« Le Falgoux – Recherche Mimou désespérément ». Il avait lu le titre de l’article en rivière d’appel de La Montagne du jour. Comme fait exprès, un rond de café l’entourait religieusement, après qu’il ait malencontreusement posé sa tasse humectée sur la une du quotidien. Sur le champ, Gilbert s’était rendu page 13 pour lire l’article en question. Gilbert n’était pas un familier des pages « faits divers » de son local, mais il avait été assailli par un doute. Mimou, ça lui disait quelque chose, surtout au Falgoux. Il voulait savoir. En avoir le coeur net. Et il faut reconnaître que les présidentielles faisaient les gros titres, et qu’il en était passablement fatigué. Qu’attend-on de la politique à 75 ans, sinon une revanche sur la vie ?

Lui, elle ne l’avait pas traumatisé, la vie. Elle avait toujours été tendre à son égard. Fils d’une mère institutrice et d’un père tenant le plus grand kiosque à journaux de sa vallée, il s’était épanoui dans la symbiose des grands éditoriaux de son temps et d’une austère mais aimante éducation pré-soixante-huitarde. Né le nez dans les journaux et le stylo dans la main, il parachevait, à la retraite, cet itinéraire d’intellectuel parfait, parcourant religieusement les nouvelles locales, nationales et internationales, les recoupant et les comparant avec des éléments de sa longue expérience de lecteur, sans oublier les mots croisés des dernières pages.

Lecteur, il l’était assurément et totalement, dans son âme et dans sa praxis : c’est ce qui l’avait conduit à chevaucher avec aisance une carrière de lecteur public conjointe à une activité de plume de l’ombre très rémunératrice auprès des notables locaux, de droite comme de gauche. L’excellence de ses mots et la précision de son regard avaient valu à ses clients de nombreuses victoires électorales. Il repensait souvent à celle de ce médecin de Maurs, qu’il avait hissé à la députation durant une vingtaine d’années. La mort de ce dernier avait été le seul obstacle à la poursuite d’un mandat supplémentaire. Pour Gilbert, on pouvait dire sans trop se tromper que grâce à l’héritage de ses parents, la vie avait été d’une facilité déconcertante.

Bien sûr, comme tous les mômes en formation, Gilbert avait connu sa période de rébellion, celle où il retrouvait Alain et Claudio presque tous les soirs, sur les bords du Mars. Ils y vidaient des packs de Tourtel et taquinaient le goujon. De goujon, il n’y avait point d’ailleurs, car les silures avaient déjà envahi depuis des centaines d’années les rivières du Massif Central, ne laissant derrière eux que des sillons invisibles dans les eaux froides. Pêcher un silure, ce n’était pas une mince affaire, et le manger, oh ! C’était encore moins imaginable tant la charogne de ces capitaines de cours d’eau était pénible à mâcher (sans parler du goût !). Ils relâchaient généralement leurs prises après s’être félicités de leur taille plus ou moins imposante et de l’effort fourni. Une fois seulement, Alain eut l’idée d’empoigner la queue du poisson et de lui faire le coup du lapin sur un rocher avoisinant. Le silure mourut sur le coup, l’un de ses yeux sauta, allant rejoindre les nombreuses étoiles qui mouchetaient le ciel. Gilbert n’aimait pas la cruauté, et cette scène le marqua durablement, tant et si bien qu’il en vint à croire jusqu’à l’âge adulte que le Seigneur le punirait pour avoir laissé faire son compagnon de fortune.

Un jour, Gilbert avait amené des feuilles à rouler et du tabac subtilisés la veille à son vieux père. Il n’avait alors jamais fumé de sa vie. Alain et Claudio avaient, eux, déjà crapoté. Le défi qui se présentait leur paraissait maigrelet. Pour augmenter l’intensité d’un cran, ils avaient eu l’idée d’amener dans leur besace une fleur de gentiane cueillie sur une déclivité voisine de leur village. Ils en garnirent leurs cigarettes. Après deux taffes, Alain riait et Claudio devenait jaune : ils finirent tout deux par vomir leurs tripes dans la rivière, apportant ce soir là une contribution pour le moins copieuse au repas de la faune du Mars.

