ma tête. J’ai commencé à être drôlement impressionné. C’était donc vrai. Il y avait de sacrées têtes brûlées dans ce collège. Des racailles. Ma mère m’avait prévenu mais j’en avais enfin la confirmation.

– Regardez, elle vient vers nous !, a dit Alizée.

La dénommée Adeline s’avançait en effet dans notre direction. J’allais donc voir en vrai ce qu’était une chaudasse. Mon coeur battait la chamade.

Adeline portait des Requins aux pieds. La dernière paire. Un signe extérieur de richesse ultime. Elle était aussi très maquillée et portait un t-shirt rose dans lequel flottaient deux seins en cours de formation. Quand elle est arrivée, elle a tapé sa main dans celle de ses camarades. Dans le feu de l’action, nous avons imité cette manière de dire bonjour, comme si cela était normal pour nous aussi. Elle sentait la clope à plein nez. Je le sais, c’est la même odeur que je sens dans la voiture de mon oncle Henri qui fume comme un pompier.

– Salut David. Dis, t’as pas un chewing-gum, s’il-te-plaît ?

– Si, tiens.

– Oh merci, tu me sauves. Vraiment pas envie de me faire griller par Mollard après la pause.

– Dis Adeline, tes seins, ils sont pas rembourrés ?, demande Mehdi.

– Roh, non, t’es lourd, puisque je te dis qu’ils le sont pas!, répond-elle en riant.

Très vite, Adeline est repartie en mâchant sa gomme en direction du préau. En sa présence, nous n’avons pas osé prononcer un mot.

– Bon sinon, les petits, vous venez de quelle école ?

– Marcel Aymé, dit Alizée

– Moi j’étais à la Baie, prononça fièrement Sammy.

– Ah ! Comme nous trois ! La Baie, de très bons souvenirs… Et toi, Étienne ?

– Moi, je suis pas d’ici, le nom de mon école te dira rien. J’habitais à la montagne jusqu’à l’année dernière. J’ai déménagé cet été.

– Un petit nouveau alors ! Et ça te fait quoi d’être arrivé dans cette ville de cassos ?

– Oh ben, pas grand-chose, je suis plutôt content. Pis y’a la mer pas loin, ça change.

J’ignorais totalement ce que voulait dire le mot « cassos » mais j’ai fait mine.

– Et vous écoutez quoi comme musique, les petits ?

– Du rap, a-t-on répondu à l’unanimité.

– Sérieux ? C’est trop pourri le rap, moi j’écoute Linkin Park.

À nouveau, j’ai été très impressionné. Je connaissais pas Linkin Park mais j’avais entendu à la télé que c’était du hard rock. Une musique ultra-criarde, inécoutable. Je me suis dit que David devait être un dur, lui aussi. Ensuite, la sonnerie a retenti et nous avons dû regagner nos salles de classe la mort dans l’âme. Cela dit, j’étais heureux d’avoir fait ces nouvelles rencontres, d’avoir enfin su parler à des grands, ça m’a permis d’oublier presque qu’on allait en cours d’anglais.

*

17 septembre. Boum. Depuis quelques jours, l’ambiance au collège a drastiquement changé. Le 11 septembre, deux avions se sont écrasés sur le World Trade Center. Les terroristes d’Al Qaida ont aussi tenté de faire sauter le Pentagone mais n’ont pas réussi. Je le sais parce que l’autre jour, je n’ai pas pu regarder mes dessins animés de 16h : les images tournaient sur toutes les chaînes. C’était chiant, je déteste louper mon épisode des Razmokets sur la 3, là, il a été purement et simplement annulé. J’ai passé la fin de mon après-midi tout seul à voir plusieurs fois les avions percuter les tours. Il a fallu attendre 18h pour qu’enfin mes parents m’expliquent ce qu’il se passait. Tout seul, j’avais rien compris. Après tout, on est habitués à ce genre d’images. Tout le monde a vu Independance Day ou d’autres films de ce genre. Là, c’était réel, il m’a fallu quelques jours pour le réaliser.

Bien sûr, nous en avons parlé en classe. Notre prof d’histoire-géo, monsieur Deslandes, a pris le temps de tout nous expliquer. Les origines d’Al Qaida, les destructions de statues en Afghanistan, les raisons de l’attaque sur le territoire américain, l’attaque elle-même, violente, aveugle, comme un message adressé au reste du monde. Je me suis rendu compte grâce à ce cours que j’étais loin d’être complètement à côté de la plaque. Mes parents avaient été moins précis, mais ils m’avaient fait un bon résumé de la situation.

Dans la cour de récréation, Oussama Ben Laden n’a pas tardé à devenir le nouveau grand méchant loup. Un tas de blagues et de moqueries répétitives se sont répandus comme une traînée de poudre. À chaque fois qu’un avion passait au-dessus de nos têtes durant ces jours, on trouvait un élève pour se demander à voix haute s’il ne volait pas en direction du World Trade Center. En tout cas, les adultes faisaient la tronche et, en réaction, un nouveau jeu s’est développé. Ces jours-là, on entendait des camarades traiter Ben Laden en héros, on ne savait pas bien pourquoi, peut-être par goût pour la provocation. Ce fut le cas pendant la récré ce lundi-là.

Avec Sammy et Alizée, on était retourné jouer près du banc de nos copains les cinquièmes. Samantha avait décidé de s’incruster avec nous, cela faisait plusieurs jours. On ne la connaissait pas trop mais on ne la repoussait pas car elle nous faisait rire. En plus, elle connaissait Bastien, Mehdi et David, ils étaient dans sa classe l’an passé.

– Hier soir, mes parents ont dit que les Américains l’avaient bien cherché, a-t-elle commencé.

Je suis resté éberlué, laissant la parole à Alizée ;

– Hein ? Mais comment on peut dire une chose pareille ?

– Ils ont dit que dans les années 80, les USA avaient donné des armes à Al Qaeda et que les fusils s’étaient retournés contre eux. Et qu’il y en avait marre que les États-Unis dirigent la planète.

Dans le groupe, l’information a fait rire, surenchérir, mais elle n’a pas provoqué de questions particulières. Elle a stagné dans mon esprit pendant quelques jours comme une réalité difficile à saisir, un trouble, puis elle est devenue une information comme les autres, une pièce de ma petite connaissance. De fil en aiguille, je me suis habitué à cette idée, et je me suis retrouvé dans une étrange situation. D’un côté, j’avais envie de pleurer en pensant aux morts des attentats, de l’autre, je me figurais le boomerang retournant à l’envoyeur.

À la fin des cours, vendredi, maman est venue me chercher à l’école et nous avons retrouvé papa à la maison. Thierry, un ami de mon père, était là aussi. Pour faire mon petit effet, j’ai répété les mots de ma camarade, ce qui les a beaucoup fait rire, et j’ai entendu mon père maugréer :

– Ah, c’est sûr qu’ils sont partout, les Américains…

*

J’ai enfin vu Harry Potter en vrai. Pardon, en film. C’est un de mes livres préférés. En fait, c’est un des seuls livres que j’aie réussi à finir. En tout cas, le film était trop bien. Je peux enfin m’intégrer aux conversations cinéma à la récréation. Tant mieux, parce qu’il y en a un certain nombre dont je suis exclu. Déjà en CM2, tout le monde parlait de Loft Story. Moi, j’ai même pas eu le droit d’en regarder un seul épisode. Ma connaissance de cette émission se limite aux dires confus des gens dans la cour et à une séquence d’une quinzaine de minutes entrevue chez un camarade de mon ancienne école l’an passé. Mes parents ont dit que c’était pas de mon âge. J’en suis réduit à devoir imaginer le contenu de cette émission avec mes connaissances lacunaires. Dans ma tête, regarder Loft Story doit être à peu près aussi terrible que de voir un film porno. En général, quand mes parents me disent “C’est pas de ton âge”, c’est qu’ils font référence à des contenus sexuellement explicites. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que j’ai déjà été confronté à ce genre de contenus. L’autre jour, par exemple, je suis tombé sur un numéro de Fluide Glacial de mon père. Comme j’aime bien la BD, je l’ai feuilleté. Quelques secondes plus tard, je suis tombé sur un dessin de femme nue. J’ai aussi lu une page dans laquelle un vieux monsieur se promenait dans la rue et montrait son appareil génital (si je puis le dire ainsi) à de jolies passantes. En refermant le magazine, j’étais honteux, honteux. Si mes parents savaient…