C’était également sur les bords de la rivière que Gilbert avait fait la connaissance de Mimou, un beau soir de juin 1961. Fiers du haut de leurs vingt ans, les trois garçons avaient récemment ouvert leur club à d’autres camarades, dans l’espoir notamment d’attirer des jeunes filles. Ils n’en rencontraient guère que dans les trop exceptionnelles fêtes du Falgoux et chez les quelques limonadiers de la vallée, où elles étaient importunément toujours accompagnées de leurs envahissants parents. Reste qu’il est plus facile de faire venir silure à soi que catherinettes en voie de fugue : les opérations de drague furent, au moins pendant quelques temps, un échec cuisant. Les gredins s’étaient pourtant arrangés pour médiatiser leur planque à l’aide d’un « V » de couleur rouge apposé sur les rochers qui s’élevaient dans les alentours, symbole enfantin d’une représentation cryptée des cornes du Diable. La rumeur avait assurément fait son chemin, puisque quelques anciens camarades de classe et autres maraudeurs s’étaient mis à accourir dans l’espoir de braver qui une migraine alcoolique, qui un dépucelage pas trop tardif.

Les petites réunions atteignirent leur summum au 21 juin, avec le regroupement d’une douzaine de frêles petits vauriens recrutés ça et là, par monts et par vaux et selon les règles bien entendues du bouche-à-oreille. En voyant la meute prendre possession du lieu, Gilbert, Alain et Claudio, désarçonnés, se regardèrent, exprimant toute la lassitude dont ils étaient capables. Une nouvelle fois, il allait falloir composer avec les loups aux yeux torves sans jouir des oeillades appuyées des biches. Mais c’était sans compter l’arrivée tardive d’un nouveau groupe venu du village voisin d’ Anglard.

Gilbert ne pouvait voir distinctement les contours des silhouettes qui avançaient dans l’obscurité. Des éclats de voix tantôt rudes, tantôt cristallins émanaient de la nouvelle bande. Bientôt, il sentit un doux parfum qui ne pouvait, de toute évidence, pas venir du poitrail d’un homme. L’odeur émut ses narines comme une langue de feu chauffe une plaque métallique. C’est alors que dans la pénombre, il distingua deux jeunes filles entourées de leurs bougres. Lascives, elles avançaient vers lui en terminant d’embaumer la nuit. L’une d’entre elles portait dans le creux de sa main une bobèche dans laquelle brillait une flamme ocre et intense.

Une heure passa. La fête battait son plein sur les bords du Mars. Comme une ode aux anciens dieux de la jeunesse expansive et des liqueurs nocturnes, la multitude de corps malingres qui s’agitait dans la fraîcheur de la ripisilve ne voulait pas terminer son carnaval. L’air transpirait un mélange de gentiane, de rosée et de feu de bois. Gilbert avait bien trop bu. En l’absence d’un tourne-disque, ses paupières rythmaient la nuit, en même temps que la chamade de son coeur soumis à l’épreuve des nectars occitans. Claudio s’était rendu invisible pour éructer ses entrailles, tandis qu’Alain semblait s’être trouvé une partenaire alanguie qui évacuait peu à peu ses velléités bacchiques. Dans les gorges flibustières, peuplées le temps d’une nuit, Gilbert n’avait pas démordu de la chevelure parfumée. Un jeunot de Saint-Vincent avait entrepris de lui conter une histoire ennuyeuse, alors qu’il peinait à maintenir droit son regard. Poliment, il écouta, et après l’avoir dévisagé nonchalamment une dernière fois, il se mit en quête de son bienheureux mirage. Les corps étendus ou animés jonchaient le bord du Mars sur une cinquantaine de mètres. Cherchant la flamme, Gilbert commençait à éprouver de l’impatience : c’est alors qu’il aperçut un halo de lumière abrité derrière un rocher éloigné du groupe.

Contournant la pierre, il s’avança d’un pas mal assuré vers la jeune fille qui l’interpella la première :

– Tu en as, une tête, toi ! Viens t’asseoir. Tu veux un peu d’eau ?

– De l’eau ? Quelle idée…

– En ce qui te concerne, il ne me semble pas y avoir de meilleure idée à l’heure qu’il est.

Il prit la gourde et but une bonne rasade.

– Normalement, quand on rencontre un visage inconnu, on commence par donner son nom. Moi, c’est Mireille, mais tu peux m’appeler Mimou, et le tien ?

– Gilbert, répondit Gilbert. Que fais-tu seule à contempler cette flamme ?