La semaine dernière, c’était mon anniversaire. J’avais demandé un discman à mes parents : je l’ai eu. Mieux : avec, j’ai eu l’album de Nuttea et celui des Destiny’s Child. Du coup, je peux m’écouter ces deux disques en flânant dans la rue. C’est un peu la classe. Une sensation très étrange de complémentarité entre la musique et le monde. Sammy est jaloux, alors je lui ai prêté mon appareil high technology une ou deux fois pendant la récré.

On ne pensait pas que ça pouvait nous attirer des problèmes. L’autre jour, on était assis sur la pelouse, j’étais en train de discuter avec Alizée pendant que Sammy écoutait son CD de Sniper avec mon lecteur. Deux mecs beaucoup plus âgés que nous sont venus nous trouver. Ils étaient habillés de blousons Bullrot Wear et avaient une mine patibulaire.

– Oh non, je les connais, eux, ils sont de la troisième C, la classe de ma sœur. C’est la pire classe de tout le collège, a dit Alizée.

Ils sont arrivés vers nous et ont commencé à nous parler en restant debout. Tout intimidé, je les regardais avec des yeux ronds.

– Saluts les mioches, vous faites quoi, comme ça ?

– Rien, on discute, c’est tout.

– C’est quoi ça ?, a demandé le type le plus blafard des deux à Samuel.

– Ça ? Euh… Un lecteur CD portatif.

– Génial ! Tu me le montres ?

– C’est pas le mien, faut demander à mon copain.

Le gars a attrapé le discman dans les mains de Sammy et me l’a présenté.

– C’est à toi, ça ? Je peux regarder ?

Au même moment, une fille est arrivée. J’ai rapidement reconnu Sabine, la sœur de Alizée. Elle est belle. Si j’avais le même âge… Sans attendre, elle a apostrophé le second garçon.

– Tony, Tony, la CPE veut te voir, apparemment c’est important…

– Et pourquoi elle t’envoie me le dire ?

– Parce que je suis déléguée de classe, abruti. Allez, go ! Qu’est-ce que vous foutiez avec ma sœur et ses potes vous, d’ailleurs ?

L’autre tenait toujours mon discman entre ses mains. Il avait l’air emmerdé.

– Bah rien… On discutait… Ils m’ont prêté leur lecteur CD.

– Plu précisément, il l’a pris des mains de Sammy, rectifia Alizée.

– Christophe, rends-leur l’appareil et dégage de là. Ce que vous pouvez êtes cons, les gars…

Les deux déguerpirent sans demander leur reste. Apparemment, Sabine n’avait pas été élue par hasard. Elle faisait autorité au sein de sa classe.

– Désolée que ces deux gros boulets soient venus vous emmerder. Trois ans qu’ils sont dans ma classe. Ils étaient encore très gentils en cinquième et puis l’an dernier, on sait pas ce qu’il s’est passé, ils ont muté. On est tombé dans une classe de crâneurs, de jour en jour, je les ai vus changer, ils sont devenus complètement stupides et sont entrés dans la surenchère.

Sabine nous raconta que Christophe avait pris huit jours d’exclusion quelques semaines auparavant pour être venu au collège avec un t-shirt représentant le visage de Ben Laden surmonté de l’expression “It Wasn’t Me“. Comme dans la chanson de Shaggy. Sur le coup, j’ai trouvé ça plutôt marrant, mais apparemment, le garçon n’en était pas à sa première provocation.

– Merci d’être intervenue, j’ai dit. J’ai eu un peu peur de ne pas revoir mon discman…

– Un conseil, évite de le sortir dans la cour à l’avenir. Étienne, c’est ça ?