– Ce n’est pas une simple flamme, c’est la survie du soleil dans l’ombre. Je maintiens toujours une bougie éveillée quand je mets les pieds dans la sorgue. Pour garder une parcelle d’astre jusqu’au lendemain matin.

Gilbert resta hébété devant cette explication inattendue.

– Pas très chrétien, tout ça. Tu ne préfères pas participer aux festivités ?

– Je ne crois qu’en ce qui m’entoure : le clapotis de l’eau qui court, le frisson imperceptible des bêtes qui, apeurées, nous observent, la puissance redoutable du crépuscule et le soulagement que me procure l’éden lorsqu’à l’est, il sort de son sommeil. Quelques soient ses invités, la nuit est toujours une apocalypse. Mais j’ai bien peur qu’il soit vain de discuter de tout cela maintenant vu ton état. Assieds-toi, maintenant.

Gilbert se surprit à obéir à l’ordre. Mimou lui apparaissait comme une déesse sortie des eaux glacées de la montagne, un songe délicieux tout droit échappé d’un recueil de contes populaires, une brise vivace et caressante, la quintessence des quatre éléments conjuguée à une beauté toute espagnole – conforme du moins à l’idée qu’il se faisait des Espagnoles, brunes, sombres et riantes. Silencieusement, il s’abîmait dans ses yeux obscurs, il rêvait déjà de contacts rapprochés avec sa bouche ensorcelée, tandis que la moiteur avinée qui sirotait de ses pores quelques instants avant semblait quitter sa peau. Cette naïade, qui avait décidé de lui administrer une leçon païenne à une heure fort mal choisie, n’avait décidément rien en commun avec toutes les colombines qu’il lui avait été donné de croiser au cours de sa courte existence.

Durant quelques secondes, les deux individus en fleur ne se quittèrent pas des yeux, semblant tenir fermement une ligne d’horizon imaginaire entre leurs pupilles respectives. La fête était finie, le calme était revenu, c’était du moins la sensation qu’ils éprouvaient en commun, perdant peu à peu le contact avec l’espace et le temps. Dans l’aube naissante, Mimou laissa sa main se faufiler distraitement sur le pantalon en tergal de Gilbert. « Ça non plus, ça ne sera pas très chrétien… », prévint-elle dans un chuchotement.

*

La commune du Falgoux et ses habitants recherchent activement la dénommée Mireille Fraidesaigues, qui n’a pas été vue depuis mercredi 13 mars après-midi, alors qu’elle participait à une randonnée organisée par l’association Cantal’Air aux abords du puy Violent. Toute personne l’ayant aperçue depuis lors est priée de contacter la mairie au 0471******.

Après avoir remis ses lunettes, Gilbert relut la dépêche trois fois. Elle était accompagnée d’une photographie récente montrant le portrait d’une petite vieille dame aux sourcils broussailleux, aux yeux vifs et verts et à l’air amène : celle-ci affichait un grand sourire, reconnaissable entre tous. Un malaise terrible et âpre s’empara de lui, renforcé par ces souvenirs qui lui avaient explosé à la tête. Il y avait bien longtemps que la mélancolie, ce sentiment doux-amer qui attaque sans prévenir les âmes roides, n’était plus un problème pour lui, mais elle était bel et bien revenue à la charge. Il n’avait pas revu Mimou depuis des lustres, ce qui ne l’empêchait pas d’en garder un souvenir précis, chaleureux qui l’avait accompagné lors de maintes et maintes soirées difficiles durant lesquelles il aimait à mettre le visage de la femme sur micro-sillon pour le faire tourner dans sa mémoire. Ils ne se voyaient plus, mais le simple fait de la savoir en vie l’avait, de manière inexplicable, toujours rassuré, lui qui vivait dans un austère célibat choisi depuis vingt ans.

Mireille avait été son premier et peut-être son seul et authentique amour. En actes, celui-ci n’avait duré qu’une soirée, mais il s’était étiré dans toute sa douleur sur le temps long d’une vie d’homme. Trente ans de mariage avec Flore Ducasse, la défunte épouse de Gilbert, n’en eurent jamais raison. Mimou continua toujours de lui trotter dans la tête, comme une divinité perdue revient avec toute sa clarté dans l’esprit humain lorsqu’on sait l’appeler discrètement. Mimou était une femme libre, terriblement libre pour l’époque qui la vit naître : jeune, elle n’en faisait qu’à sa guise. Plus tard, elle refusait de vieillir pour rester toujours émancipée de la tutelle des hommes. La montagne était pour elle une sœur dont elle avait refusé la séparation, son village un frère nourricier et protecteur qu’elle refusait d’accabler lors des soirées d’hiver qui le transformaient en glacier aride. Elle avait toujours vécu au Falgoux et demeurerait à jamais une représentante de son air, de sa terre, de ses eaux et de son feu défunt. Elle connaissait le coin comme sa poche et l’avait arpenté tant de fois qu’il était impossible qu’elle s’y retrouve perdue. C’était là spécifiquement ce qui emplissait Gilbert d’une réelle inquiétude, le décidant à contacter Alain. Il l’avait perdu de vue depuis assez longtemps pour éprouver de la gêne au moment de composer un numéro incertain sur les touches de son téléphone.

La sonnerie retentit trois fois avant de laisser la place à la voix chaude d’Alain.

Vingt ans sans nouvelle et tu te décides enfin, vieille branche ?

Oui, dit Gilbert d’une voix tremblante, tu as lu La Montagne, ce matin ?

– Je me doutais que tu me contactais pour ça, répondit Alain.

Ils passèrent une heure et quart au téléphone en promettant réciproquement de se revoir sous peu. C’était le branle-bas de combat dans le village du Falgoux qui avait essuyé deux guerres sans assister à un combat, pas même à la destruction du moindre buron. Mimou était comme leur mère à tous, respectée par les jeunes, adulée par les anciens, au même titre qu’une sainte païenne. Aux dernières nouvelles, elle conservait toute l’énergie de ses premiers temps, comme dans les souvenirs de Gilbert qui dataient pourtant de deux décennies. Comme chaque année, elle avait participé à toutes les animations du village, donné des coups de main à droite et à gauche dans son voisinage, et continué à arpenter les pentes de sa région. Les deux hommes tombèrent d’accord sur le fait que tout cela était inexplicable. « C’est comme si elle s’était volatilisée, comme si elle avait décidé de rejoindre le ciel seule », précisa Alain, dans un élan mystique. Mireille Fraidesaigues était portée disparue depuis déjà trois jours. La police locale, aidée par l’ensemble de la communauté villageoise, était sur le coup.

*

Trois jours passèrent, et les deux camarades d’antan se retrouvèrent dans un bistrot aurillacois, à deux pas de chez Gilbert. Au matin, La Montagne s’était décidée à livrer de nouveaux éléments sur l’affaire Mimou : les randonneurs qui l’accompagnaient avaient raconté l’un après l’autre le cours de leur promenade, sans que l’on puisse dégager de ces témoignages la moindre piste. Tous le reconnaissaient : les montagnes étaient ce jour-là embrumées, la possibilité d’une chute n’était pas à exclure. Mimou disposait certes d’une forme olympique pour ses 80 ans, mais un moment d’égarement était si vite arrivé ! Alain et Gilbert n’y croyaient pas. Les recherches se poursuivaient, sans que l’on puisse trouver le moindre indice ; dans le même temps, l’hypothèse de retrouver Mimou vivante se couvrait, elle aussi, de nuages.

Après quelques heures passées ensemble à se remémorer les beaux jours et à se raconter les zones d’ombre, les deux amis convinrent de se revoir plus fréquemment, pour soigner ensemble les plaies de la vieillesse.

*

Enlacés dans la combe, ils contemplaient l’aube. Le clapotis de l’eau et le murmure du vent caressant les châtaigniers octroyaient un redoux aux deux coeurs juvéniles, à peine remis de leur émoi. Il souriait en se disant qu’il écrirait un jour un récit de cette nuit. Elle souriait en envisageant déjà sa prochaine nuit, son prochain amant. Unis le temps de quelques minutes, déjà éloignés. Indéniablement, la suite devait être ludique pour l’une et intolérable pour l’autre.