Elle connaissait mon prénom. J’ai rougi. En tout cas, c’est très pratique de connaître des gens en troisième.

– Et vous écoutiez quoi, comme ça ?

– Sniper, j’ai dit.

– Ah nan sérieux, c’est trop pourri, ça. Arrêtez d’écouter du rap et mettez-vous à Linkin Park, le hard, c’est tellement mieux…

*

– Tiens, t’as vu, Marion et Benoît sortent ensemble…

C’est le printemps, la saison des amours démarre, et avec elle Loft Story que je n’ai toujours pas le droit de regarder.

– Ah ouais… Ils se roulent des pelles devant tout le monde !, a dit Sammy

Ils s’étaient mis en plein milieu, près des vieilles tables de ping-pong. On avait l’impression que toute la cour de récré les regardait. Voilà quelques mois que j’y pense : mon collège ressemble à une micro-société avec ses groupes, ses stars, ses ennemis publics numéro 1. Une société violente, hiérarchisée, avec ses gagnants et ses pauvres hères. En haut de l’échelle, les troisièmes, et on dégringole jusqu’en bas en passant pas toutes les classes. Mais la hiérarchie ne s’établit pas seulement sur des critères d’âge, loin s’en faut. Une seconde division apparaît en ce qui concerne le style vestimentaire. Les élèves les plus valorisés sont alors ceux qui portent les bonnes chaussures, le bon manteau ou la bonne casquette. Les autres, une majorité, sont perçus comme un tout-venant en bas duquel on retrouve les élèves dont les vêtements proviennent de la récup’ (c’est mon cas, mais je le vis bien). Ainsi, dans cet ordre d’idée, un élève de troisième mal habillé peut très bien être jugé inférieur à un cinquième portant les dernières Nike. Avec les lacets brûlés, bien sûr. Je n’ai ni les dernières Nike, ni mes lacets brûlés. L’autre jour, une quatrième s’est foutue de ma gueule dans un couloir parce que mes lacets étaient attachés. Cruelle, stupide loi du préau. Odieuse concurrence des jeunes esprits.

Mais les hiérarchies de ma société scolaire ne s’arrêtent pas à l’aspect vestimentaire. En fait, le moindre de nos faits et gestes y est prétexte. Pour être respecté, il vaut mieux lire Star Club que Picsou Magazine. Il vaut mieux être un garçon qu’une fille. Il vaut mieux regarder le même programme télévisé que la majorité du groupe. Il vaut mieux être bon en classe qu’être un cancre, mais il vaut mieux être un cancre qu’un suce-boule. Il vaut mieux écouter NRJ que Skyrock, mais il vaut mieux écouter Skyrock que Europe 2. Il vaut mieux pas être trop gros ou trop petit. Il vaut mieux être intégré à une bande et ne surtout pas manger seul à la cantine. Et évidemment, il vaut mieux s’intéresser à Smallville ou au Seigneur des Anneaux qu’aux élections présidentielles.

Bizarrement, ça m’intéresse, moi, les élections présidentielles. J’en parle un peu avec Alizée. Elle aussi, elle essaye de suivre. On n’y comprend rien, à part que nos parents ne savent pas pour qui voter. Apparemment, cette année, ça ne vaut pas le coup de voter. Il y a tellement de candidats. On ne sait pas à quel malsain se vouer. Moi, j’aime bien Chirac, enfin, j’aime surtout sa marionnette dans Les Guignols. De là à dire que c’est un bon président… Je n’ai strictement aucune idée de ce qu’il a fait ni de ce qui est bon ou pas en politique. Je sais juste que mes parents sont de gauche et sont bien emmerdés en ce printemps 2002 pour cette raison précise.

Face à Chirac, il doit y avoir quinze candidats, voire plus. D’après ce que j’ai compris, mes parents hésitent entre cinq. Il y a Jospin, mais celui-là, ils l’aiment pas trop. Pourtant, il est connu, on le voit tout le temps à la télé, moi je pense qu’il faudrait voter pour lui. Je ne sais pas ce qu’ils lui reprochent. Ils ont un petit faible pour le facteur au nom à rallonge, mais ils aiment bien Arlette Laguillier aussi. Ma mère aime bien Jean-Pierre Chevènement mais mon père non, il dit que c’était un très mauvais ministre. Il y a aussi les écolos et Taubira dont j’ai entendu parler en bien dans leur bouche. En tout cas, je sais qu’il y en a un pour lequel il ne faut surtout pas voter, c’est Jean-Marie Le Pen. Il paraît qu’il est raciste. C’est à peu près tout ce que j’ai réussi à comprendre. Vous me direz, c’est déjà pas mal, beaucoup d’élèves de mon collège croient que le président actuel s’appelle encore Mitterrand.

Jeudi dernier, il faisait super beau. Avec Alizée, on a commencé à rentrer ensemble et on en a discuté. Pour ses parents, c’est clair : le prochain président, c’est Chirac. Eux voteront Jospin au premier tour.

– Jospin, je le vois souvent à la télé, on comprend rien à ce qu’il dit, a-t-elle ajouté.

*

Je me souviens quand les résultats sont tombés le 21 avril 2002. On était chez des amis de mes parents au bord de la mer, près de Utah Beach. Je jouais au foot avec Sonia, la fille de Françoise, quand je les ai entendu hurler. La dernière fois que j’avais entendu mes parents hurler ainsi, c’était pour la finale en 98. J’ai compris tout de suite qu’il y avait eu une surprise dans les résultats, j’ai d’abord cru à une bonne nouvelle, d’ailleurs. Puis j’ai vu mes parents, Raphaël, Odile, leur fils Jean-Baptiste et Sandrine ressortir de la maison et s’ouvrir une bière sur la véranda. D’ordinaire, mes parents ne boivent jamais. Là, ils avaient tous les deux une cannette à la main. Je me suis approché, laissant Sonia courir seule derrière le ballon.

– Alors, c’est qui qu’est élu ?

– Personne encore, c’est le second tour. Chirac est arrivé premier. Et juste derrière… Le Pen.

– Le Pen ?, ai-je demandé.

– Ouais, a fait ma mère, dépitée.

– C’est un séisme politique, une catastrophe, s’est exclamé Raphaël.

Je suis allé me chercher un Coca. Tout cela me dépassait. Bien sûr, on m’avait raconté les histoires concernant le Front National et son chef. Les connaissant, il paraissait assez incroyable que le type ait pu atteindre le second tour. Je me suis demandé si les électeurs, eux, connaissaient les histoires. La soirée a ensuite été plus longue que prévue. Visiblement, les adultes avaient besoin de réconfort. Nous sommes rentrés à 23h à la maison et je me suis endormi aussitôt.

Le lendemain en classe, j’avais envie de dormir. Je vous laisse deviner quel était le sujet de discussion principal dès le lever du jour. Tous mes camarades y sont allés de leurs petit commentaire sur la soirée de la veille. La réaction de tous les parents était unanime. Seuls les parents de Ulrich semblaient se réjouir de la victoire, pardon, du passage au second tour du vieux Le Pen. J’ai entendu des élèves de quatrième dire qu’il fallait faire quelque chose. D’autres n’étaient pas d’accord : un vote, c’est un vote, le peuple a choisi et on ne peut rien y faire. Pour ma part, je ne savais pas quoi en penser. Je savais juste que Jean-Marie Le Pen était raciste.

Après la récréation de la matinée, on était en cours de techno avec madame Roussel. J’ai horreur de la techno, c’est presque pire que les maths avec Mollard. Je ne comprends pas à quoi ça sert. Madame Roussel était en train de nous demander de reproduire de grandes lettres sur du papier à ligne. Elle appelait ça des caractères alpha-numériques. Je croyais mourir d’ennui, quand tout à coup, nous avons entendu l’alarme incendie retentir dans les couloirs du collège. Un brouhaha formidable a commencé dans l’établissement. Dans la classe, nous nous sommes arrêtés de travailler, attentifs à ce qui allait se produire. Deux minutes plus tard, Christophe, le gars de troisième C a ouvert la porte en grand. Il était accompagné d’un autre garçon que je n’avais jamais vu. Il a laissé la porte ouverte et, avant de partir en courant, il a crié :

– Manif’ contre Le Pen, tous dans la cour de récré !