Ils s’étaient revus à maintes reprises. Il lui avait dit qu’il l’aimait, elle avait ri aux larmes. Tant de chemins restaient à parcourir, obscurs et célestes, tant de possibilités, alors pourquoi y mêler les tourments de l’âme ? Toute petite, elle avait appris à vivre au rythme des étés généreux et des hivers égoïstes sans jamais se poser la question de trouver une justice aux saisons. Plus elle vieillissait, plus elle fuyait vers la forêt, tandis que lui entreprenait de la coloniser en y amenant le bruit et la fureur adolescentes, en y peignant des sigles issus de l’imagination tarée de quelque sectateur. La forêt était un terrain de jeu pour lui, une aventure pour elle, son grand amour. Il était hors de question de risquer de s’abîmer dans les bras d’un jeune homme de cette tenue. Malgré tout, ils s’étaient revus, ou plus exactement ils se croisaient sans rendez-vous. Parfois, ils discutaient, parfois non. Un jour, elle l’invita à venir admirer le puy Griou et ses voisins endormis sur les pentes du puy Violent. Ils s’installèrent sous un arbre majestueux et regardèrent l’horizon hérissé de cônes magmatiques. Ce détour naturel dans leur relation lui était apparu comme une invitation charnelle. Opportuniste, il avait tenté de réactiver la romance en risquant un baiser. Elle s’était mise en colère, et ils ne s’étaient plus jamais retrouvés seuls à seuls.

Avec le temps, ils avaient fini par s’observer comme deux bêtes curieuses, deux bêtes un peu honteuses qui cohabitaient dans un même nid, avec quelques centaines d’autres specimens bien identifiés. Dans le village, on se connaissait tous, et dès le lendemain, tout le monde ruminait à l’unisson les mêmes racontars sur cet après-midi là. Elle s’évertua à en rire, lui ne le supporta pas. Cela dura quelques mois, jusqu’à ce qu’il parte à la ville, laissant derrière lui un petit paradis et quelques regrets gravés dans la pierre et noyés dans les eaux du Mars.

Après cela, ils ne se revirent plus, et c’était comme si leur rencontre n’avait pas eu lieu. Ils ne s’étaient même jamais écrit. La belle société des montagnes l’avait rappelée à elle, et il y avait prospéré, en un temps où l’on pouvait encore espérer devenir homme de lettres sans passer par la capitale. Il était devenu quelqu’un d’important à l’échelle de sa région, s’arrachant même la faveur de quelques entretiens dans de grands périodiques nationaux. Le Cantal était en soi une grande ville forgée dans la lave et dont les espaces verts n’auraient pas été trop entretenus, une ville avec ses codes, ses espaces de sociabilité, ses notables et ses invisibles. Il était devenu un notable, elle avait préféré disparaître. Elle ne s’était jamais enfuie de son esprit.

*

A une heure du matin, le téléphone de Gilbert sonna. Au bout du fil, la voix émue d’Alain lui annonça que le corps de Mireille Fraidesaigues avait été retrouvé sans vie, allongé sur une petite corniche située sur la commune du village de Récusset. Jean Boudoux, l’un des camarades marcheurs de la Mimou, avait eu l’idée d’orienter les recherches vers cet endroit isolé qui n’était pas sur le parcours prévu, lieu non-renseigné sur les cartes IGN qui, d’après ses dires, avait auparavant été évoqué plusieurs fois par la disparue. Gilbert eut une réminiscence et reconnut tout de suite l’endroit en question, d’après la vague description.

La police, escortée par M. Boudoux, était arrivée à 22h sur ce promontoire volcanique qui surplombe une vallée verdoyante, trou de verdurequ’on peut avoir la chance de voir couronné par les monts du Cantal les jours de beau temps. On la retrouva étendue sous un hêtre majestueux, les yeux tournés vers la canopée, entrouverts, les bras et les jambes formant deux demi-cercles,le visage apaisé. Le médecin légiste estima que la mort remontait à plus de deux jours. Mimou allait être mise en terre au cimetière du Falgoux le mercredi suivant.

Chacun de leur coté du combiné, Gilbert et Alain se laissèrent aller aux pleurs.

*

Il avait plu des cordes les deux jours précédents. Constellée de petits étangs provisoires, la vallée verdoyante prenait d’éphémères accents écossais. Gilbert et Alain n’étaient pas en avance. Tout compte fait, personne ne l’était, car la mise en bière n’avait été effective qu’à 15h. Aucun curé n’était venu animer la cérémonie. L’enterrement de Mimou avait été à l’image de son existence : sobre, discret et païen. Les invités étaient peu nombreux ; même les plus curieux n’avaient pas fait montre d’une trop grande indiscrétion. La famille de la défunte se résumait à la présence d’un frère qui vivait dans une maisonnette proche de la sienne. Les personnes venues lui dire un dernier au revoir étaient en petit nombre, mais les larmes faisaient foule. Personne n’avait été capable de prendre la parole en public. En bon lettré, Gilbert avait cru pouvoir écrire quelque chose de pertinent, mais le geste esquissé par sa main avait été arrêté par l’émotion. L’assistance était stupéfaite, comme si on venait de lui annoncer la venue de son dernier été.