Immédiatement, tous les élèves de ma classe ont obtempéré. Ils se sont levés et sont partis en courant pendant que madame Roussel leur criait de rester à leur place.

– N’y allez pas, ça ne sert à rien ! Les collégiens n’ont pas le droit de grève !

Peine perdue. Au bout de trente secondes, il ne restait plus dans la classe que madame Roussel, Alizée et moi. Je ne sais pas au juste pour quelle raison nous n’avons pas suivi le mouvement immédiatement. Nous nous sommes retrouvés dans une situation insolite, face à notre enseignante qui commençait à avoir les larmes aux yeux. Celle-ci a esquissé un petit geste pour nous intimer de suivre le mouvement, et nous avons fini par nous en aller aussi.

Arrivés sous le préau, nous avons vu l’ensemble des élèves du collège Alain Poher assis dans la cour. Bizarrement, dans cet élan de mutinerie, chaque classe avait conservé la place qui lui était attitrée en temps normal. L’ordre dans le désordre. Sammy nous a fait un signe de la main, et nous sommes allés le rejoindre.

– T’étais au courant ?, lui ai-je demandé.

– Non, mais j’avoue que j’ai sauté sur l’occasion. Comme ça, on loupe des cours !

Tous ces élèves rangés en ordre de bataille, entourés de leurs enseignants descendus en urgence, voilà qui était impressionnant. Au bout de cinq minutes, une grande dame habillée tout en rose est venue nous rencontrer, avec à sa suite toute la vie scolaire. Elle tenait un mégaphone pour se faire mieux entendre. Je ne l’avais jamais vue.

– C’est qui ?, ai-je demandé à mes camarades.

– C’est madame Espinoza, la principale, a soufflé Jorge, un garçon de ma classe qui est toujours puni.

Avec son physique imposant et sa démarche guerrière, on aurait pu croire que madame Espinoza était venue pour nous gronder. En fait, pas du tout. D’une voix calme et solennelle, elle a commencé à parler devant l’ensemble du collège.

– Je suppose que vous avez tous discuté avec vos parents de ce premier tour des élections présidentielles. Peut-être avez vous peur. Peut-être avez-vous honte. Peut-être les deux. En tout cas, vous vous êtes exprimé ce matin car vous êtes sous le choc. L’adolescence est une période où l’on encaisse les chocs de différentes manières, et je comprends très bien que vous ayez voulu marquer le coup aujourd’hui. Tout cela est sans doute libérateur pour vous. Mais désormais, les dés sont jetés. Même si vous le vouliez, vous ne pourriez rien changer à ce scrutin. Le peuple a voté. Vous n’avez pas encore le droit de vote. Vous n’êtes pas non plus en âge d’être reconnus comme des citoyens à part entière. Vous êtes des citoyens en construction, et vous avez besoin d’apprendre encore. C’est pourquoi je demande à l’ensemble des élèves du collège de maintenant bien vouloir regagner leurs classes. En contrepartie, aucune sanction ne sera prononcée contre quiconque.

Pouvoir des mots ou autorité naturelle, je ne sais pas, mais quand madame Espinoza eut terminé, tous les élèves, même les plus récalcitrants, obéirent. Ce fut la fin d’un coup d’éclat qui dura exactement une demi-heure.

*

Juin. Chirac a été élu au second tour. Victoire écrasante. C’est déjà bientôt les vacances. L’année est passée à une vitesse folle. Pendant que tout le monde écoute les Bratisla Boys et Shakira, mon dernier coup de coeur, c’est Rohff. J’ai acheté l’album avec mes maigres économies, je me le passe en boucle. J’ai aussi découvert Eminem, mais je n’avoue à personne que j’écoute ça parce qu’il dit beaucoup trop de gros mots. Il paraît qu’il insulte sa mère, mais je n’arrive même pas à repérer les grossièretés dans ses chansons étant donné que je suis nul en anglais Du coup, j’ai gravé le CD au lieu de l’acheter et de prendre le risque que mon père ou ma mère tombent sur le logo Parental Advisory Explicit Content.