Chaste, la cérémonie n’en avait pas moins été belle : des myriades de bouquets de fleurs étaient venus garnir la tombe, certains composés à la hâte de fleurs sauvages, dans la plus pure clandestinité. Certains proches avaient amené en guise d’oboles, des pierres volcaniques glanées sur les pourtours de la commune, d’autres des photographies qu’ils avaient fait brûler à renfort d’encens, produisant un fumet mystique qui mélangeait les vapeurs de la myrrhe aux corrosions du papier plastifié. Le silence avait été total, les signes de croix nombreux malgré l’absence manifeste de Dieu. A la fin de l’hommage collectif, Alain chuchota à l’oreille de Gilbert en montrant du doigt deux individus aux visages émaciés et aux rides affirmées qui portaient des lunettes de soleil cachant mal leur émotion. Derrière ces masques, il avait reconnu deux antiques jeunes garçons auprès de qui ils avaient passé du temps dans leur jeunesse. Ils apprirent plus tard de la bouche d’une commère que les deux hommes étaient, aux dernières nouvelles, les principaux amants de Mimou dans les derniers temps. Drôle d’amie que la mort, capable de mettre fin à des rivalités vieilles de deux décennies tout en régénérant l’appétit divulgateur des rapaces montagnards.

Après avoir refermé le portail rouillé du cimetière, Alain et Gilbert se mirent en quête d’un bistrot, espèce en voie de disparition au Falgoux comme partout ailleurs en France. Ils en trouvèrent un, qui était fermé à l’occasion des obsèques, et qui s’avérait être le seul du village. « Dire qu’on pouvait en trouver une dizaine dans ce seul village il y a tout juste cinquante ans… », pensèrent-ils, en excusant bien volontiers le tenancier. Le bourg de Salers venait d’entamer sa saison touristique : ils s’y rendirent, assurés d’y trouver un comptoir.

Installés dans l’intimité bruyante du bar, les deux amis regardaient leur verre de gentiane se vider, le troisième en une demi-heure. La chaleur commençait à monter dans leurs esprits mal-étanches. Au bout d’un moment, Gilbert releva la tête. Regardant Alain dans le blanc des yeux, il lui dit : « Tu ne penses pas qu’elle a pu avoir envie d’un suicide tardif ? »

Embarrassé, Alain leva les yeux au ciel et ne put rien dire d’autre qu’un « Quoi ? » ahuri.

Gilbert reprit : « Je veux dire que les circonstances de la mort de Mireille Fraidesaigues sont tout de même extrêmement floues. Personne ne sait ce qui a pu la conduire sur ce mauvais chemin, hormis une passion brûlante pour l’endroit où on l’a retrouvée. Personne n’est en mesure de retracer ses derniers instants. J’admets qu’il lui restait sans doute quelques années à vivre : après tout, 81 ans, ce n’est plus si vieux de nos jours. Sans parler de suicide – je vois que tu n’aimes pas bien ce mot -, ne peut-on pas imaginer qu’elle avait prévu de longue date cette fin ? ».

C’est une hypothèse farfelue mais crédible, dit Alain. Paradoxalement rassurante.

– Oui, rassurante, c’est le mot, renchérit Gilbert en reposant sa gentiane. Elle a choisi sa mort, comme sa vie. Elle a été cohérente, jusqu’au bout. Je ne dis pas que tout cela était prémédité, mais peut-être que le soleil, le vent ou les nuages lui ont indiqué le moment idoine. Peut-être que la question lui était venue depuis un moment… En tous cas, elle a préféré fuir plutôt que disparaître à un moment inopportun. Et elle l’a fait dans un lieu qu’elle aimait. Désormais, elle fait corps avec la montagne. N’était-ce pas la meilleure manière de quitter notre monde et de rester dans le sien ?

Elle s’est donnée la mort, la mort ne l’a pas prise en plein vol, conclut Alain.

Dehors, la pluie se mit à battre à tout rompre. Ils se regardèrent, et tandis que l’alcool prenait possession d’Alain et Gilbert, un timide sourire s’esquissa sur la figure des deux hommes.