La Coupe du monde bat son plein et les Français ne sont pas à la fête. Je le sais parce que monsieur Deslandes a accepté de nous laisser regarder le dernier match en classe. Je le soupçonne d’avoir lui-même eu envie de passer le temps plus vite. Les Bleus se sont fait exploser par l’équipe du Sénégal. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a fait plaisir. Depuis 98, on ne parle plus que de football, peut-être va-t-on avoir la paix pour quatre ans.

Dans la cour de récré, évidemment, c’est l’un des sujets les plus en vogue. Au lieu d’écouter les commentaires et les pronostics, je préfère continuer à observer mes contemporains. Il y a ce sixième d’une autre classe que la mienne. Il ne tient pas en place. Il est incapable de se concentrer plus de cinq minutes, il passe ses récrés seul à aller et venir d’un groupe à l’autre, en faisant des moulinets avec ses bras. Il y a ces couples jetables qui sortent ensemble pendant deux semaines et terminent en mélodrame. Une journée par chagrin d’amour. Il y a ces gamins qui passent leur temps à jouer à Action ou Vérité avec l’espoir de briller aux yeux de leurs copains. Il y a ceux qui sont seuls tout le temps. Et il y a ces troisièmes, bientôt lycéens, qui jouissent toujours de leur privilège de grands et continuent à emmerder les plus jeunes qu’eux, notamment ceux qui sont seuls tout le temps. La société collégienne a encore de beaux jours devant elle. Dire qu’il me reste encore trois ans… Serais-je arrogant moi aussi, une fois arrivé en troisième ? Vais-je muter en passant mes classes ? J’espère que non, mais qui suis-je pour prétendre savoir ce que la vie me réserve ?

Le week-end dernier, mes parents m’ont laissé dormir chez Sammy. J’ai enfin réussi à regarder un épisode entier de Loft Story. On a bien rigolé, mais j’ai été un peu déçu. Je pensais voir plus de choses, des fesses, des seins, des femmes à poil. Je n’ai vu que des jeunes hommes et femmes passant leur temps à cancaner, à se lancer des défis et à faire des concours de stupidité. À s’emmerder un petit peu, aussi.

Je me demande si la cour de mon collège ne ressemble pas un peu à Loft Story. Cela durera-t-il toujours ou est-ce un simple signe des temps ? Je l’ignore. En attendant les vacances, je me prends à rêver à ma vie future qui me semble si loin. Encore tellement de classes à passer… Et tous ces élèves qui vont et viennent… J’ai le sentiment d’être pris dans une roue inarrêtable. J’ose espérer que le monde des adultes sera plus raisonnable que le mien. Il me reste tant d’années avant de pouvoir le constater de mes propres yeux… Vivement !

 

Saint-Ouen, 7 mai 2020

Illustration: Griniom

2020-05-16T14:35:39+02:00

2 Comments

  1. Anne 17 mai 2020 at 22 h 49 min - Reply

    C est très vivant …..super

  2. Ric 19 mai 2020 at 1 h 00 min - Reply

    Je suis d’accord avec celle qui dit que c’est vivant, plein de promesse de vie, tellement plus évocateur qu’un commentaire ou un billet d’humeur sur Facebook. Alors ne lâchez pas la fiction jeune homme. Poursuivez ainsi dirait l’un. Peut mieux faire ou perfectible, dirait l’autre. N’a pas encore donné toute sa mesure. Il faut persévérer et j’en passe. Donnons-lui le temps. Et surtout qu’il se donne le temps. Et puis c’est tellement plus émouvant de rêver éveillé son passé, et plus efficace aussi, de dénoncer ce qui cloche tout en s’offrant un petit voyage dans la fin de l’enfance. Vivement la cour des grands, mais sans oublier d’où on vient ni perdre de vue le petit bonhomme qu’on a été.

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